Manuel de Falla : un saint homme, mon ami !
C'est à l'ombre de son cher Alhambra qu'a vécu le grand compositeur espagnol Manuel de Falla. Dans un extrait de son nouvel ouvrage, Xavier Lacavalerie nous emmène dans l'intimité du maître.
Au numéro 11 de la calle Antequera alta, blottie entre le Carmen de los Mártires et l'un de ces hôtels de luxe qui font le charme de l'Espagne moderne et que l'on nomme ici parador, se trouve une petite maison, une toute petite maison de poupée, tellement humble, tellement blanche, tellement simple qu'elle force le recueillement et inspire le respect. C'est dans cette maison discrète accrochée à la colline de l'Alhambra de Grenade que se retira du monde, entre 1921 et les derniers mois succédant à la Guerre civile espagnole (1936-1939), le compositeur Manuel de Falla (1876-1946), avant qu'il ne parte pour son ultime exil argentin. Les murs blanchis à la chaux gardent encore l'écho de ses longues prières et des musiques qu'il jouait parfois sur son piano droit, et conservent encore le chuchotement des visiteurs venus du monde entier pour saluer qui l'ami, qui le musicien. Car loin d'être la cellule d'un ascète comme on l'a si souvent — trop souvent — prétendu, la maison bruissait d'une certaine activité musicale et intellectuelle — amis, poètes, écrivains, compositeurs, instrumentistes et disciples venant volontiers faire le déplacement pour rendre visite à ce petit homme maladif et défaillant, souffrant officiellement d'arthrose chronique, mais en réalité ravagé par les conséquences épuisantes d'une syphilis au tréponème particulièrement virulent qui fit longtemps l'admiration des médecins et des archivistes de l'hôpital de la Salpêtrière, à Paris. Mais silence sur ce que tous ses biographes officiels ont longtemps pudiquement caché, sinon toujours ignoré ! De Don Manuel, on préfère donner l'image d'une sorte de saint souffreteux, en permanence illuminé par la foi, passant directement du prie-Dieu à la table de composition, abîmé dans ses partitions comme dans ses prières et brûlant, dans la grande tradition des mystiques espagnols torturés par la sexualité, d'un désir combattu et victorieusement châtié. Cette maladie qu'on a longtemps qualifiée de « honteuse » s'est, de fait, effacée derrière un diagnostic quand même plus digne pour un homme ayant reçu bulles et dispenses papales témoignant de sa dévotion — et de celle de son inséparable sœur, l'éternelle compagne de sa vie, la fidèle Maria del Carmen. Va donc, au fond, pour l'« arthrose chronique » et pour la « névrose obsessionnelle » dont souffrait officiellement Manuel de Falla ; pour son hypocondrie caractérisée et pour ses phobies maladives, lui qui passait, dit-on, quatre heures tous les matins dans sa salle de bains à s'astiquer au gant de crin et ne se touchait les parties génitales qu'avec des gants spéciaux en caoutchouc prévus à cet effet. Mais permetttez-moi de penser que cette « chtouille » foudroyante, probablement attrapée à Paris (dame : le « mal français ! »), pourquoi pas chez une demoiselle de petite vertu, le rend terriblement humain. L'une des rares fois de son existence, peut-être, où Don Manuel avait accepté de s'abandonner à sa sexualité et à des transports que sa morale et sa religion réprouvaient ! Les amoureux de l'imagerie officielle du compositeur ne manqueront pas de se lancer dans les explications les plus farfelues et les plus alambiquées (...) et de répéter que non, que c'est impossible, que ce saint Jean de la Croix ou que cet ascète émacié tout à fait digne du pinceau de Zurbarán ne pouvait décemment pas avoir sombré dans le pire des péchés, dans le stupre et la fornication, contrairement à tous les saints officiels de l'hagiographie chrétienne, victorieux de tous les pièges tendus par le Malin ou sauvés par la jouissance et l'extase...
