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Elisabeth Schumann : le sourire de la voix

Elisabeth Schumann (1888-1952) incarna merveilleusement les héroïnes de Richard Strauss et cet inimitable esprit viennois qui disparut dans la guerre.

PAR André Tubeuf | LE PORTRAIT D'ANDRÉ TUBEUF | 28 août 2011
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Classica

De l'argent pur. Et ce sourire dans la voix, qui jusqu'à la fin est resté le même, malgré le rien d'amertume que n'ont pas pu ne pas y mettre ces années fin 1930 puis 1940, dures à tous mais, aux chanteuses de cet âge, fatales. De bout en bout Elisabeth Schumann vocalement restera cela : une femme heureuse, et pour qui chanter est la chose la plus belle du monde.

Sa voix était lyrisme pur, sans rien de la soubrette (et surtout pas chez Mozart). Elle eut d'abord à Hambourg son lot de pages et de pannes, comme sa collègue et rivale (et ensuite inséparablement, à vie, amie) Lotte Lehmann. On leur distribua à toutes les deux Sophie, la fille à l'ut dièse radieux du tout neuf Chevalier à la rose de Richard Strauss. L'aigu flottant, la lumière dans la voix, Elisabeth les avait autrement bien que Lotte, qui réussira mieux Octavian du Chevalier, et d'ailleurs bientôt partit créer le Compositeur (Ariane à Naxos) à Vienne. Otto Klemperer, alors chef à Hambourg, caressa la chimère de changer en Quinquin, de travestir celle qui serait Sophie à vie ; leur histoire d'amour, torride, fit scandale : le mari agressa le chef à son pupitre même. Elisabeth alla faire une saison à New York, chantant Musette (La Bohème), Marzelline (Fidelio), Annette (Le Freischütz).

                         

Elisabeth Schumann et son premier mari Walther Puritz en 1920. À droite : Otto Klemperer en 1911.

Elle ne devait plus remonter sur les planches aux États-Unis. La Mitteleuropa resterait son monde, Vienne son idéal, bientôt son foyer. Elle avait fait un tour d'Amérique du Nord avec Richard Strauss au piano (il faut lire comment elle raconte qu'oubliant la partie de piano de ses propres lieder, il en inventait une autre où elle, éblouie, se trouvait perdue !) et fut une star mozartienne adorée à l'époque où Strauss était directeur de l'Opéra Vienne avec le chef Franz Schalk, et à Salzbourg aussi.

À Paris avec Richard Strauss en octobre 1921

Avec Bruno Walter en 1947
Autre amitié tutélaire : Bruno Walter, dès 1924 patron des galas de Covent Garden, pour qui elle sera Sophie l'unique, Adele de La Chauve-Souris de J. Strauss et même une fois le Compositeur (Maria Ivogün était Zerbinetta). Féminine à faire fondre d'attendrissement, le travesti n'était pas pour elle. Mais le déguisement de Despina du Cosi de Mozart, ça oui ! Susanna (Les Noces de Figaro), Zerlina (Don Giovanni), Blonde (L'Enlèvement au sérail), Mozart aurait pu les écrire pour elle. Elle a été Pamina (La Flûte enchantée) aussi. Typiquement, de Susanna jamais elle ne pensa à se promouvoir Comtesse, ni de Sophie devenir la Maréchale du Chevalier à la rose. Mais elle sut très bien colorer sa voix pour dire au disque les derniers "ja, ja" de la Maréchale pour Lotte Lehmann, de voix autrement colorée, celle-ci n'étant pas au studio.

        
À Hambourg, dans les rôles de Susanna en 1918 et Zerlina en 1911.


À Vienne, l'Empire austro-hongrois effondré, l'Opéra restait seul roi. Le Festival de Salzbourg, fondé en ce début des mêmes années 1920, était une Vienne de plus, pour l'été. Mozart s'était-il jamais porté mieux ? Depuis Mahler, on avait appris à le jouer en théâtre, à le chanter en équipe ; Strauss et Schalk continuèrent, avec aussi Walter. Fêtes où Elisabeth Schumann était première garniture : le rire dans la voix, image même de l'euphorie de ces folles années qui ne savaient pas n'être qu'un entre-deux-guerres. Dès 1922, Blonde et Susanna avec Schalk, Despina et l'Exsultate de Mozart avec Strauss ; puis Zerlina, la Serpina de Pergolèse. Elle reviendra pour Weingartner, Susanna et Despina, avec quinze ans de plus, toujours inimitable. Son mari d'alors, Carl Alwin, était là, à demeure, pour se mettre au piano : et c'est Schubert qui se chantait.

