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La musique russe, années 2000

Dans les années 1970 disparaissent Stravinsky puis Chostakovitch. Que s'est-il passé ensuite ? Tour d'horizon.

PAR Bertrand Dermoncourt & David Sanson | COMPOSITEUR | 15 février 2012
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Classica

Résumer la musique "russe" de ces dernières décennies tient de la gageure. Son histoire le plus souvent tragique, sa géographie complexe, sa passionnante généalogie et son inépuisable richesse nécessitent des développements pour lesquels on renverra à l'indispensable ouvrage de Frans C. Lemaire, Le Destin russe et la musique (Fayard, 2005).

Nous avons ici voulu transmettre l'essentiel : l'envie d'écouter des œuvres qui comptent parmi les plus bouleversantes de ces cinquante dernières années, sans nous limiter aux frontières géographiques de l'actuelle Russie. Nous avons donc choisi quelques compositeurs majeurs, pour certains déjà des "classiques" du XXe siècle, à la fois par la force de leur production et par la singularité de leur destinée. Des artistes en compagnie desquels il s'agit aussi de remonter les méandres d'une histoire dont les bouleversements modèlent encore le paysage de l'actuelle Russie (l'Union des compositeurs, toute-puissante autorité à laquelle les musiciens étaient, sous le régime communiste, sommés d'adhérer, existe encore aujourd'hui).

Parmi les compositeurs en question, deux seulement sont russes : Rodion Chtchedrine et Alfred Schnittke (né dans la République autonome des Allemands de la Volga, dans une famille juive). Tous ont cependant en commun d'avoir été, parfois tragiquement, les jouets du pouvoir communiste (Arvo Pärt, né en Estonie, fut déchu de sa nationalité et contraint à l'exil ; Miecsyslaw Weinberg, d'origine polonaise et exilé en Russie, y fut incarcéré). Tous ont été également, à l'instar d'ailleurs de la plupart des compositeurs soviétiques, aveuglés un temps par l'emprise d'une avant-garde occidentale dont les productions leur parvenaient par le biais de bandes, de partitions pirates ou de voyages officiels. Mais tous, enfin, ont fini par faire volte-face pour opérer, passant outre les oukases du "musicalement correct", un retour à leurs racines.

Outre une expressivité caractéristique, leurs œuvres sont ainsi empreintes d'une forme de spiritualité, d'une véritable mystique de l'art qui leur confèrent une force peu commune et les rapprochent d'autres grands artistes russes, de Tolstoï à Andreï Tarkovski. Parce qu'ils trouvèrent en elle une planche de salut, parce qu'ils en firent le lieu privilégié d'un "exil intérieur" et qu'ils lui assignèrent une mission bien périmée dans le monde occidental, la musique de ces compositeurs nous touche au plus profond.


Photo X (DR)
MIECZYSLAW WEINBERG
(1919-1996)

Il fut l'un des compositeurs les plus prolixes du XXe siècle, bien que sa créativité se soit épanouie dans les conditions les plus difficiles. Le récit de sa vie est en effet celui d'une grande tragédie. Né à Varsovie en 1919, il fait ses premières expériences musicales comme pianiste et chef au sein d'un théâtre juif où travaille son père. En 1939, sa famille doit fuir l'invasion allemande. Weinberg perd alors ses parents et sa sœur mais parvient à se réfugier en Biélorussie. Il doit à nouveau fuir précipitamment au moment de l'offensive nazie sur l'URSS. Il part alors pour Tachkent, en Ouzbékistan. Weinberg, durant toute cette période, poursuit tant bien que mal son œuvre. Le grand compositeur soviétique Dimitri Chostakovitch a d'ailleurs l'occasion, en 1943, de connaître sa Première Symphonie, dédiée à l'Armée rouge, qu'il juge suffisamment convaincante pour inviter son auteur à Moscou. C'est le début d'une longue et belle amitié. Lorsque, à l'apogée des purges antisémites staliniennes, en 1953, Weinberg est emprisonné, Chostakovitch écrit à Beria, le terrible chef du NKVD, la police secrète de l'URSS, pour demander sa libération, qui intervient quelques mois plus tard, après la mort de Staline.

