Enquête sur le culte Michael Jackson
Vertigineux. 29 août à Mexico : ce jour-là, Michael Jackson aurait eu 50 ans. Près de 13 000 fans se sont rassemblés pour rendre hommage à leur héros en interprétant une chorégraphie sur le tube Thriller.
Comme le duc de Guise, Michael Jackson est-il plus grand mort que vivant ? Avant la nuit fatale du 25 juin, il était une star meurtrie, à la prochaine tournée compromise, abandonnée par les critiques musicaux aux serres des chroniqueurs judiciaires. Chirurgie esthétique démentielle, addictions multiples, querelles familiales, vie sexuelle pathétique : l'enfant prodige de la pop, devenu momie recluse, ne méritait que sarcasmes et pitié.
MICHAEL JACKSON
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The Best Of
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Le King du style
Une silhouette inoubliable, un sens inné du look... Le chanteur a très tôt compris le pouvoir du costume.
Un pantalon noir court et serré, des mocassins vernis de la même couleur et des chaussettes blanches pailletées répondant au scintillement d'un unique gant en cristal. Et voilà que surgit, tel un personnage de Disney, la silhouette inoubliable de Michael Jackson prête à danser le « Moon walk »...
Copiés, parodiés, les looks extravagants du « Roi de la pop » auront marqué le style des années 1980 et 1990. Enfant précoce jeté sur scène à 6 ans, Michael Jackson a très tôt compris le pouvoir du costume. Le style Jackson ? Un mélange d'élégance rétro — la veste de smoking de Don't Stop'Til You Can't Get Enough (1979), les borsalinos — et de sensualité rock — la mythique veste en cuir rouge du clip Thriller (1983), les harnachements à Zip et à boucles de Bad. Et puis, surtout, cet incroyable look princier avec ses jambières de métal et ses vestes militaires dont certains modèles, entièrement empierrés, pèsent jusqu'à 7,5 kilos.
Programmé le 13 juillet dernier à Londres, le « This Is It ! » Tour [ci-dessus, lors de la conférence de presse du 5 mars 2009] s'annonçait d'ailleurs comme la consécration la plus flamboyante de son style. « Pour moi, l'influence de Michael Jackson sur la mode vient surtout de son désir incessant de se réinventer lui-même, confie le directeur artistique de Givenchy, Riccardo Tisci, sollicité pour réaliser certains costumes de la tournée. Pas seulement à travers sa musique, mais aussi à travers son apparence physique. C'est un peu ce que l'on fait dans la mode... » Cet été, les vestes d'officier de la maison Balmain avaient séduit le chanteur. Côté souliers, Giuseppe Zanotti, lui, avait imaginé pour cette tournée différents modèles, dont une réinterprétation version bottes des cuissardes à boucles texanes de la chanson Dirty Diana avec 8 centimètres de talon et des boots multicolores rebrodés de cristaux Swarovski. Restent maintenant les hommages posthumes : du mocassin vernis Jackson de Repetto à la collection griffée MJ, réalisée par l'ami des stars à Los Angeles, le styliste Christian Audigier.
Michael l'africain
Très concerné par les maux du continent africain, l'artiste avait écrit We are the World pour aider l'Ethiopie.
Le 11 février 1992, le Boeing 707 de Michael Jackson, demi-dieu en provenance de Los Angeles, atterrit à l'aéroport Léon-Mba de Libreville. « Welcome home, Michael ! » proclame la banderole brandie par une foule extatique. Ainsi commence une tournée africaine de deux semaines, qui conduira la star planétaire et incolore en Côte d'Ivoire, en Tanzanie, au Kenya ou en Egypte. Au Gabon, où il investit la suite saumon du huitième étage de l'Okoumé Palace, on se souvient encore de sa « Cadillac cacao » — dixit Gonzague Saint-Bris dans Paris Match — de son blouson rouge vif à l'effigie de Peter Pan, de sa chemise de soie bleu électrique, de sa phobie des microbes, des insectes et des orages tropicaux.