     
Dans le rôle de Sophie en 1911 ; à droite, avec son second mari Carl Alwin.


Car son autre (et plus rare) carrière serait sur l'estrade. Pour les récitals de lieder, ces années-là, de femme il n'y a eu qu'elle et Lotte Lehmann ; mais Elisabeth enregistrait davantage et mieux, sans les orchestres absurdes de la firme Odeon : très tôt Walter Legge l'avait pilotée. Le lied (Schubert, Schumann, Brahms, Mendelssohn) auquel elle apportait la joie de chanter, les humeurs solaires, l'infinie délicatesse vocale que si peu y mettaient (et évidemment pas Lotte), fut son salut à la fin des années 30. Allemande, et aryenne certifiée, mais trop libre d'humeur et de caractère, très tôt elle ne remit pas les pieds dans le Reich ; Vienne où elle avait son public, sa pension un jour (et ses amours, et aussi ses meubles) lui fut fermée à l'Anschluss.

Du jour au lendemain, quoique cigale par la voix seulement, elle n'avait plus rien : ni même d'avenir. Qui, hors Vienne, voudrait d'elle, à près de cinquante ans, pour Susanna et Sophie ? À New York (où Lehmann était très établie), Elisabeth était " just another Viennese soprano ". L'exil, les transbordements, l'angoisse du lendemain, cela pèse sur une voix de soprano faite pour radieusement dire et faire partager le bonheur. Avec celle-ci, pas d'interprétation. Elle dit le texte, s'en émeut, s'en émerveille, nous illumine : c'est Mozart alors, c'est Schubert qui chantent dans son sourire. De la grâce de l'un, de la ferveur de l'autre, personne n'a si naturellement su faire sa propre voix.

En 1945, elle servit un peu, civilement, sous l'uniforme anglais ; survécut ; appuyée sur une technique, un souffle profond d'une tranquillité inouïe, l'argent de la voix était à peine terni çà et là, le rayonnement intact. Elle refit en studio, pour Legge, des lieder un peu émaciés, transfigurés. Les trop jolis alanguissements qui peuvent déparer ses Lieder de Strauss étaient ceux d'une Europe qui ne reviendra plus.

Elle mourut jeune, en 1952, à soixante-quatre ans. Elle donnait encore des récitals (on l'a manquée à Paris en 1948...), des master classes : Maggie Teyte, son exacte contemporaine, riait des chapeaux à fleurs et des coquetteries auxquelles se tenait la Viennoise. Mais combien Maggie Teyte n'aurait-elle pas donné pour avoir gardé cet argent dans la voix !


Ci-contre, dans l'uniforme de la British ENSA en octobre-novembre 1945

 

AU DISQUE



Blondchen (L'Enlèvement au sérail)
Dix ans à Hambourg, vingt à Vienne. Peu de carrières ont été aussi concentrées, prudentes. Dès 1920, le disque s'y est mis : Polydor, avec Wildschütz, Faust, Hänsel, Fra Diavolo, Mozart.

Avec HMV en 1926, électriques, soignés, immortels : tout Mozart, un peu de Bach, Le Chevalier à la rose abrégé (presque tout de Sophie) ; des Schubert inimitables de grâce, de complicité, de tendresse ; puis Schumann (choses de fleurs, ineffables), Brahms, Wolf. Dans ses opérettes viennoises, elle interrompt son chant pour triller en sifflant — et c'est elle, l'oiseau ! Un coffret EMI "Icon" de six CD vient de nous rendre quasiment tout l'héritage électrique. Ses acoustiques sont sur RomOphone.

Très peu de "live", mais la collection Wiener Staatsoper (Orfeo) (vol. 17) montre Sophie épanouir en 1937 son aigu plus libre encore qu'en studio en 1933, le si bémol semblant créer sa propre lumière, l'ut dièse aller aux cieux.

 

André Tubeuf


Provenant du site www.elisabethschumann.org, les photos sont issues de la Puritz Collection. Gerd Puritz, le fils d'Elisabeth Schumann, issu de son premier mariage avec Walther Puritz, est l'auteur de Elisabeth Schumann, une biographie.

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