Franz Liszt L'Abbé (Chapitre VIII)
Franz Liszt (1811-1886), dont on célèbre cette année le bicentenaire de la naissance, est le héros du feuilleton de Classica. Voici le huitième épisode, tiré d'une nouvelle biographie signée Jean-Yves Clément.
CRÉER DES SOUVENIRS
Le 25 avril 1865, Liszt reçoit la tonsure, donnant définitivement raison, quarante ans après, aux prémonitions de son père ; il appartiendra dorénavant à l'Église autant qu'à l'art ; mais le monde de l'Église ne le reconnaîtra jamais comme un des siens, de la même façon que jamais nulle part il ne sera vraiment chez lui, pas plus en Hongrie qu'à Rome ou ailleurs. Il entre dans les ordres mineurs trois mois plus tard, rêvant qu'on lui attribue le poste de directeur de la musique religieuse ; mais personne en réalité ne s'en soucie, chacun — et le pape lui-même ! — le considérant toujours, et seulement, comme un très grand pianiste.
On ne s'étendra pas ici sur les raisons, conscientes et inconscientes, d'un tel geste, et ce qu'il dit du besoin paradoxal de reconnaissance chez Liszt, mais aussi de sa foi profonde et durable. La mère de Liszt s'éteint en février 1866. Liszt s'installe au Vatican chez le cardinal Hohenlohe, son "protecteur" et celui-là même, dit-on, qui lui faisait miroiter le poste de directeur musical ; il y reste jusqu'en juin 1866, puis s'installe à la sublime Villa d'Este, à Tivoli ; en septembre 1866, Christus est achevé.
Le texte de ce feuilleton est extrait de
la nouvelle biographie du compositeur parue
aux Editions Actes Sud / Classica
200 pages - 18 €
Retrouvez toute l'actualité du bicentenaire
sur le site officiel www.anneeliszt.com
La dixième édition des Lisztomania de Châteauroux a été lancée le 22 octobre, date anniversaire de Liszt, en la cathédrale Saint-Louis des Invalides, avec le Christus dirigé par Zoltán Peskó. Le festival se terminera le 29 octobre 2011.
Avec Christus, Liszt offre à son œuvre sa "coupole de Saint-Pierre", pour reprendre le joli mot de Carolyne. Rappelons-nous le testament de 1860, où le musicien affirmait que "la folie" de la Croix avait porté sa vie entière. "Je mourrai l'âme attachée à la Croix, notre rédemption, notre suprême béatitude", ajoutait-il. Il faut considérer cette œuvre, exceptionnelle à plus d'un titre, en premier lieu comme le résultat d'un parcours intérieur commencé dès la jeunesse, ensuite comme une offrande de la part de celui des musiciens qui a tant offert à celui des hommes qui a tant souffert. D'où le dépouillement plus grand encore que dans la Légende de sainte Élisabeth, et un rapport "oratorio-théâtre" qui s'inverse en quelque sorte : moins de dramatisme dans Christus, mais plus violent — et tzigane — encore quand il se manifeste. D'une certaine manière, Christus prend le relais de la Légende (les deux s'étalent sur dix ans), et alors que celle-ci est exécutée en 1865, le Christus, lui, écrit Liszt à Agnès Street, "peut attendre davantage ; jusqu'à ma mort peut-être. Il n'a pas à courir les marchés et à mendier de vulgaires applaudissements". L'œuvre ne sera dirigée dans son entier qu'en 1873, à Weimar, devant Wagner et Cosima, surpris du nouveau style de Liszt.
Liszt reprend son itinérance et part à Paris où sa mère avait résidé pendant quarante ans. Il y dirige sa Messe de Gran dans des conditions déplorables et, malgré un public favorable, connaît un échec douloureux de la part de la critique, aggravé par l'hostilité affichée de Berlioz qui y voit même la négation de l'art (vingt ans après, en 1886, l'œuvre triomphera dans la même église Saint-Eustache). En juin 1867 est créée à Budapest sa Messe du couronnement, dédiée à l'empereur François-Joseph en tant que roi de Hongrie, commande des autorités viennoises qui règnent sur la nation hongroise. En dépit des bonnes volontés de Liszt, cette alliance de sentiment national et de religiosité ne suffit pas à faire de cette œuvre quelque peu emphatique et ennuyeuse une franche réussite, malgré ses emprunts réussis au langage tzigane dans le magnifique "Benedictus" ainsi que dans l'"Agnus Dei". Mais l'ensemble constitue plutôt une page "assez faible", selon les mots du compositeur.