Pauvre Don Manuel ! D'un moment d'égarement — et, soyons sûrs, de dégoût pour ces plaisirs qu'on dit charnels — il lui reste cette flétrissure, terrible pour un croyant, abandonné à l'intraitable volonté divine et aux remords éternels. On peut d'ailleurs le lire dans cette faille secrète, dans la gravité émaciée de ce regard fiévreux mangé d'inquiétude que sut saisir magistralement le peintre Ignacio Zuluoga (1870-1945) en 1921, réalisant un portrait torturé du compositeur sur fond de ciel goyesque, devenu depuis une véritable icône. Tout dans cette maison rappelle les excès religieux — sinon la folie d'un autre âge — ainsi que la souffrance ordinaire quotidienne endurée par ces deux reclus volontaires : les grands chapelets de bois accrochés aux murs, bien visibles au-dessus des lits ; les bulles papales soigneusement encadrées célébrant la dévotion de Don Manuel et de sa sœur ; un petit calvaire kitsch et saint-sulpicien représentant le Christ en croix avec les saintes femmes éplorées agenouillées à ses pieds, enfermé sous un globe de verre ; un meuble à pharmacie qu'on devine bourré de médicaments ; ou encore cette étrange chaise en paille que le compositeur fit équiper avec des roulettes afin de se déplacer plus facilement les jours où la souffrance et les crises d'arthrite devenaient trop insupportables. Pour le reste, on y retrouve les pauvres objets d'une vie ordinaire, pieusement recueillis au fil des années par les amis et les mécènes, comme son fameux piano droit, son phonographe ou sa machine à écrire, ses faux cols et ses cravates, ses ustensiles de toilette en émail blanc, le bric-à-brac des objets de cuisine, sans oublier quelques photographies touchantes comme celle du petit Manuelito âgé de six ou sept ans déguisé en mousquetaire, l'épée au côté, à l'occasion du Carnaval de Cadix...
La première fois que j'ai visité la petite maison de la rue d'Antequera alta, c'était presque par hasard, un début d'après-midi de printemps déjà presque torride, même si on pouvait encore apercevoir dans le lontain la couronne neigeuse de la Sierra Nevada, qui forme le plus rafraîchissant des contrastes avec la chaleur engourdissant déjà la ville de Grenade. Le regard encore tout ébloui par les fastes de l'Alhambra et par la paresse d'eaux fraîches et d'ombres du Generalife, ce jardin de rêve où l'eau jaillissante et murmurante des jets d'eau donne une simple idée du bonheur, je me suis retrouvé dans cette petit rue arrosée de soleil et croulant sous les fleurs. Une pancarte rudimentaire et discrète mentionnait simplement la « Casa-museo Manuel de Falla », la maison-musée du compositeur. Magie des hasards, éblouissements de l'inattendu. Quelques décennies plus tard — mais à New York cette fois —, le même petit dieu facétieux de la musique me poussera par hasard à m'abriter d'une averse diluvienne sous l'auvent tout en longueur d'un immeuble de la 57e rue, n° 309 Ouest, à Manhattan, où un autre génie, nommé celui-là Béla Bartók, vint terminer ses jours — une plaque commémorative l'atteste — et écrivit son œuvre ultime, le Concerto pour alto. Mais cela est une autre histoire...
Dans le patio minuscule de la maison blanche aux volets bleus, une Andalouse sans âge, toute de noir vêtue, assise immobile et droite sur une chaise, semblait la gardienne jalouse de ce temple minuscule. D'un geste, elle me fit les honneurs du lieu, dans un castillan mangé par l'épouvantable accent andalou, avalant la moitié des consonnes et peut-être même parsemé d'expressions et de tournures locales difficilement compréhensibles pour un étranger. Elle se lança dans un flot ininterrompu d'explications dont je ne compris pas grand-chose, si ce n'est un mot qui revenait souvent dans sa bouche : « un santo », un saint. « Era un santo, caballero ! » (« c'était un saint homme, mon jeune ami ! ») : oui, un personnage exceptionnel et hors du commun, qui avait médité, élaboré, accompli, fait, créé, révolutionné je ne comprenais pas trop bien quoi au juste, mais quelquechose d'énorme, humainement ou musicalement, pour que cette femme de bonne volonté le répète avec autant d'insistance et de conviction, les yeux aux ciel, comme pour le prendre à témoin de la véracité de ses dires.
Écoutez l'audition en aveugle des Nuits dans les jardins d'Espagne
Manuel de Falla
par Xavier Lacavalerie
Actes Sud-Classica
180 p.
18 €
Et si la musique de Falla était le plus beau des passeports pour l'Espagne ? Pour sa langue, sa littérature, pour sa terre chère et tranquille, pour le poème infini de ses lumières et de ses couleurs ?
Après son Wagner pour Actes Sud-Classica en 2006, le journaliste Xavier Lacavalerie nous invite ici à la découverte de Manuel de Falla (1876-1946).
Comme tous les volumes de la collection Classica, ce Falla est enrichi d'un index, de repères bibliographiques et d'une discographie.
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