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Franz Liszt Rome, unique objet... (Chapitre VII)

Franz Liszt (1811-1886), dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du feuilleton de Classica. Voici le septième épisode, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément.

PAR Jean-Yves Clément | COMPOSITEUR | 29 septembre 2011
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Classica

En août 1861, Liszt quitte définitivement Weimar et part pour Rome rejoindre Carolyne, qui croit encore à un mariage possible. L'union avec Carolyne, qui aura remué ciel et terre pour enfin parvenir à l'annulation de son premier mariage, est prévue le jour de l'anniversaire de Liszt, le 22 octobre. Mais dans la nuit, le pape revient sur son accord. Liszt et Carolyne décident néanmoins de rester à Rome mais renoncent à leur mariage, définitivement découragés : un renoncement de plus pour Liszt, mais sans doute pas le plus douloureux...

Dès lors, chacun de son côté se tournera vers la religion, Carolyne passant le plus clair de son temps à rédiger les vingt-cinq volumes de ses Causes intérieures de la faiblesse extérieure de l'Église. Liszt s'installe à Rome — il y restera jusqu'en 1869 — où il fréquente artistes, élèves, bonne société et haut clergé. Son but est clair : devenir le "nouveau Palestrina" du Vatican en revêtant la fonction de directeur de la musique et en réformant la musique d'église. Pour autant, si l'on considère la façon dont Liszt traita dramatiquement la musique religieuse, on s'étonne qu'il ait pu prétendre à un tel poste, quoi qu'il en soit de certaines promesses que lui aurait faites l'entourage du pape. Quelques années plus tard, il niera avoir eu ces ambitions.

Blandine meurt subitement en septembre 1862 ; la douleur de Liszt est atténuée par la venue au monde, peu de temps après, de la deuxième fille de Cosima. De cette époque datent les immenses et déchirantes Variations sur le motif de Bach "Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen" pour piano (que Liszt transcrira pour orgue), motif extrait de la Cantate BWV 12 et repris dans le "Crucifixus" de la Messe en si de Bach. C'est aussi la tonalité elle-même que déchire Liszt ici pour figurer la douleur poignante et lancinante. L'émotion atteint son paroxysme au terme de ces variations contrastées, tour à tour plaintives et orageuses ; après un récitatif désolé jaillit soudain la lumière sous la forme du choral "Ce que Dieu fait est bien fait", qui clôt triomphalement la pièce. Effet saisissant de puissance et d'affirmation de la foi, qui atteste celle de Liszt, même en ces moments si difficiles. Et une musique très proche de celle de César Franck (que Liszt découvrira avec ravissement à Paris en 1866) et de ses grands triptyques à venir.

  
Cloître de la Madonna del Rosario sur le Monte Mario à Rome

 



Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €




Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com



 

GÉNIE VISIONNAIRE


En juillet 1863, Liszt, qui s'est retiré au cloître de la Madonna del Rosario, un ancien couvent des Dominicains, reçoit la visite du pape Pie IX, qui l'appelle "mon cher Palestrina", alimentant les espoirs de Liszt ; c'est le début de relations étroites entre les deux hommes, qui confortent Liszt dans sa décision de demeurer à Rome. Dans ce bel endroit, situé sur le Monte Mario, Liszt fera retraite deux ans, de 1863 à 1865 ; il y composera les deux Légendes pour piano et mettra la dernière main à son vaste Christus.

Après ce séjour, en août 1865 sera créée triomphalement à Budapest la Légende de sainte Élisabeth, achevée en 1862. Composé entre Weimar et Rome, et créé donc à Budapest, l'oratorio est symbolique de l'attachement de Liszt aux trois villes dans lesquelles il vivra en alternance à partir de 1869, et de ce qu'elles représentent dans son style : sources musicales tziganes pour la Hongrie (mélodies populaires et anciens cantiques hongrois), nouvel esprit symphonique pour Weimar ("augmenté" par la présence d'un choral allemand), musique sacrée renouvelée pour Rome. Il s'agit d'une grande fresque historique pour huit solistes, chœur mixte, chœur d'enfants et orchestre dont le sujet est la vie de la sainte hongroise, patronne des pauvres.

Elisabeth de Thuringe
Le Miracle de la Rose par Moritz von Schwind

Liszt s'inspire de six fresques de Moritz von Schwind conservées au château de la Wartburg, où vécut Élisabeth, sur les mêmes terres que le duché de Weimar. Il s'identifie certainement à la quête de pureté de la sainte et à l'empathie extrême qu'elle manifestait, comme lui, à l'égard de la souffrance d'autrui (en 1882, il écrira à Carolyne : "Cette bizarre hypertrophie du sens de la compassion m'a atteint à l'âge de seize ans — alors que je voulais me laisser lentement mourir de faim au cimetière de Montmartre. Elle ouvrit mon cœur aux sublimes consolations chrétiennes").

Les deux Légendes pour piano de 1863 sont composées dans le même esprit de sérénité de l'oratorio, d'où sans doute leur vocable commun de "légende", qui dit aussi la supériorité du "merveilleux" et de la foi sur la réalité. La douceur des deux saints (François d'Assise prêchant aux oiseaux, François de Paule marchant sur les flots) va de pair avec une force qui n'est que le prolongement de leur foi. Avec un génie visionnaire sans équivalent à l'époque, Liszt oppose dans la Première Légende l'azur vibratoire et tendre des chants des oiseaux à la voix grave et assurée du saint, sous la forme d'un hymne solennel qui se mêle progressivement à la délicatesse du chant et devient de plus en plus humble et ému, comme si le saint, malgré sa robustesse, s'était laissé gagner par cette grâce qui l'enveloppe. Un hymne fait également toute la trame de la Seconde Légende, peu à peu grandissant et s'élevant à travers tous les registres du piano à mesure de la progression du saint sur l'eau, jusqu'à son triomphe et son exaltation ; littéralement, l'instrument semble s'ouvrir sous Liszt comme la mer sous les pas du saint !

Le piano de Liszt atteint dans ces deux pages essentielles (également orchestrées) une sorte d'accomplissement dans la spiritualisation de la matière pianistique, censée "imiter" ou décrire. Les éléments (air et eau) sont prétextes à des trouvailles pianistiques parfaitement inédites exclusivement au service de l'expression, tour à tour poignante ou héroïque, toujours noble et haute. Faut-il préciser ce que Ravel et Debussy devront à ces évocations naturelles et surnaturelles à la fois ? Liszt prêcheur accomplit ici un merveilleux acte de foi musicale qu'il réitérera plus tard avec ses sublimes Jeux d'eau à la Villa d'Este, sorte de dernier sermon musical sans sujet, si ce n'est une sorte de lieu spirituel idéalisé. La beauté y sera devenue action de grâce.

Ces Légendes marquent l'arrêt de la production pianistique de Liszt (après deux remarquables Études de concert, surtout la première, Murmures de la forêt, qui précède une sardonique Ronde des lutins — Méphisto tempérant ces transports béats...), du moins de pièces d'importance, avant le troisième et dernier livre des Années de pèlerinage qui paraîtra quelque quinze ans plus tard.

Mais avant se tiendra le Christus, gigantesque pierre d'angle et testament musical déjà, avant la constellation des dernières pièces pour piano, l'archipel d'un Liszt s'éloignant peu à peu du monde musical ordinaire. ◆

Jean-Yves Clément
(Lire les premier, deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième épisodes
(À suivre)

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