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 Sartre et la musique

Jean-Paul Sartre est décédé il y a trente ans. Quelques années avant sa disparition, il affirmait que la musique avait joué un rôle essentiel dans sa vie. Retour sur un aspect méconnu de la vie et de l’œuvre du philosophe français.

PAR Pierre-Carl Langlais | Chers disparus | 16 avril 2010
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Jean-Paul Sartre disparaissait il y a trente ans le 15 avril 1980. Quatre jours plus tard, ses funérailles réunissent plusieurs dizaines de milliers de personnes. Aucune musique n’est jouée : seul le silence recueilli paraissait convenir à la haute stature de l’intellectuel européen.

Trois ans auparavant, au cours d’une longue interview donnée au Monde, Sartre confessait pourtant que la musique avait joué un rôle « constant » dans sa vie. Il a en effet longtemps pratiqué le piano de deux à quatre heures par jour, et ira même jusqu’à composer une sonate. Cet intérêt insoupçonné à de quoi surprendre : l’on savait Jean-Paul Sartre écrivain et philosophe, dramaturge et politicien, mais musicien ? L’homme qui voulait être Spinoza et Stendhal, aurait-il également aspiré à devenir Jean-Sébastien Bach ?

Cette mélomanie sartrienne doit être en fait replacée dans son contexte. Né en 1905, Sartre a été profondément marqué par l’audace intellectuelle de l’art moderne. A l’instar de ses contemporains, Theodor Adorno et Georg Lukacs, il souhaitait jeter un pont entre la philosophie et l’art, la pensée et l’expression. Dans cette optique, il s’est finalement focalisé sur la littérature. Pourtant avant de s’investir pleinement dans une carrière d’écrivain, Sartre avait été également marqué par des expériences et des prédispositions musicales, dont les « Mots » portent trace.

Dans son autobiographie, Sartre n’attribue a priori à la musique qu’une fonction limitée : c’est une ambiance, un indice témoignant d’une situation sociale bourgeoise. Né dans une famille mélomane (son oncle au second degré, le Nobel de la paix Albert Schweitzer était un musicologue réputé), il ne se réfère à la musique que pour mettre en évidence les pressions qu’exerçait son milieu sur son individualité naissante. Ainsi, son grand-père « disait d’un air bon : « Les Schweitzer sont nés musiciens ». Huit jours après ma naissance, comme je semblais m’égayer au tintement d’une cuiller, il avait décrété que j’avais de l’oreille ». D’une manière ou d’une autre, les instances parentales s’efforçaient de faire passer ce message subliminal « la sagesse et la piété filiale mènent à tout, même à devenir Rembrandt ou Mozart ».

Rapidement cette appréciation purement sociologique et imposée de la musique s’estompe. Derrière, le décorum propret des références bourgeoises, le jeune Sartre perçoit en arrière-plan le vertige métaphysique propre à toute expérience esthétique : « Dans la journée, je reconnaissais la mort sous les déguisements les plus divers : s’il arrivait à ma mère de chanter en français Le Roi des aulnes, je me bouchais les oreilles ». Appréciée pour elle-même la musique devient le moteur d’un véritable retournement dialectique, le corpus de références imposées se métamorphose en révélateur de la condition humaine : « Prise à dose massive, la musique agissait enfin. Comme un tambour vaudou, le piano m’imposait son rythme. La Fantaisie-Impromptu se substituait à mon âme, elle m’habitait, me donnait un passé inconnu, un avenir fulgurant et mortel ».

A l’instar d’Adorno, le jeune Sartre comprend progressivement que la musique n’est pas une source d’aliénation mais un objet également aliéné, et qu’entre l’œuvre réduite au rang de faire-valoir et l’enfant socialement déterminé, il existe à tout prendre une solidarité : « qu’ils écoutent mon babillage ou l’Art de la Fugue, les adultes ont le même sourire de dégustation malicieuse et de connivence ; cela montre ce que je suis au fond : un bien culturel ». Loin d’opprimer l’individu, l’art constitue un espace de liberté, où, à l’abri du carcan des conventions, les individus peuvent communier librement : « ce n’était pas moi, cette jeune veuve qui pleurait sur l’écran et pourtant, nous n’avions, elle et moi, qu’une seule âme : la Marche funèbre de Chopin ; il n’en fallait pas plus pour que ses pleurs mouillassent mes yeux. ».

Ayant joué son rôle de catharsis libératrice, la musique n’aura plus qu’un impact discret sur l’œuvre et la vie de Sartre. Par le simple fait que les notes ne peuvent transmettre de concepts, la musique, tout comme la peinture ou la sculpture, constitue une sorte d’art atrophié, qui ne saurait satisfaire les exigences intellectuelles du philosophe. A la fin de L’Imaginaire, Sartre rapproche ainsi un portrait de Charles VIII de la VIIe Symphonie de Beethoven et affirme qu’il s’agit dans les deux cas d’objets « imaginaires », existant « hors du réel » : « Je n’entends point réellement [la VIIe symphonie] ; je l’écoute dans l’imaginaire ».

Toutefois, si elle n’est pas intellectuelle, la musique n’est pas non plus sentimentale, et toute approche proprement sentimentale des beaux-arts ne saurait mener qu’à une impasse. Dans la Nausée, Sartre-Roquentin note « Dire qu’il y a des imbéciles pour puiser des consolations dans les beaux-arts. Comme ma tante Bigeois : « Les Préludes de Chopin m’ont été d’un tel secours à la mort de ton pauvre oncle ». Et les salles de concerts regorgent d’humiliés, d’offensés qui, les yeux clos, cherchent à transformer leurs pâles visages en antennes réceptrices. Ils se figurent que les sons captés coulent en eux, doux et nourrissants et que leurs souffrances deviennent musique, comme celles du Jeune Werther ; ils croient que la beauté leur est compatissante. Les cons. »

Ni intellectuelle, ni sentimentale, qu’est donc la musique pour Sartre ? Un instantané du temps qui passe. En 1977, il formule cette considération essentielle : « la musique nous donne une possibilité de capter le monde tel qu’il fut à un moment donné, sans objet, sans récit, par une harmonie qui l’engendre et qui le donne authentiquement. Le compositeur a saisi le monde en y vivant et il l’a transposé spontanément dans l’œuvre qu’il a créée (…) La musique de Bach donne le sens du dix-huitième siècle, très certainement ». Quarante ans plus tôt, cette thèse était déjà perceptible en filigrane dans la Nausée, notamment au travers de l’usage récurrent d’une vieille mélodie de jazz, « Some of These days » : « c’est un vieux rag-time avec refrain chanté. Je l’ai entendu siffler en 1917 par des soldats américains dans les rues de La Rochelle. Il doit dater d’avant-guerre ». Sartre-Roquentin place ainsi de facto la musique dans un rapport au temps et au souvenir : « C’est la mélodie qui ordonne le temps, qui impose sa forme et qui en justifie les moments ». De même que l’œuvre de Bach est un instantané du rationalisme des Lumières, de même « Some of These days » résume et explicite les premières décennies du XXe siècle.

Dès lors que la mélodie s’interrompt, « le temps reprend sa mollesse quotidienne » et perd sa signification.

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