Après Libreville, où le chef de l'Etat, Omar Bongo (disparu le 8 juin dernier 2009), le décore de l'Ordre national du mérite, ce sera Oyem, en pays fang, puis Franceville, fief de la famille régnante. Qui orchestre l'étape gabonaise ? Ali Bongo, le fils du chef, aujourd'hui prétendant à sa succession. Et dont le site de campagne ne manque pas de mentionner un si glorieux épisode. À l'époque, fraîchement privé du maroquin des Affaires étrangères, ce noctambule à peine assagi renoue avec le culte des tempos discos. Lui qui tâte de la guitare compose parfois pour sa mère, Patience Dabany, chanteuse en vogue, et donne la réplique à de jeunes rappeurs sur les estrades électorales. Lui qui — le sait-on assez ? — signa en 1977 un album — A Brand New Man — produit par l'ancien manager de James Brown.
À la mort de Bambi-Jackson, on entendra Ali disserter doctement sur les mérites comparés d'Elvis Presley, des Beatles et de son ami Michael, à qui l'on doit d'avoir « prouvé que la musique n'a pas de frontières ». Le clan Jackson ne l'oubliera pas : le 11 juin, c'est au frère aîné de la star, Jermaine, familier du Gabon, qu'échoit l'honneur de le représenter aux obsèques du défunt Omar. En fait de funérailles, Michael eut droit aux siennes le 1er août à Krindjabo, village forestier d'ethnie akan, dans le sud-est de la Côte d'Ivoire. Car le monarque du cru, Amon N'Douffou V, a vainement réclamé le corps du « prince Michael Jackson Amalaman Anoh », intronisé le 13 février 1992 à la faveur d'une escale de trente minutes chrono. Il s'agissait d'inhumer conformément à la tradition le « fils adoptif » dont le décès fut annoncé dans la rubrique nécrologique du quotidien Fraternité-Matin. Convaincu, recherches généalogiques à l'appui, que ses racines plongeaient au cœur de ce « royaume de Sanwi », l'illustre visiteur avait promis la construction d'un foyer de jeunes artistes. Las ! les bisbilles locales eurent raison de son serment.
Des platines changées en or
La Jacksonmania s'abat sur la France
« Dès le premier jour, nous avons écoulé tous nos stocks », se souvient Bernard Delerue, directeur du disque à la Fnac. Même raz de marée chez Virgin Megastore : « On n'avait pas vu un tel engouement depuis la mort de Freddie Mercury, le leader de Queen, explique Guy Messina, directeur commercial. Ce ne sont pas seulement les quadragénaires qui se sont précipités, mais également les ados. » L'homme aux 750 millions de disques écoulés à travers le monde a retrouvé son standing d'antan : 500 000 CD vendus en France dans le mois qui a suivi sa disparition, 4 millions aux Etats-Unis. En juillet, huit CD de Michael Jackson — Thriller en tête — se classaient dans le top 10 français, selon l'Observatoire de la musique/GFK. Sur cette même période, «Bambi» monopolisait aussi les neuf premières places au rayon vidéos musicales. L'exploitation du filon va se poursuivre. Universal sort le 27 octobre un album de remixes des titres des années Motown. Le DVD de This Is It ! est attendu avant Noël.
La Jacksonmania déferle aussi en librairie. Moonwalk, l'autobiographie écrite en 1988, occupe la deuxième position du palmarès L'Express. Le 8 septembre, Cinquante ans dans la peau de Michael Jackson (Grasset), de Yann Moix, rejoindra une pile d'ouvrages déjà importante. Le livre officiel — au prix de 115 euros — arrive, lui, le 7 décembre. Rupture de stock assuré pour cet objet de 400 pages, relié en cuir, contenant de nombreux documents inédits.
Plus riche mort que vivant
Chaque année, Michael Jackson dépensait 20 à 30 millions de dollars de plus que ses revenus, estimés à 19 millions selon le Wall Street Journal. D'où une dette évaluée à 400 millions de dollars. Le contrat posthume de merchandising signé avec la société Bravado, et l'exploitation par AEG Live d'une exposition itinérante d'objets du chanteur, devraient déjà rapporter 100 millions de dollars. John Branca, l'exécuteur testamentaire, est certain de doubler la mise d'ici la fin de l'année, avec les recettes des ventes de disques et du film This Is It ! (en salles le 28 octobre), montage des images des répétitions du chanteur à Los Angeles. Il faut aussi ajouter les 7 millions de dollars dégagés annuellement par le catalogue d'édition musicale Sony/ATV — valeur estimée à 2 milliards de dollars — dont l'auteur de Thriller possédait la moitié des parts.
