Franz Liszt La Bohême au cœur (Chapitre III)
Franz Liszt, dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du nouveau feuilleton de Classica. Voici le troisième épisode, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément. (Lire les chapitres I « Naissance d'un génie » & II « Dieu, l'art, l'amour »).
PAR Jean-Yves Clément |
COMPOSITEUR |
6 juin 2011
Marie d'Agoult et Nohant. Ci-dessous : les enfants de Liszt : Blandine, Cosima, Daniel
En 1836, Liszt, Marie d'Agoult et George Sand (que Musset a présentée au couple à l'automne 1834) se retrouvent. La relation au début quasi fusionnelle entre les deux femmes tourne rapidement à la haine. Par deux fois, Liszt et Marie se rendent à Nohant, chez l'écrivain, durant l'année 1837 ; Franz y transcrit des symphonies de Beethoven et des lieder de Schubert, ces lieder qu'il aime tant.
Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com
Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €
Soudain il apprend la nouvelle des terribles inondations qui viennent de toucher la Hongrie. Atteint au plus profond, il part aussitôt à Vienne où il donne huit concerts en un mois au profit des sinistrés — « Je suis un des fils de cette nation primitive, indomptée, qui semble réservée pour de meilleurs jours ! » écrira-t-il. Il fait la connaissance de Clara Schumann à qui il dédiera ses Études d'après Paganini ; Clara qui, passé la première admiration, ne cessera (avec la complicité conservatrice de Brahms) de critiquer la musique de Liszt (la Sonate !), alors que lui aura défendu l'œuvre de son mari toute sa vie. De cette époque date le début de la grande gloire de Liszt, et l'invention du "récital" (que Marie appelle "monologue pianistique") où il enchaîne compositeurs anciens et modernes, de Bach à Chopin, dans un sentiment de respect, d'intégrité et de curiosité inconnu jusque-là. Florence, Bologne, Pise connaissent ces moments où Liszt joue Scarlatti, Haendel, Weber, Beethoven, Chopin : un répertoire joué par cœur et constamment renouvelé. Puis c'est Rome et ses splendeurs, qui fascinent Liszt. À cette époque est conçue la Deuxième Année de pèlerinage, à l'inspiration plus artistique et littéraire encore, faite d'émotions esthétiques, de contemplations admiratives et de méditations.
Marie met au monde un troisième enfant, Daniel, en juin 1839. Liszt part à Vienne donner des concerts dans le but de recueillir des fonds pour l'édification à Bonn d'un monument dédié à la mémoire de Beethoven. Événement important et symbolique qui marque le début de sa "Glanzperiode", étendue dans toute l'Europe (France, Angleterre, Allemagne, Autriche, Espagne, Portugal...), jusqu'à la Turquie et la Russie où elle s'achèvera, dans des salles comprenant jusqu'à trois mille personnes... Dès cette période, la "lisztomanie", terme inventé par Heine, souffle sur l'Europe, avec son cortège de manifestations hystériques ; Liszt joue des dizaines d'œuvres, les apprenant à une vitesse phénoménale (tel concerto de Beethoven en moins de vingt-quatre heures...). Jamais un artiste n'obtiendra autant de succès populaire, abolissant par la grâce de ce succès les différences de classe entre artiste, bourgeoisie et aristocratie. Le concert moderne est né à cette époque, avec Liszt.
"FRÉNÉSIE, DÉLIRE"
Cette période de gloire commence symboliquement par Pest et le retour de Liszt en Hongrie, invité par le gouvernement ; événement majeur de sa vie comme de sa carrière, après seize ans d'absence de son pays, où il est accueilli comme un personnage politique.
Tziganes en 1880
« LA MUSIQUE TZIGANE EST UNE SORTE D'OPIUM DONT J'AI GRAND BESOIN » (F. Liszt)
Durant ce séjour, Liszt passe dans son village natal de Raiding (sans grande émotion, son universalisme ne s'appesantissant guère sur les particularités biographiques) et renoue avec les Tziganes de son enfance et leur musique, qui exercent sur lui, dit-il, un « attrait particulier [et] une sorte d'opium, dont j'ai grand besoin ». Il en fera une description merveilleuse dans Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie, en parlant des « rythmes éperonnés de leurs Friscka, qui bientôt montaient à la frénésie de l'exaltation, arrivaient au délire, semblaient enfin reproduire ce tournoiement vertigineux, convulsif, anhéleux, qui est le point culminant de l'extase du derviche ». Autant de caractéristiques que l'on retrouve dans les dix-neuf Rhapsodies hongroises dont la plupart sont composées dans les années 1840 à partir du matériau collecté et utilisé également dans les Mélodies nationales hongroises.
Les Rhapsodies, on le sait, ne sont pas hongroises, au sens authentiquement magyar du terme, mais Liszt aussi le savait, et qu'importe puisque c'est bien également ce folklore-là qu'on entendait dans les campagnes hongroises ; l'art bohémien appartient à la Hongrie "comme un enfant à sa mère". C'est d'autant plus vrai que les Tziganes ont repris certains thèmes au folklore hongrois. Finalement, comme dans les Mazurkas de Chopin, qu'importe ici l'authenticité, c'est l'esprit qui l'emporte, et celui d'improvisation tel qu'il traverse ces Rhapsodies, teintées d'une imagination, d'une ingéniosité et d'une diversité sans pareille. Audace et hardiesse, toujours : après le "Away ! Away !" de Mazeppa, Liszt chante maintenant le "Au-delà ! Au-delà, le grand mot de tout artiste !", qu'il entend dans le chant des Tziganes.
De ces odes à la vie et à la joie instrumentales que sont les Rhapsodies hongroises, je retiendrai la perfection des 6e, 11e (avec ses imitations de cymbalum), 12e, 14e, sorte de rhapsodie idéale — dont Liszt fera une Fantaisie hongroise avec orchestre — et la 9e surtout, pour sa liesse surabondante, sa surenchère thématique explosive et contagieuse ; Carnaval de Pest, comme le titre le compositeur, mais c'est l'ensemble des Rhapsodies qui figure le grand Carnaval de Liszt. Il a mis la Hongrie, le peuple de Bohême et ses airs en fête comme aucun musicien ne l'a jamais fait pour aucun pays. C'est ainsi symboliquement toute l'Europe que Liszt rend hongroise de ses chants ; tous les sols se valent, pour lui ; la singularité porte l'universel.◆
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