Wagner à Triebschen avec sa fille Eva en 1867
En octobre 1867, Liszt rend visite à Wagner dans sa villa de Triebschen, au bord du lac de Lucerne ; le compositeur y vit assisté financièrement depuis plusieurs années par le roi Louis II de Bavière. Liszt vient voir l'ami et le génial musicien (il s'enthousiasme pour Les Maîtres chanteurs qu'il déchiffre au piano) mais aussi l'amant de sa fille Cosima, maîtresse de Wagner depuis 1864, qui a déjà deux enfants de lui (Isolde et Eva ; suivra Siegfried). Elle est toujours mariée à Hans von Bülow, l'élève préféré de Liszt et le serviteur exemplaire de Wagner (il créera Tristan en juin 1865 !) avec lequel elle vit encore. Cette liaison déchire le cœur de Liszt, qui tente à la même époque de convaincre Cosima de retarder sa rupture avec Bülow, malade des nerfs... Mais Cosima s'enfuit chez Wagner en juillet 1868 ; Liszt rompra avec les deux amants et ne les reverra plus durant plusieurs années. Ils se marieront en août 1870, et Liszt l'apprendra par la presse.
La liaison de sa fille Cosima avec Wagner déchire le cœur de Liszt.
LA "VIE TRIFURQUÉE"
Début 1869, Liszt retourne à Weimar. Là commence ce qu'il appelle lui-même sa "vie trifurquée" qu'il organise chaque année entre Rome, Weimar et Budapest, ce jusqu'à sa mort. C'est à Weimar qu'il donne ses célèbres cours — qu'on appellera par la suite des master classes — auxquels participent des pianistes de l'Europe entière. Des cours gratuits, à la forme nouvelle, rassemblant les élèves autour du maître dans un esprit d'"académie" et de fraternité totalement inédits. Des cours d'interprétation, au sens le plus fort du terme, où l'esprit de respect voisine avec une approche totalement ouverte et imaginative des œuvres — à l'image du jeu de Liszt lui-même, et selon son aphorisme célèbre d'après lequel "la technique doit naître de l'esprit". L'humanisme lisztien trouve là un terreau privilégié, ce dont se souviendront nombre d'élèves à qui il aura appris, selon son vœu, à se "créer des souvenirs".
À Weimar, Liszt reverra son élève Pauline Viardot, devenue une grande chanteuse. En mai 1870, il célèbre le centenaire de la naissance de Beethoven ; puis c'est au tour de Wagner d'être fêté — Liszt donne à Weimar quatre opéras, Tannhäuser, Lohengrin, Le Vaisseau fantôme et Les Maîtres chanteurs. Évitant Cosima et Wagner, il se rend à Munich pour assister aux deux premiers volets de la Tétralogie, L'Or du Rhin et La Walkyrie. Borodine, Rubinstein (Liszt accordera beaucoup d'intérêt aux jeunes compositeurs russes, sain contrepoids selon lui au "formalisme" de Mendelssohn et Schumann...), d'Indy et bien d'autres lui rendent visite. Liszt retourne en Hongrie de mars 1870 à avril 1871 ; plus tard, il est nommé président de l'Académie nationale de musique de Budapest, dont il prend les fonctions en 1876. Entre-temps, il y vient en 1873 pour des festivités en son honneur, et en 1875 pour un concert associé à Wagner. En 1876, sa Bataille des Huns aux forts accents tziganes y remporte un vif succès, avant le triomphe de sa Légende de sainte Élisabeth en 1877. Puis Liszt se fait plus rare, sans doute parce qu'on lui manifeste moins d'intérêt, à lui comme à ses œuvres... Néanmoins, il retourne avec une certaine émotion sur son lieu de naissance, à Raiding, en avril 1881, à l'occasion de la pose d'une plaque gravée en son honneur. ◆
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