Dans son testament, Jackson a confié sa fortune à sa mère, ses enfants, la chanteuse Diana Ross ainsi qu'à la fondation Michael Jackson Family Trust. Sa deuxième femme, Deborah Rowe, et son père en sont exclus. L'héritage Jackson pourrait rassembler chaque année autour de 50 millions de dollars de profits, ce qui en ferait l'un des plus prospères de l'histoire, avec celui d'Elvis Presley (52 millions de revenus en 2007, selon le magazine Forbes).
Des chansons inédites
Un inédit sera inclus dans la bande originale du film This Is It !. S'agit-il de A place with no name, dont un court extrait a déjà été dévoilé sur Internet ? « Plus d'une centaine de chansons dorment dans les coffres, explique Richard Lecoq, à la tête de MJDataBank.com. Pour chaque album, Michael laissait de côté des dizaines de titres. » Dans le lot se cachent des tubes potentiels. Le casse-tête juridique avec les différents producteurs s'annonce à la hauteur de l'enjeu financier : colossal.
Avec Corinne Scemama et Belidat Saligot
Avec sa mort, une émotion web-planétaire a surgi, montrant l'empreinte réelle de Jackson sur l'histoire de la musique et son influence sur des millions de fans. Comme dans son plus célèbre clip, Thriller, on a vu d'innombrables morts vivants, ces admirateurs rangés parfois depuis longtemps, surgir à travers la planète et envahir les rues pour un fabuleux show d'outre-tombe, en forme de moonwalks ou autres ballets improvisés. De l'annonce de sa disparition à ses obsèques, ce jeudi 3 septembre, en passant par l'hommage hollywoodien en mondovision ou son 51e anniversaire, ils ont transformé l'admiration en culte, afin que leur idole passe à la postérité, tel Elvis Presley. Adolescents androgynes en mal de vivre ou quinquagénaires nostalgiques des eighties, la « MJ family » incarne un phénomène de société qui mérite analyse. Pourquoi Michael Jackson est-il un héraut de l'époque ?
Mort et pas encore enterré, Michael Jackson a été aussi un « héros » de l'été 2009. L'enquête sur son décès, avec ses rebondissements et ses ombres, le gigantesque business relancé autour de ses œuvres, bientôt la sortie d'un film, un concert-hommage, la guérilla judiciaire au sujet de ses enfants, son projet de mariage avec un homme... Sa vie était un roman, sa mort est un feuilleton. Le Web en assure l'Audimat et Jackson est la première grande star dont la mémoire bénéficie du mausolée immédiat et infini d'Internet.
Pour toutes ces raisons, L'Express a tenté d'expliquer le culte voué à ce chanteur qui se prenait pour Peter Pan et que ses fans considèrent désormais comme Pan, le Dieu de la nature tout entière. Et d'abord celui des troupeaux.
Les idoles ne meurent jamais. Michael Jackson pas plus que les autres. Mais que fallait-il lire dans ce visage grimé et pathétique des dernières années pour que les foules, partout dans le monde, s'émeuvent si éperdument de sa disparition ?
Jackson, l'homme-oxymore, capable de mêler la glace et le feu. Figure carnavalesque d'une époque qui ne l'est pas moins. De toutes les hypothèses, la plus éclairante est probablement cette intime coïncidence sociologique — associée à son génie musical. Gilles Lipovetsky, fin observateur des mœurs du temps, voit ainsi dans cet artiste à la folie magistrale le miroir à peine grossissant de notre époque. « Nous sommes entrés dans l'"hypermodernité" à partir des années 1980, ces mêmes années où Jackson a accédé à une notoriété planétaire, souligne le philosophe, coauteur, avec Jean Serroy, de La Culture-monde (Odile Jacob). Le néolibéralisme, en entraînant une dérégulation généralisée, a fait surgir des phénomènes hyperboliques dans tous les domaines, en bien ou en mal — l'expansion d'Internet, le dopage, la pornographie... Michael Jackson rassemble en une seule personne toutes ces tendances de façon paroxystique. » Au fil de sa vie, l'attachant gamin noir des Jackson 5 en vint à défier toutes les lois : celles de l'espace, du temps, de la race, des sexes et de la désuétude musicale.
