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Franz Liszt La "grande tristesse" (Chapitre IX)

Franz Liszt (1811-1886), dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du feuilleton de Classica. Voici le dernier épisode, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément.

PAR Jean-Yves Clément | COMPOSITEUR | 30 novembre 2011
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Classica

« Je porte dans le cœur une grande tristesse qui doit de temps à autre s’exprimer dans un son »


Fin 1877, Liszt écrit : « Un étrange sens de l’infini me rend impersonnel et incommunicatif. » Voilà qui résume bien le double aspect des dernières pages de Liszt, mystérieusement profondes par endroits et totalement creuses en d’autres, affichant avec obsession cette stérilité désespérante comme pour mieux en souffrir (nous avons vu en quoi Méphisto prendra quasiment toute la place des ultimes pièces pour piano). Cette stérilité habitera l’œuvre et la vie de Liszt jusqu’à sa mort, sous la forme aussi de terribles périodes de dépression qui transformeront ses dernières années en calvaire. « Parfois la tristesse couvre toute mon âme comme d’un linceul », écrira-t-il. Mentionnons, parmi les exceptions heureuses de ces années, trois pièces pour violoncelle : les deux Élégies et la Romance oubliée. Des pages qui retrouvent le lyrisme vibrant de sa jeunesse, augmenté d’une déchirante nostalgie qui traduit cette « amertume du cœur » dont Liszt parlera lui-même à cette époque. Et sans doute aussi son manque de confiance en lui, qui finalement ne l’aura jamais quitté…


« JE CONTINUE D’ÉCRIRE, NON SANS FATIGUE, PAR BESOIN INTIME ET VIEILLE HABITUDE » (Lettre à Saint-Saëns, 1881)

Liszt écrit fin 1881 à Saint-Saëns : « Je continue d’écrire —non sans fatigue— par besoin intime et vieille habitude. Viser haut n’est pas défendu : atteindre le but reste le point d’interrogation. » La pièce pour piano Unstern ! Sinistre, Disastro, marche funèbre qui déroule de très sombres pensées, avec un bel hymne en son centre que l’on pourrait croire daté des années 1840, nous indique bien à quoi Liszt ne croit plus — une de ses dernières pièces ne s’intitulera-t-elle pas Résignation ? —, comme la plupart des autres pièces de cette période qui sont autant de confessions désabusées (tel l’effrayant et elliptique Ossa arida pour chœur, aux inflexions «épouvantables», prévient Liszt, « montant sur une échelle d’accords dissonants qui n’a point été écrite encore »).

NOUVELLE BIOGRAPHIE

Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €




Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com



Écouter dans le Qobuz player

Elégies n° 1 et n° 2 pour violoncelle & piano
Romance oubliée pour alto & piano
Unstern ! Sinistre, Disastro
Résignation
En rêve
Wiegenlied
Schlaflos ! Frage und Antwort
Nuages gris
La lugubre gondole (versions I & II)
R-W Venezia
Am Grabe Richard Wagners

En contrepoint —comme le fera l’ultime et hypnotique En rêve de 1885, sorte de berceuse de l’autre monde—, un Wiegenlied de 1881 déploie un chant pur et simple d’une tendresse infinie, comme pour conjurer ces terribles noirceurs, celles mêmes qui s’exaspèrent et hurlent dans Schlaflos ! Frage und Antwort, alors que les célèbres et cosmiques Nuages gris ouvrent, en quelques notes posées sur une harmonie indéfinie, un espace sonore raréfié et extatique où s’engouffreront Bartók, Debussy (Des pas sur la neige), Ligeti et l’école de Vienne… « Je porte dans le cœur une grande tristesse qui doit de temps à autre s’exprimer dans un son », avouera-t-il à cette époque. Ce «son» créera ce qu’il nommera avec prophétie son « au-delà musical », empli de toutes ces pièces tardives dont certaines attendront le milieu du XXe siècle pour être connues. Autant d’expériences musicales fascinantes, qui définissent aussi par endroits un étonnant espace musical méditatif mais ne constituant pas pour autant une œuvre très vivante, avouons-le ; elles ferment souvent des horizons plutôt qu’elles n’en ouvrent : une métaphore du désenchantement… Quand le silence envahit trop la musique, il finit par ne plus y avoir de musique.

