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Misha Aster : Sous la baguette du Reich (I)

Les éditions Héloïse d’Ormesson et Qobuz vous proposent de découvrir des extraits du passionnant ouvrage Sous la baguette du Reich de Misha Aster (lire la critique) à propos des rapports du Philharmonique de Berlin et de l'Etat allemand nazi. Un livre documentaire résultant de l’ouverture par l’institution de ses archives. Premier extrait...

PAR lascar | BONNES FEUILLES | 21 septembre 2009
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Ville : Berlin

Le 7 février 1933, le maire adjoint de Berlin, Heinrich Sahm, adressa une nouvelle lettre au ministère de l’Intérieur du Reich, en exprimant l’espoir qu’il fût possible de trouver une solution commune à la crise de l’orchestre en 1933 (20). Au cours des semaines suivantes, on assista à un changement lent mais significatif dans l’attitude du gouvernement. En principe, le ministère de l’Intérieur du Reich n’apportait toujours aucun soutien aux orchestres, mais à partir de la mi-mars des exceptions apparurent dans la correspondance officielle : « En dehors de l’Orchestre philharmonique de Berlin […] l’État n’accordera des subventions dans l’année à venir qu’à l’Orchestre philharmonique de Breslau, en considération surtout de l’importance politique de sa situation frontalière, ainsi qu’à l’Orchestre symphonique national-socialiste du Reich (NSRO) (21). »

Les arguments défendus pendant des années par l’orchestre quant à son importance nationale pour l’Allemagne n’étaient plus un sujet brûlant. Non seulement le nouveau gouvernement national-socialiste les reconnaissait, mais il en soulignait la valeur. Même si l’orchestre de Breslau et le NSRO n’avaient certes rien à voir avec les concurrents habituels de l’Orchestre philharmonique de Berlin sur le plan musical, le nouveau régime honorait la formation berlinoise en la comptant parmi les symboles musicaux d’importance nationale qui participaient d’une redéfinition radicale de la politique culturelle.

L’un des premiers signes majeurs de cette nouvelle politique culturelle, conséquence de l’arrivée au pouvoir de Hitler, fut la création du ministère de l’Instruction populaire et de la Propagande (RMVP), sous la direction du Gauleiter de Berlin, Joseph Goebbels, un fidèle de Hitler. Doté d’un pouvoir étendu, le nouveau ministère exerçait non pas un contrôle mais une influence sur des domaines variés, allant de l’Éducation nationale aux sports, des programmes radiodiffusés au financement des arts plastiques. Même si son nom ne l’indiquait pas, le RMPV correspondait à un véritable ministère de la Culture, dont l’existence avait fait cruellement défaut à la république de Weimar. Bientôt, il joua un rôle essentiel dans la suite des aventures de l’Orchestre philharmonique de Berlin.

La dimension nationale et internationale de la formation berlinoise ne laissait manifestement pas Goebbels insensible. Pour cet homme nourri d’idéologie nationale-socialiste, la culture était non seulement l’expression d’un caractère national mais un moyen privilégié pour conditionner celui-ci. En outre, l’Orchestre philharmonique apportait au reste du monde le meilleur de la culture musicale allemande. Bien qu’il continuât officiellement de relever du ministère de l’Intérieur, après le changement de gouvernement intervenu en 1933, Goebbels considéra son RMVP comme un partenaire essentiel pour l’avenir de l’orchestre.

Le 23 mars 1933, des fonctionnaires du RMVP et du ministère de l’Intérieur du Reich se rencontrèrent afin de discuter des possibilités de coopération dans le financement de l’Orchestre philharmonique de Berlin. Comme le RMVP ne disposait pas d’un budget indépendant à l’époque, les représentants de Goebbels n’avaient pas grand-chose à offrir. Il fut cependant décidé que la question serait traitée par la suite à un niveau plus élevé : « On propose d’élaborer une ordonnance prévoyant que le chancelier du Reich attribue les domaines d’activité [concernant l’Orchestre philharmonique] au ministère de la Propagande (22). »

Au cours des semaines suivantes, la situation progressa rapidement. Le principal chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin, Wilhelm Furtwängler, se tourna vers Goebbels pour lui demander de l’aide afin de préserver l’existence de la formation. Le ministre de la Propagande en profita pour manifester clairement son intention d’assumer la responsabilité de l’orchestre (23).

Toutefois, le ministère de l’Intérieur regimbait. Coopérer était une chose, mais obtenir un transfert total de compétences légalement établies posait bien d’autres problèmes (24). Lors d’une réunion organisée par le ministère de l’Intérieur, le 8 avril 1933, les politiciens se livrèrent à une véritable partie de poker. Outre des représentants des ministères de l’Intérieur, de la Propagande et des Finances du Reich, deux magistrats de Berlin et des émissaires des ministères prussiens de l’Intérieur et des Finances participèrent à cette entrevue, sans oublier Furtwängler (25). Il fut bientôt clair que la Prusse, malgré l’urgence des problèmes matériels de l’orchestre berlinois, était hors d’état de garantir son soutien. La Ville de Berlin cherchait elle aussi à se désengager d’une institution trop coûteuse. Du fait du tarissement des autres sources de financement, la radio nationale, la Reichs-Rundfunk-Gesellschaft, était devenue le principal mécène de l’orchestre.

