Franz Liszt Une amazone mystique (Chapitre IV)
Franz Liszt, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du nouveau feuilleton de Classica. Voici le troisième épisode, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément.
Dans les années 1840, Liszt se laisse porter par la fièvre de centaines de concerts, bien loin parfois des exigences de la virtuosité vertueuse découverte grâce aux Tziganes ; mais ce rôle de messager itinérant est important aussi, crucial même : Liszt le sait et boira sa coupe jusqu'à la lie, en 1847. Le roi des pianistes se doit de passer par cette phase extérieure et ces voyages incessants où se confondent vagabondage et quête spirituelle, dans sa vie comme dans sa musique — que serait un messager qui ne soit d'abord et avant tout en mouvement ?
Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €
Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com
De 1840 à 1847, Liszt chevauche son piano infatigablement, de Vienne (son "port d'attache") à Elisabethgrad — aujourd'hui Kirovograd, en Ukraine, où il donnera les quatre derniers concerts "officiels" de son existence —, de Dresde à Odessa, de Londres à Constantinople, de Hambourg à Kiev, où il rencontre celle qui marquera le début de sa "seconde vie", la princesse Carolyne von Sayn-Wittgenstein. Il y aura aussi l'Irlande, l'Écosse, la Belgique, l'Allemagne et Berlin (sans doute l'apogée de sa gloire, durant l'hiver 1841-1842), Amsterdam, la Pologne, Saint-Pétersbourg, Moscou, Paris (où il rompra définitivement avec Marie d'Agoult), la France, l'Espagne, le Portugal, Vienne, Prague, la Hongrie à nouveau, la Transylvanie, Bucarest : près de trois cents villes seront conquises par Liszt durant sa "Glanzperiode" — Bonaparte de l'ivoire...
Fin 1842, Liszt est nommé à Weimar maître de chapelle de la cour "en service extraordinaire", ce qui l'oblige à conduire l'orchestre trois mois par an. Il prend ses fonctions début 1844 en dirigeant des pages de Beethoven, Weber et Meyerbeer. Il rend hommage à Beethoven en 1845 à travers les festivités qui se déroulent à Bonn ; Liszt y finance en grande partie un important monument dédié au musicien allemand dont la souscription avait déjà été lancée précédemment par un concert en 1841. (À la même époque, Liszt avait joué à Cologne au bénéfice de l'achèvement de la cathédrale. On ne compte plus durant cette période ses concerts humanitaires et autres dons.) À Bonn, il se porte caution d'une salle de trois mille places construite pour l'occasion et dirige ou crée de nombreuses œuvres (une cantate même, de son cru, qu'il dédie à son dieu musical).
LA "PRIÈRE VIVANTE"
En octobre 1846, peu de temps avant qu'il ne rencontre sa nouvelle égérie et que ne bascule son destin, Liszt écrit au grand-duc Charles Alexandre cet aveu manifeste : « Le moment vient pour moi (nel mezzo del cammin di nostra vita, 35 ans !) de briser ma chrysalide de virtuose et de laisser plein vol à ma pensée (...). Le but qui m'importe avant tout et par-dessus tout à cette heure, c'est de conquérir le théâtre pour ma pensée, comme je l'ai conquis pendant ces six dernières années pour ma personnalité d'artiste.»
En citant "L'Enfer" de La Divine Comédie de Dante, Liszt comprend qu'une seconde existence et une seconde voie se présentent à lui, l'envers de la première ; cette fois, toute créatrice et intérieure, orchestrale et poétique. Un changement aussi radical (plus jamais Liszt ne jouera pour de l'argent ; les quelques concerts qu'il donnera encore seront uniquement de bienfaisance), même préparé de longue date, ne saurait s'effectuer seul. Il y faut une "raison" supplémentaire et pas seulement une terre d'accueil où l'on s'arrête, même aussi propice et favorable que Weimar ; et quand on est Liszt, cette raison ne saurait être que féminine. Pour lui, la voie vers Dieu (qui finalement résume les autres, qui convergent vers elle) ne peut passer que par celle de l'amour terrestre. Cet idéal de jeunesse revêtira maintenant une nouvelle forme, qui verra le jour à travers sa liaison avec Carolyne von Sayn-Wittgenstein.
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