Une mauvaise chute en 1881 sonne le début de la dégradation irréversible de Liszt. Sa vie oscille toujours entre Rome, où Carolyne vit recluse comme une religieuse au milieu de ses manuscrits, et Budapest, ses élèves et les concerts de bienfaisance, dans la désillusion. « Tout le monde est contre moi, écrira-t-il. (…) Les Allemands répugnent à ma musique comme française, les Français comme allemande, pour les Autrichiens je fais de la musique tzigane, pour les Hongrois de la musique étrangère. » Lucidité amère du plus mal aimé des grands musiciens…

 

IMPOSSIBLE LUMIÈRE


Pourtant, son œuvre est de plus en plus jouée. En 1882, après Bruxelles où l’on crée en français sa Légende de sainte Élisabeth, Liszt arrive à Weimar pour un long séjour au cours duquel est redonné son Christus ; un séjour entrecoupé par un voyage à Bayreuth pour assister à la création de Parsifal — « plus qu’un chef-d’œuvre, une révélation dans le drame musical ». Puis il passe deux mois à Venise chez les Wagner, où il compose l’étonnante et prémonitoire Lugubre Gondole, merveilleuse déploration mouvante où alternent récitatifs et balancement aquatique sous un ciel étoilé, baignant dans un lyrisme tragique très prégnant.

Wagner meurt le 13 février 1883, un mois exactement après le départ de Liszt. Celui-ci lui dédie deux pièces dans le style elliptique de ses dernières compositions. R-W Venezia est une marche funèbre sinistre, Am Grabe Richard Wagners unit ses fragments musicaux tels les souvenirs en lambeaux d’un triomphe passé, fantasme musical tourné vers une lumière impossible teintée des réminiscences du son des cloches de Parsifal qui s’estompent dans le lointain.

Liszt dans sa maison en 1882. Photo d'après un tableau de Hans W. Schmidt


Les trois dernières années de Liszt s’écouleront, monotones et grises comme beaucoup de ses dernières pièces, entre Weimar et Budapest, dépression et cognac. Mais il mène une vie très pleine, assistant à nombre de concerts ; ainsi Parsifal, encore, à Bayreuth, ou la Tétralogie à Munich. En 1884, Liszt participe au financement d’un monument dédié à Bach à Eisenach. En mars 1885, il joue une dernière fois en public à Budapest, avant d’autres apparitions l’année suivante à Rome, Londres et Paris, ville fétiche (« Je confesse ma passion chauvine pour Paris »), fascinant tous ses auditoires.

Ci-dessus : Liszt à son bureau dans sa maison de Weimar en 1885, un an avant sa mort.
Il écrit là ses toutes dernières œuvres, dont la deuxième version de "La Lugubre Gondole".


Sa dernière année est une année de gloire ; à l’occasion de ses soixante-quinze ans, il est fêté et joué partout (Rome, Leipzig, Liège, Paris et Londres) et accumule la fatigue et les excès.

Rentré épuisé fin mai 1886 à Weimar, il est aussitôt assiégé par Cosima qui, sous le prétexte du mariage de sa fille Daniela, aspire à le faire venir à Bayreuth à l’occasion du festival d’été (« Pour Bayreuth, je ne suis pas un compositeur, mais un agent publicitaire », déclarera-t-il…). Il vient une première fois à Bayreuth, repart, assiste le 19 juillet à un concert donné en son hommage au Luxembourg où il joue quelques pièces, et rejoint à nouveau Bayreuth le 21 juillet où il arrive malade, victime d’un refroidissement attrapé au cours du voyage. Suivent dix jours où tout s’aggrave, dans l’inconscience de Cosima qui tient surtout à ce que Liszt se montre au Théâtre, plus soucieuse du destin posthume de l’œuvre de son mari que de l’état de santé de son père mourant. Ce sera le cas le 23 juillet pour Parsifal et le 25 pour Tristan. Même mort, Wagner sollicite ainsi encore son ami, qui meurt pour lui, sans doute aidé par la maladresse d’un médecin, le 31 juillet 1886, des suites probables d’une infection cardiaque chronique associée à une pneumonie. Le cœur de la musique du XIXe siècle s’est arrêté de battre. ◆

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