Le ministère de la Propagande présenta un document écrit garantissant l’existence de l’orchestre. Le ministère de l’Intérieur répliqua en proposant de presque doubler sa subvention, qui passerait de 65 000 RM à 120 000 RM. Il fut décidé que la ReichsRundfunk-Gesellschaft, qui n’était pas représentée dans cette réunion mais dépendait du ministère de la Propagande, ferait passer sa contribution de 75 000 RM à 155 000 RM. Le maire de Berlin, Wilhelm Hafemann, en profita pour suggérer qu’une telle générosité rendait nécessaire que le Reich s’occupât seul désormais de l’avenir de l’orchestre (26). Sur cette proposition, on leva la séance qui avait vu les enchères monter de façon impressionnante.

Néanmoins, loin d’améliorer la situation de l’Orchestre philharmonique, ces manigances politiques aggravèrent dramatiquement ses problèmes. La Ville de Berlin fixa un plafond à ses subventions annuelles et mit fin à tout financement d’urgence (27). Le Vorstand de l’orchestre, Lorenz Höber, adressa un message découragé au ministère de l’Intérieur. Il soulignait « qu’il ne serait pas non plus dans l’intérêt du gouvernement du Reich que l’Orchestre philharmonique de Berlin s’effondre (28) ». Le ministère de l’Intérieur répondit en invitant Höber à demander secours au ministère de la Propagande. Lequel fit savoir qu’il n’avait pas d’argent (29) et renvoya Höber au ministère de l’Intérieur (30). Les fonctionnaires municipaux de Berlin n’étaient pas disposés à renforcer leur aide alors qu’eux-mêmes se heurtaient à des réponses évasives du gouvernement central (31). On était vraiment en plein cauchemar administratif.

Décidé à survivre, l’orchestre partit en tournée et saisit l’occasion pour jouer une nouvelle fois la carte du nationalisme : « La GmbH de l’Orchestre philharmonique de Berlin prie respectueusement le ministère de l’Intérieur du Reich d’empêcher l’effondrement de la formation alors qu’elle revient d’une tournée qui lui a valu une fois encore des succès artistiques sans précédent, notamment en France (32). »

Sans le vouloir, l’orchestre faisait ainsi le jeu de Goebbels. Lorsque les musiciens rentrèrent après cette tournée, le ministère de la Propagande l’avait emporté pour l’essentiel dans son conflit avec le ministère de l’Intérieur. Goebbels veilla personnellement à ce que le ministère des Finances du Reich éponge les dettes les plus urgentes de l’orchestre ainsi que son déficit courant (33). On entreprit des négociations afin d’officialiser une relation durable entre l’Orchestre philharmonique de Berlin et le RMPV. Manifestement soulagé, Höber écrivit : « La seule question, désormais, est de savoir comment notre société [la GmbH] sera intégrée au ministère (34). »

Dans ce contexte, Höber pensait sans doute au précédent de l’Arbeitsgemeinschaft de 1929. L’idée était que le RMPV « entre dans la société, puis qu’un contrat soit conclu entre le Reich et la société afin de garantir l’avenir de cette dernière (35) ». Le modèle de l’Arbeitsgemeinschaft, qui avait suggéré pour la première fois que l’État pourrait entrer dans la GmbH, fournit le cadre de base à l’élaboration définitive du statut de l’orchestre. Comme en 1929, l’orchestre désirait assurer sa sécurité financière tout en préservant son indépendance. Mais si l’État à l’époque visait surtout à exercer un contrôle budgétaire, il avait désormais en vue une conception beaucoup plus vaste de la politique culturelle, où l’orchestre devait jouer son rôle.

