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Franz Liszt Une amazone mystique (Chapitre IV)

Franz Liszt, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du nouveau feuilleton de Classica. Voici le troisième épisode, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément.

PAR Jean-Yves Clément | COMPOSITEUR | 12 juin 2011
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Classica

Dans les années 1840, Liszt se laisse porter par la fièvre de centaines de concerts, bien loin parfois des exigences de la virtuosité vertueuse découverte grâce aux Tziganes ; mais ce rôle de messager itinérant est important aussi, crucial même : Liszt le sait et boira sa coupe jusqu'à la lie, en 1847. Le roi des pianistes se doit de passer par cette phase extérieure et ces voyages incessants où se confondent vagabondage et quête spirituelle, dans sa vie comme dans sa musique — que serait un messager qui ne soit d'abord et avant tout en mouvement ?



Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €




Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com

De 1840 à 1847, Liszt chevauche son piano infatigablement, de Vienne (son "port d'attache") à Elisabethgrad — aujourd'hui Kirovograd, en Ukraine, où il donnera les quatre derniers concerts "officiels" de son existence —, de Dresde à Odessa, de Londres à Constantinople, de Hambourg à Kiev, où il rencontre celle qui marquera le début de sa "seconde vie", la princesse Carolyne von Sayn-Wittgenstein. Il y aura aussi l'Irlande, l'Écosse, la Belgique, l'Allemagne et Berlin (sans doute l'apogée de sa gloire, durant l'hiver 1841-1842), Amsterdam, la Pologne, Saint-Pétersbourg, Moscou, Paris (où il rompra définitivement avec Marie d'Agoult), la France, l'Espagne, le Portugal, Vienne, Prague, la Hongrie à nouveau, la Transylvanie, Bucarest : près de trois cents villes seront conquises par Liszt durant sa "Glanzperiode" — Bonaparte de l'ivoire...

Fin 1842, Liszt est nommé à Weimar maître de chapelle de la cour "en service extraordinaire", ce qui l'oblige à conduire l'orchestre trois mois par an. Il prend ses fonctions début 1844 en dirigeant des pages de Beethoven, Weber et Meyerbeer. Il rend hommage à Beethoven en 1845 à travers les festivités qui se déroulent à Bonn ; Liszt y finance en grande partie un important monument dédié au musicien allemand dont la souscription avait déjà été lancée précédemment par un concert en 1841. (À la même époque, Liszt avait joué à Cologne au bénéfice de l'achèvement de la cathédrale. On ne compte plus durant cette période ses concerts humanitaires et autres dons.) À Bonn, il se porte caution d'une salle de trois mille places construite pour l'occasion et dirige ou crée de nombreuses œuvres (une cantate même, de son cru, qu'il dédie à son dieu musical).


LA "PRIÈRE VIVANTE"

En octobre 1846, peu de temps avant qu'il ne rencontre sa nouvelle égérie et que ne bascule son destin, Liszt écrit au grand-duc Charles Alexandre cet aveu manifeste : « Le moment vient pour moi (nel mezzo del cammin di nostra vita, 35 ans !) de briser ma chrysalide de virtuose et de laisser plein vol à ma pensée (...). Le but qui m'importe avant tout et par-dessus tout à cette heure, c'est de conquérir le théâtre pour ma pensée, comme je l'ai conquis pendant ces six dernières années pour ma personnalité d'artiste

En citant "L'Enfer" de La Divine Comédie de Dante, Liszt comprend qu'une seconde existence et une seconde voie se présentent à lui, l'envers de la première ; cette fois, toute créatrice et intérieure, orchestrale et poétique. Un changement aussi radical (plus jamais Liszt ne jouera pour de l'argent ; les quelques concerts qu'il donnera encore seront uniquement de bienfaisance), même préparé de longue date, ne saurait s'effectuer seul. Il y faut une "raison" supplémentaire et pas seulement une terre d'accueil où l'on s'arrête, même aussi propice et favorable que Weimar ; et quand on est Liszt, cette raison ne saurait être que féminine. Pour lui, la voie vers Dieu (qui finalement résume les autres, qui convergent vers elle) ne peut passer que par celle de l'amour terrestre. Cet idéal de jeunesse revêtira maintenant une nouvelle forme, qui verra le jour à travers sa liaison avec Carolyne von Sayn-Wittgenstein.

La comtesse Carolyne avec sa fille Marie en 1844
Liszt rencontre celle qu'il appellera son "amazone mystique" à Kiev, en février 1847, à l'occasion d'un concert de charité où elle se distingue par sa générosité, ce qui frappe le musicien. Plus jeune que lui, elle est à vingt-huit ans la riche héritière d'un très important propriétaire polonais d'Ukraine. Séparée de son mari et mère d'une fille, Carolyne apparaît un peu comme l'antithèse physique et psychique de Marie d'Agoult : petite et brune, "sauvage" et très cultivée, musicienne et curieuse de tout, intensément religieuse (jusqu'à consacrer toute son existence à écrire une histoire de l'Église !), forte et réaliste — finalement une sorte de George Sand, en plus mystique ! (" Le génie est une empreinte de la divinité ", écrira-t-elle, et le génie musical a fortiori, aurait pu ajouter Liszt.) Liszt décrit lui-même sa "prière vivante" à sa mère comme « belle, très belle même, de cette beauté significative et invincible que le rayonnement de l'âme seul peut donner à la physionomie et aux détails de l'organisme.» Tout est dit.
Liszt en 1847 par Barabas Miklos
Carolyne invite Franz dans son vaste domaine de Woronince pour un mois de véritable communion spirituelle, qui permet sans doute au musicien de confirmer pour lui-même ses vœux de métamorphose. Il écrit là-bas de sobres et superbes Glanes de Woronince dans lesquelles la poétisation du folklore polonais atteint une sorte de sommet, bien différent de l'éclat des Rhapsodies ; l'amoureux et le musicien sincères y prennent le pas sur l'homme d'estrade, comme dans la remarquable Ballade d'Ukraine d'une émouvante tendresse. Rencontre inattendue, Liszt emprunte dans une de ses pièces sans le savoir un air polonais extrait de l'une des mélodies pour voix du jeune Chopin (qu'il transcrira ensuite pour piano). Puis il repart en tournée jusqu'à Constantinople, avant de donner ses derniers concerts à Elisabethgrad en septembre. Aussitôt il retrouve Carolyne dans son domaine pour trois mois ; là s'affirme alors très concrètement le nouvel axe de son existence, par la composition finale de ses Harmonies poétiques et religieuses — vaste parcours pianistique et religieux qui symbolise la nouvelle voie spirituelle et amoureuse de Liszt, aussi sûrement que les deux premiers livres des Années de pèlerinage et leur panthéisme, dédiés en esprit à Marie d'Agoult, avaient marqué la première moitié de sa vie. Le troisième livre, qui paraîtra beaucoup plus tard (écrit en 1877, publié en 1883), sublimera en quelque sorte les deux "œuvres-parcours" dans une voie définitivement spirituelle. ◆

Jean-Yves Clément
(Lire les premier, deuxième et troisième épisodes
(À suivre)

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