L'ESPACE
« C'est grâce à Facebook qu'on est là » (Bruno, 35 ans)
La plupart ne se sont jamais vus. Ils ont juste répondu à un « flashmob » (appel à une mobilisation éclair) comme on dit dans le volapük du Web, posté sur Facebook, célèbre réseau communautaire. Tirés du lit un samedi matin pour rendre hommage au « King of the pop ». Minots, ados, quinquagénaires, de toutes les teintes de peau, ils se lancent sur le bitume parisien dans une chorégraphie inspirée de la danse désormais culte du « Moonwalk », avant d'« aller faire le tour des gares », en chantant à tue-tête les tubes de Michael Jackson. Nous sommes le 29 août 2009. À Paris, Barcelone, New York, Toronto, Sydney, Singapour, des millions de fans réunis par la Toile fêtent les 51 bougies que leur roi aurait dû souffler à leur place. Dans six jours, l'heure sera aux funérailles. La vie et la mort, en moins d'une semaine chrono.
L'emballement post-mortem autour de Michael Jackson doit évidemment beaucoup à cet accélérateur de particules émotionnelles que l'on appelle le Web. « Internet est notre porte-voix », dit un fan. À l'annonce de la mort du chanteur, Twitter, le réseau où chacun peut poster à la seconde le moindre de ses états d'âme par sms, est tombé en carafe. Saturé. Idem pour Google, qui a cru à une attaque de braconniers du Net. Lors de l'hommage au Staples Center, à Los Angeles, le 7 juillet dernier (11 000 personnes), ils étaient 1 milliard à suivre la cérémonie sur la Toile et à la télévision. Deux fois plus que lors des funérailles de Lady Di, en 1997. La chaîne CNN s'était associée à Facebook pour permettre aux internautes de jeter en simultané leurs émotions sur le clavier. Les plus jeunes, eux, ont craqué pour la musique de ce King dont ils ignoraient tout en découvrant les vidéos échangées sur les sites YouTube ou MySpace.
Porté par l'ère de la communication mondialisée, Michael Jackson aura pu faire partager de son vivant ses rêves opiacés à grande échelle. Sa renommée, servie par ses clips, conçus comme de véritables minifilms, fit littéralement le tour de la planète, bouclant la boucle déjà bien amorcée par les Beatles. En 1982, son disque Thriller connaît une telle audience que « le public noir de ses débuts s'est retrouvé noyé dans la masse », note l'historien Pap Ndiaye. Dans les années 1990, l'« effet Jackson » gagne l'Asie, le monde arabe, l'Europe de l'Est... « On peut faire un parallèle avec Bob Marley, estime le journaliste Yves Bigot, grand connaisseur des rock stars (Plus célèbres que le Christ, Flammarion). Comme l'idole reggae du tiers-monde, Jackson prouvait qu'on pouvait réussir sans être blanc, américain et protestant. Mais lui a su effacer toutes ses particularités, ce qui lui a permis de se faire entendre partout et d'incarner la revanche pour les "dominés historiques" dans la course au développement. »
LE TEMPS
« Il n'avait pas d'âge » (Jessica, 22 ans)
« Bambi » se voulait éternel, et ses fans avaient fini par y croire. Sa demeure de Neverland, pareille à un gigantesque parc d'attractions, ces essaims d'enfants autour de lui, enfants qui étaient aussi le sujet des dessins qu'il exécutait à ses heures perdues, ces rides gommées d'un trait de bistouri... « D'un phénomène devenu aujourd'hui banal, comme celui de la chirurgie esthétique, il a fait un acte extrême, note Gilles Lipovetsky. Il s'est dénaturé. » Ce refus de vieillir, motivé par le songe fou de devenir l'enfant qu'il n'avait jamais pu être sous les coups d'un père tyrannique, fait évidemment écho au fantasme de la jeunesse perpétuelle. Mais Michael Jackson est allé plus loin, en brouillant jusqu'aux règles de la filiation — tentation actuelle, là encore. Nul ne sait vraiment s'il est le père biologique de ses trois enfants. Et le cadet, 7 ans, est né d'une mère porteuse. « Dans notre société, on existe si l'on a une descendance, souligne le psychiatre Jacques-Antoine Malarewicz. Michael Jackson a suivi ce modèle sans y participer vraiment. Il a réussi à avoir des enfants tout en restant enfant lui-même. C'est un remarquable tour de force ! »
Côté carrière aussi, le chanteur, fasciné par les pharaons immortels, a tout fait pour se hisser au rang des légendes du rock. « Il s'est lui-même proclamé King of the pop », rappelle Yves Bigot. Il épouse la fille d'Elvis Presley et rachète le catalogue éditorial de John Lennon et Paul McCartney — avec lequel il chante deux duos — ce qui, dans le langage de l'industrie, signifie s'unir étroitement et pour longtemps avec les Beatles.