Malgré tous ses déboires, Weinberg continue de composer. Et son obstination paye. Dans les années 1960, il est joué par tous les grands interprètes soviétiques. Six ans avant sa mort en 1996, il reçoit même le "Prix national d'URSS". Il est vrai que sa musique est d'une grande qualité, évitant l'académisme officiel tout comme la stérilité des avant-gardes. Comme son mentor Chostakovitch, Weinberg laisse un imposant corpus de quatuors à cordes (17) et de symphonies (26 !), désormais régulièrement enregistré. Ses sept opéras constituent la nouvelle étape de l'actuelle "Weinberg renaissance". (Discographie Weinberg sur Qobuz)

 

Photo X (DR)
SOFIA GUBAÏDULINA
(née en 1931)

Ce n'est qu'en 1986, à cinquante-cinq ans, que Sofia Gubaïdulina fut autorisée à assister à la création de ses œuvres hors de l'Union soviétique. Auparavant, elle avait, comme d'autres (Chostakovitch, Schnittke, Pärt...), travaillé pour le cinéma, tout en laissant s'exprimer dans des partitions confidentielles une personnalité trop originale pour être tolérée. Sofia Gubaïdulina — qui, comme Chtchedrine ou Pärt, est aujourd'hui installée en Allemagne — a connu plusieurs mutations stylistiques : après diverses œuvres conceptuelles et des expériences avec l'électronique et l'improvisation, elle a longtemps exploré les jeux d'oppositions et de contrastes sonores.

Cette native de la République autonome tatare, fille d'un mollah musulman, a souvent rapproché l'Orient et l'Occident, intégrant dans sa musique des instruments folkloriques, le bayan — l'accordéon traditionnel russe — ou le koto japonais. Depuis quelques années, elle est revenue, à l'instar d'un Penderecki en Pologne, à une esthétique proche de la grande tradition symphonique, comme en témoignent ses derniers concertos, caractéristiques d'une œuvre imprégnée de poésie et de spiritualité. Durant La Folle Journée (février 2012), on a entendu à plusieurs reprises sa Chaconne pour piano. (Discographie Gubaïdulina sur Qobuz)

 

Photo X (DR)
RODION CHTCHEDRINE
(né en 1932)

Voici le compositeur vivant le plus souvent joué dans la Russie d'aujourd'hui. "Enfant terrible" de la musique soviétique dans les années 1950 et 1960 pour avoir accommodé le style "officiel" du réalisme socialiste à une modernité bien tempérée, Chtchedrine a été président de l'Union des compositeurs de Russie dans les années 1980 et participé activement à la perestroïka. Vivant en partie à l'Ouest depuis la fin de l'URSS, il porte désormais l'héritage "grand-russe" de Chostakovitch dans des œuvres souvent inspirées des grands classiques de la littérature nationale — voir ses ballets (il est marié à la chorégraphe Maïa Plissetskaïa) d'après La Mouette ou Anna Karénine, ou son opéra Les Âmes mortes. Recourant volontiers à des formes traditionnelles — sonates, concertos, symphonies, oratorios ou opéras —, Chtchedrine évite de tomber dans l'académisme par l'originalité de son orchestration, son sens de l'éclat sonore et la puissance de son inspiration.

De nombreux CD de ses œuvres sont disponibles chez Melodiya, mais nous recommandons une parution récente où Valery Gergiev dirige avec une intensité peu commune la formidable troupe du Théâtre Mariinsky dans Le Vagabond ensorcelé, partition de 2002 où le compositeur synthétise les genres les plus disparates, du religieux au folklorique, et brasse les thèmes chers aux Slaves depuis le milieu du XIXe siècle : l'errance, le doute, la rigueur morale, la solitude et la liberté sans limites. (Discographie sur Qobuz de Chtchedrine, Rodion Konstantinovich Shchedrin, Rodion Shchedrin, Rodion Chedrine, Rodion Chedrin)

 

Photo X (DR)
ALFRED SCHNITTKE
(1934-1998)

