David McVicar : "Mozart nous parle directement"
Le Britannique fait partie des metteurs en scène qui comptent et qui content. Son classicisme soigné et réfléchi en fait un des grands en ce début du XXIe siècle. Il explique pourquoi il aime tant Mozart.
L'époque de Mozart et des Lumières vous est chère. Pourquoi ?
— Parce que c'est la première fois que les écrivains, les philosophes et les artistes osent défier la religion. Je me sens proche de Voltaire et de Kant et j'aime infiniment l'esprit de cette époque. Mais j'associe plus facilement Mozart à Turner et Blake, qui évoquent plutôt la fin du XVIIIe siècle et le XIXe siècle, qu'à Boucher ou Gainsborough qui représentent le XVIIIe triomphant. Je considère la peinture de ce dernier comme très fonctionnelle, ce qui n'enlève rien à sa beauté. Mozart, Turner, Blake me semblent nous parler directement.
DAVID McVICAR
à l'œuvre
Ses prochaines mises en scène
Wagner, Le Crépuscule des dieux - Opéra du Rhin, Strasbourg, les 25, 28 février, 3, 6, 12 mars 2011 - La Filature, Mulhouse, les 25 et 27 mars 2011
Verdi, Il Trovatore - Metropolitan Opera, New York, les, 20, 23, 27, 30 avril 2011
Cilea, Adriana Lecouvreur - Covent Garden, Londres, les 4, 7, 10 décembre 2010
Mozart, La Flûte enchantée - Covent Garden, Londres, les 1er, 3, 7, 9, 11, 16, 19, 22, 24 février 2011
Verdi, Aïda - Covent Garden, Londres, les 11, 14, 19, 22, 26, 30 mars, 2, 6, 10, 13, 15 avril 2011 (programmé au Palau de les Arts Reina Sofia, Valence, en décembre 2010)
Vous avez mis en scène les principaux opéras de Mozart, Idoménée, la trilogie Da Ponte, La Flûte enchantée, La Clémence de Titus. Vous dites que Mozart nous parle directement, mais l'opéra n'est-il pas un art complètement démodé, d'un autre temps ?
— Mais je suis moi-même très démodé et j'adore ça, je trouve ça formidable ! Nous vivons dans une époque terriblement moderne, un monde où règne le fast food, où tout doit aller vite. Moi, j'aime le travail en profondeur, prendre mon temps : c'est tellement plus valorisant. Comprendre l'art permet de penser plus largement.
Mais qu'est-ce qui vous intéresse tant dans les opéras de Mozart ?
— La profondeur psychologique des personnages. À tel point que je peux facilement envisager plusieurs productions d'un même opéra. J'ai ainsi réalisé deux mises en scène de Don Giovanni et de La Clémence de Titus. Je ne suis pas certain de pouvoir faire de même avec Haendel. Son Jules César est un vrai chef-d'œuvre. Tout y est : il n'y a qu'à se laisser guider. Pourrais-je en imaginer un autre ? J'aimerais bien en revanche monter Ariodante, mais mon projet serait très coûteux. Je n'ai pas encore trouvé de théâtre prêt à tenter l'aventure.
Quel est pour vous le meilleur livret de Mozart ? Les Noces de Figaro ?
— Non, je préfère Cosi fan tutte.
Ah bon ?
— Cette histoire est si triste : toute cette légèreté de façade pour tenter de masquer des gouffres de douleur. Quand à l'acte II, Fiordiligi chante "Per Pietà" alors qu'elle cède presque aux avances de Ferrando, elle regarde au fond de l'abîme et implore Guglielmo son bien-aimé de la pardonner. Son désarroi est tellement visible. Et, plus tard, dans le duetto qu'elle partage avec ce même Ferrando, la musique se fait très elliptique et entretient le doute. Il menace de se tuer si elle résiste, elle finit par accepter. Qui croire ? Mozart ne donne pas de réponse définitive. Au fur et à mesure que le récit se déroule, il devient de plus en plus sombre. Mais comme Mozart doit se plier à la convention, il lui faut une fin heureuse. Or que fait-il ? Il compose une musique tourmentée et orageuse. Jusqu'au bout, il entretient la contradiction et la tension dramatique. On ne peut qu'y entendre les prémices du romantisme.
Comment jugez-vous Don Giovanni ? Le personnage vous paraît-il intéressant ?
— Oui, absolument, il me fait penser à Lulu au masculin. Sa puissance sexuelle constitue l'élément moteur du livret. C'est pourquoi je pense que le chanteur qui incarne ce rôle doit être physiquement crédible. Le simple talent vocal ne peut suffire. Mais les autres personnages ne doivent pas être négligés. Les réactions des trois femmes alimentent le drame. Donna Anna doit rester digne. Elle se dit victime du viol de Don Giovanni, et je la crois. C'est pourquoi Don Ottavio ne peut pas passer pour un personnage faible, comme on le montre trop souvent. Quant à Donna Elvira, elle a définitivement perdu sa place dans la société à cause de Don Giovanni. Je pense que Mozart prenait très au sérieux l'enfer qui attend Don Giovanni. Il règne dans cet opéra un climat musical proche du Requiem. Mais l'essentiel, comme dans tout opéra, est d'accepter le livret et de le jouer. Le septuor final fonctionne si on joue le jeu.
Cette façon d'envisager l'opéra peut sembler très conventionnelle d'une part, mais d'autre part très singulière à l'époque où tant de mises en scène vont contre l'oeuvre ou contre la musique.
— Je suis démodé, je l'ai dit, mais pas conservateur. Il peut m'arriver de choquer le public, comme dans Rigoletto où j'avais montré une orgie parce qu'elle apparaît dans le livret. Je ne cherche pas à irriter, je ne veux que représenter ce que dit le livret. C'est pourquoi je déteste ces mises en scène allemandes organisées sur un concept préétabli et non sur le récit. Elles finissent par toutes se ressembler, d'Aix à Glyndebourne en passant par Salzbourg.
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