LA RACE
« Il était de toutes les couleurs de peau » (Sébastien, 28 ans)
Teint décoloré, nez et lèvres retouchées, cheveux défrisés... D'aspect, il aura incarné jusqu'à l'absolue caricature le déni de sa race et la fascination pour l'homme blanc. D'aspect seulement. Car l'enfant de la banlieue de Chicago ne cessa jamais d'être noir, comme l'ont compris ses frères en négritude. Noir dans ses rythmes, son fabuleux sens de la danse, ses textes, tel They Don't Care About Us (Ils [les Blancs] ne s'intéressent pas à nous [les Noirs]). « Discours plus que couleur de peau, la conscience noire passe en Amérique par des codes auxquels Jackson a toujours souscrit, relève Sylvie Laurent, auteure d'Homérique Amérique (Seuil). En 2003, on l'entendit à Harlem, au côté du candidat démocrate à l'élection présidentielle Al Sharpton, dénoncer une industrie du disque raciste. Lors des funérailles de James Brown, légendaire parrain, c'est entouré de Jesse Jackson et d'Al Sharpton qu'il rendit hommage à celui qui l'inspira plus qu'un autre. »
En réussissant ce qu'aucun James Brown, Marvin Gaye ou Diana Ross n'avait pu réellement accomplir — conquérir, par-delà le public noir, l'ensemble du public blanc (le fameux crossing-over, ou enjambement) - Jackson a offert aux siens une tribune planétaire. Et — qui sait ? — préparé l'élection d'un Barack Obama à la Maison-Blanche. Jackson le « Freak » — le cinglé, le dépravé — accoutré du costume noir et des gants blancs des premiers musiciens de jazz, poussait à l'extrême les clichés racistes, pour mieux les subvertir. Cela aussi, les Africains-Américains l'avaient compris. « Jackson, on ne lui pardonnera pas de sitôt d'avoir donné le change, et il n'y a pas de doute qu'il a raflé la mise », conclut l'un d'entre eux, le grand écrivain James Baldwin (Notes of a Native Son).
LE SEXE ET LA MORALE
« Des pédophiles comme ça, j'en veux bien tous les jours »
(Sylvie, 40 ans)
Fardé de blanc et de rouge à lèvres, l'artiste cessait d'être noir, sans pour autant devenir femme. Michael Jackson, prisé des milieux gays, lévitait dans cette sphère brumeuse du « transgenre », sorte de troisième sexe dont la figure a remplacé celle de l'homosexuel au rang des grandes transgressions sociales. Cet entre-deux renvoie à « l'indétermination sexuelle propre au stade le plus archaïque de l'enfance, ce moment intersexué où tout est possible », explique le psychiatre Philippe Brenot. Accusé d'attouchements sur mineurs, puis blanchi — par la justice cette fois — en 2005, Michael Jackson avait cependant reconnu avoir dormi avec ses jeunes protégés dans son lit king size de Neverland. Mais même cette proximité anormale semble désormais, dans un nouveau retournement spectaculaire, jouer en sa faveur. Les failles du chanteur, mises en scène par ses excentricités en tout genre — du singe sur l'épaule au caisson à oxygène — deviennent les stigmates universels d'une humanité meurtrie, crevant de solitude dans cette modernité « hyperindividualiste ». « On lui a fait tant de mal que sa souffrance inspire un énorme respect », lâche un fan parisien. Jackson, c'est le « Christ noir ». Une victime magnifique, dont les fidèles ne retiennent que le Golgotha juridique et médiatique, les messages de paix, les tournées dans les hôpitaux, les bras chargés de cadeaux. Rien d'étonnant. « Les idoles fascinent en ce qu'elles sont ambiguës, analyse le psychiatre Jacques-Antoine Malarewicz. Il faut qu'elles aient des défauts pour que chacun puisse se dire : "Elles ne sont pas mieux que moi, et moi, finalement, je ne suis pas si mal." »
LA MUSIQUE
« C'était vraiment le roi de la pop »
(Arnaud, 34 ans)