La musique d'Alfred Schnittke s'est en quelques années — et du vivant du compositeur — imposée au répertoire. Sa capacité à intégrer les styles les plus divers, de Stravinsky à Chostakovitch en passant par Ligeti, le rock et toutes les obédiences des écoles d'avant-garde, a permis au compositeur de forger un style reconnaissable entre tous, qu'il résuma sous le terme de "polystylistique". Si cette démarche peut sembler inégalement convaincante en termes musicaux, Schnittke a cependant inventé un geste vif, violent, où l'angoisse naît de la juxtaposition du sublime et du trivial, du vieux et du neuf, de la simplicité et de la complexité. Ce paradoxe constant provoque une tension particulière, à la fois expressionniste et cathartique, qui s'exprime dans certains chefs-d'œuvre désormais classiques comme le Concerto pour piano, le Quintette ou la Sonate pour violoncelle n° 1).

Autre page souvent jouée, le Concerto grosso n° 1 est le plus emblématique des exercices "polystylistiques" de Schnittke. Composé avec la plus grande virtuosité baroque, il utilise de vastes mouvements d'orchestre qui se contractent et se dilatent. Le résultat est acerbe, grinçant, d'autant que les interprétations, généralement féroces, illustrent bien le caractère provocateur de l'œuvre. Le Trio, hommage à Alban Berg, offre un autre visage de Schnittke, d'une douleur désespérée. (Discographie Schnittke sur Qobuz)

 

© Isabelle Françaix (ECM Records)
ARVO PÄRT
(né en 1935)

C'est en étudiant la musique du Moyen Âge qu'Arvo Pärt a inventé dans les années 1970 son langage musical, dit "tintinnabuli" car inspiré du battement des cloches. Il en résulte un dépouillement intemporel, un mysticisme qui résonne comme une tentative de réenchanter le monde, de trouver "la" note juste, celle qui pourrait à nouveau ébranler nos cœurs. Ce talent, unique, s'oppose à la complexité souvent peu fertile de la musique d'aujourd'hui. Pärt est même devenu le compositeur le plus diffusé aujourd'hui. Au sein d'un catalogue riche d'une centaine de partitions, on compte jusqu'à quinze versions d'une même pièce ! Fratres, l'œuvre la plus connue de Pärt, existe ainsi pour violon et piano, pour ensemble de percussions, pour guitare et cordes, etc., ce qui en permet la diffusion la plus large possible. Le compositeur alterne également les petites pièces pour chœur accessibles aux amateurs et les fresques plus ambitieuses, destinées aux grandes formations classiques.

Originaire d'Estonie, Arvo Pärt avait été censuré en URSS. Il n'était joué que par quelques musiciens amis, comme le grand violoniste Gidon Kremer, qui ont ensuite défendu sa musique en Occident. Aujourd'hui, l'œuvre de Pärt divise : Laurence Equilbey, par exemple, se refuse à la jouer, mais d'autres la soutiennent avec une vigueur décuplée, comme le chef Esa-Pekka Salonen qui a créé à Los Angeles sa Symphonie n° 4. On a reproché à Pärt son minimalisme, jugé trop systématique. Depuis une dizaine d'années, il n'hésite pas à utiliser une orchestration plus spectaculaire, avec une efficacité expressive encore accrue. À ce titre, de nouvelles œuvres comme Cecilia, vergine romana et In principio pour chœur mixte et orchestre font figure de merveilleuses réussites. (Discographie Arvo Pärt sur Qobuz)

Votre avis

Note des internautes : 01234

Publié par galanga (78 messages) il y a 3 mois
01234 Bonne idée, cet article.
A la place d'Arvo Pärt et de SOFIA GUBAÏDULINA, que je n'aime pas, je met des (parfois) un peu plus anciens, tous moins connus mais qui méritent énormément d'être plus connus :
- Fikret Amirov (et ses Mughams Symphoniques que je ne me lasse pas de réécouter, encore et encore)
- Igor Markevitch (symphonies : maââarvelous !)
- Gavriil Popov (Chamber Symphony for 7 Instruments : rhaaaaa... trop bon)
- Boris Ivanovitch Tichtchenko (Symph n°7 géniale, mais je n'ai pas aimé du tout "éclipse")
- et en Jazz : Vagif Mustafah-Zadeh

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