Et, contrairement à ce qui se passait en 1929, l’État avait cette fois tous les atouts en main. La Ville de Berlin s’étant retirée de la partie, l’orchestre était isolé et vulnérable. Or Goebbels n’était pas intéressé par un partenariat mais par une prise de contrôle. À rebours des vœux de l’orchestre, ce ne fut pas le RMPV mais le Reich lui-même qui entra dans l’Arbeitsgemeinschaft de 1933, et au lieu d’une simple participation majoritaire il s’agissait d’un véritable monopole. L’orchestre aux abois n’avait guère le choix. Les musiciens acceptèrent de vendre au Reich leur capital le plus précieux – la GmbH. Ils passaient ainsi du statut d’actionnaires à celui de fonctionnaires.
(Extraits du Chapitre I, La naissance de l’Orchestre du Reich, p. 27 à 31)



Sous le régime nazi, les membres de l’Orchestre philharmonique furent soumis à un rythme de travail intensif. L’orchestre avait toujours eu un emploi du temps chargé de répétitions, de concerts et de tournées, mais à partir de 1933 ses activités se multiplièrent. Outre ses traditionnelles séries de concerts à Berlin et ailleurs en Allemagne, l’Orchestre philharmonique devait accomplir un nombre croissant de tournées, de concerts exceptionnels et de cérémonies patronnées par le gouvernement. La formation comptant plus de cent musiciens, il était possible d’obtenir un peu de répit par un système de roulement certaines semaines, mais en dehors des premiers musiciens, qui bénéficiaient de périodes prévues pour se produire hors de l’orchestre1, la journée hebdomadaire de repos promise par les contrats d’engagement n’existait souvent que sur le papier (2).

La saison de l’Orchestre philharmonique durait habituellement de la troisième semaine d’août à la première semaine de juillet. Pendant la saison, l’orchestre répétait et jouait en moyenne un nouveau programme tous les deux jours. En 1934-1935, les musiciens eurent 331 répétitions et donnèrent 178 concerts, soit un total de 509 séances de travail pour la saison (3). En 1936-1937, l’orchestre donna 205 concerts en Allemagne, auxquels s’ajoutèrent 365 répétitions et apparitions à l’étranger, pour un total de 570 séances de travail (4). En 1939-1940, il se produisit 191 fois et eut 257 répétitions, soit 448 séances de travail (5). La diminution du nombre de répétitions entre 1937 et 1938 s’expliquait en partie par l’accroissement des tournées, dont les programmes avaient déjà été répétés (6). En dehors des six semaines de vacances d’été, l’orchestre eut en moyenne 1,5 séance de travail par jour à partir de 1934-1935.

(Extraits du Chapitre IV, L’Orchestre philharmonique au travail, p. 168 et 169)

Chapître I
(20) BArch R55/1146 Oberbürgermeister Sahm au RMdI, 7.2.33
(21) BArch R55/1137 RMdI Dr Donnevert, Vermerk, 17.3.33
(22) BArch R55/1146 RMVP v. Keudell betr. Philharmonisches Orchester, 6. 4. 33
(23) BArch R55/1146 Herrn Staatssekretär, 6. 4. 33
(24) Ibid. : « Pour des raisons de fait et aussi de politique intérieure, je me prononce contre la cession de l’Orchestre Philharmonique. »
(25) BArch R55/1146 Vermerk über die Besprechung betr. Philharmonisches Orchester, 19.42.33
(26) Ibid.
(27) BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI, 11.5.33
(28) BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI Pfundtner, 7.4.33
(29) BArch R55/1146 RMdI Wöllke, 10.5.33 : « Le ministère de la Propagande a déclaré ne pas avoir d’argent et a estimé par ailleurs que tant que l’Orchestre dépendait de nous, même non officiellement, ce serait à nous de nous en occuper. »
(30) BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI, 11.5.33 : « Lors d’une séance au RMPV, hier, M. le Directeur au ministère Greiner a reconnu que l’Orchestre philharmonique de Berlin dépendait toujours du ministère de l’Intérieur pour son budget »
(31) BArch R55/1146 Oberbürgermeister Sahm au RMVP, 13.5.33 : « Comme me l’a appris M. le Président Laubinger, à l’avenir la subvention du Reich pour l’orchestre ne sera plus l’affaire du ministère de l’Intérieur mais de votre ministère. »
(32) BArch R55/1146 BPhO Höber au RMdI, 11.5.33
(33) BArch R55/1146 RMVP v. Keudell, Vermerk, 12.6.33
(34) BArch R55/1147 BPhO Höber, Wolff au RMdI, 30.5.33
(35) Ibid.
(36) GstA IB 2287 Oberbürgermeister Sahm au Preussisches Finanzministerium, 22.10.33 ; le RMVP ne put obtenir du ministères de Finances d’assurer un bdget à l’orchestre avant l’hiver 1933.
(37) BArch R55/1147 BPhO Höber au RMVP v. Keudell, 30.6.33

Chapître IV
(1) BArch R55/197 BPhO Projektieter Inhalt des Vertrages mit Konzertmeister Kolberg, 5.11.34
(2) PCH BphO Anstellungs- und Besoldungsordnung, 1.8.34
(3) BArch R55/245 Bemerkung zue Gewinn-und Verluchstrechnung zum 31.3.1935
(4) PJB Philharmonische Blätter 1936-1937, n°1
(5) BArch R55/197 Bericht des künstlerischen Leiters 1938-1939
(6) BArch R55/247 Erläuterung zu den Einnahmen, 1938-1939

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