Malgré la crise du disque, il s'est écoulé en France, en à peine deux mois, plus de 1 million de CD ou de morceaux téléchargés de Michael Jackson. Sa disparition a rendu son éclat à l'artiste : on avait presque oublié qu'il était non seulement un showman visionnaire, mais aussi un artiste complet blotti à l'ombre de Quincy Jones. Pour Olivier Cachin, auteur de Pop life (Alphée), « Billie Jean, qu'il a composée, définit la chanson des années 1980 et le son des décennies à venir. Jackson a travaillé ce morceau pendant des mois d'une façon obsessionnelle. Jackson était réellement le Roi de la pop, car il a su faire la synthèse de tous les genres : classique, soul, disco et rock. Son talent brut est déjà évident dans les premières maquettes de Don't Stop 'Til You Get Enough (1979), où il chante en tapant sur des bouteilles de Coca. Ces morceaux continuent à faire la joie des DJ. » Tout l'été, l'internationale des DJ a remixé ses tubes, de Pékin à Tokyo, de New York à Ibiza et à Paris, où un char Michael Jackson participera à la Techno Parade, le 19 septembre.
Qu'est-ce que l'histoire de la musique retiendra de lui ? Jackson a été formé à l'école de Berry Gordy, patron de la Motown, obsédé par la volonté de sortir du ghetto la musique noire. Jackson a réussi à la propulser sur la planète, mais au forceps. Alors que Thriller (1982) cartonne en tête des hit-parades, le magazine américain Rolling Stone, bible de la presse rock, refuse de mettre Jackson à la Une, car il ne correspond pas au format. « Jusque dans les années 1960, la musique noire — excepté le jazz — était considérée comme ethnique et ne touchait que 10 % de la population américaine, explique Sebastian Danchin, historien de la musique, auteur d'Encyclopédie du rhythm & blues et de la soul (Fayard). Entre 1975 et 1980, la soul s'est complètement diluée dans la vague disco. Puis deux voies ont émergé, chacune revendiquant ses racines : la culture hip-hop et Michael Jackson. Lequel a redonné la primeur aux caractéristiques noires du disco, ce qui lui a permis de rentrer dans un genre universel tout en réaffirmant sa négritude. C'est pour cette raison qu'il a mal vécu ses procès en "blanchiment", lui qui se sentait noir dans l'âme. »
Seuls trois artistes — Jackson, Elvis Presley et les Beatles — ont eu un impact phénoménal sur la culture globale. Et Thriller reste l'album le plus vendu de tous les temps — 118 millions d'exemplaires, dont 3 millions en 2008. Thriller c'est « l'âge d'or » de l'idole, comme l'écrit Stéphane Boudsocq dans Michael Jackson. La face cachée d'une légende (City). L'an passé, Rolling Stone reconnaissait à propos de Thriller : « Michael Jackson a donné au monde le produit d'un travail de génie. »
La fascination d'aujourd'hui tient aussi à l'incessant va-et-vient entre une mythologie en train de se construire et un fait divers qui, tous les jours, apporte son lot de nouvelles. Ainsi, vendredi 28 août, l'institut médico-légal de Los Angeles (Californie) confirmait que Michael Jackson avait succombé à une « grave intoxication » au puissant anesthésiant propofol, combiné à un cocktail d'autres médicaments, et qualifiait sa mort d'« homicide ». Les yeux se tournent depuis vers le Dr Conrad Murray, dernière personne à avoir vu le chanteur vivant. Mais, selon des experts médicaux, la dose de propofol administrée par Murray à Jackson était loin d'être suffisante pour tuer. Lors de la perquisition, la police aurait trouvé de nombreux flacons d'autres médicaments, vides, et de la marijuana. D'autres questions se posent encore sur le déroulement des événements, comme le temps pris par Murray avant d'appeler les urgences : presque une heure. La star Jackson, enterrée jeudi 3 septembre, joue encore à cache-cache avec le quidam Michael. L'oubli n'est pas pour demain.
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