Henry Purcell
La dernière année
La vie de l'« Orphée britannique » reste en grande partie mystérieuse.
Dans cet extrait de la nouvelle biographie de la collection Actes Sud/Classica, Claude Hermann revient sur les derniers mois vécus par le compositeur.
Le soir du 21 novembre 1695, veille de la Sainte-Cécile, Henry Purcell fut brutalement emporté à l'âge de 36 ans par une maladie qui le tenait alité depuis quelque temps. Il semble que son état se soit brusquement aggravé, prenant tout le monde de court. On dut quérir sans tarder un clerc de notaire, qui n'eut même pas le temps d'aiguiser sa plume et rédigea dans la plus grande hâte un document succinct et incomplet qu'il amenda par la suite. Quant à la signature d'Henry Purcell, triste gribouillis tremblé terminé par une grosse tache d'encre, si étranger à la belle écriture ferme et ronde qu'on lui connaissait, elle était l'œuvre d'un mourant en sa dernière extrémité. Il s'éteignit peu avant minuit, laissant une femme et trois enfants. Il légua tous ses biens à sa chère Frances, laquelle, quand son heure fut venue et selon les vœux de son époux, transmit à leur fils Edward, musicien comme son père, ses livres de musique, un orgue, deux épinettes, quelques objets en or et en argent et « du beau mobilier pour une chambre ». De la maladie qui l'emporta, on ne sait rien. Ce pourrait avoir été une pneumonie, mais aussi, pourquoi pas, une tuberculose dont aurait souffert avant lui son père, mort lui aussi de maladie vers le même âge. Une chose est certaine : la dernière année de la vie de Purcell avait été harassante.
Cette nouvelle biographie propose au lecteur un voyage au cœur de Londres sous les règnes des derniers rois Stuart.
L'art éloquent de Purcell est en effet le reflet d'une époque marquée par de grandes catastrophes, de graves conflits politiques et religieux et de vastes bouleversements sociologiques.
Comme tous les volumes de la collection Classica, ce Purcell est enrichi d'une chronologie, d'un bibliographie, d'une discographie et d'un index.
Un compositeur surmené Outre ses charges d'organiste à la Chapelle royale et à Westminster, qui l'occupaient quasiment tous les jours, son travail de professeur, qu'il prenait suffisamment au sérieux pour composer des « méthodes » à ses élèves, et la révision de la douzième édition chez Playford de son Introduction to the Skill of Music, Henry Purcell écrivit entre novembre 1694 et novembre 1695 plus de cent dix compositions. À ce constat impressionnant, ajoutons que quatre-vingt-dix de ces compositions virent le jour pendant les six derniers mois de sa vie, et l'on comprendra dans quel état de surmenage la maladie le surprit, avec quelle facilité elle s'installa dans son organisme pour finalement conquérir ses dernières résistances.
Début novembre 1694, cinq chansons parurent dans le volume III de Thesaurus Musicus, parmi lesquelles le « Knotting Song » qui célébrait la mode du macramé importée de Hollande par la reine et ses dames de compagnie. Le 11 novembre, Guillaume rentra d'une campagne victorieuse contre les Français, un événement que notre compositeur célébra dans un verse anthem intitulé The Way of God Is an Undefiled Way. Puis ce furent les festivités de la Sainte-Cécile qui virent triompher par deux fois son Te Deum et Jubilate en ré majeur, d'abord à St Bride's Church puis à la Chapelle royale de Whitehall devant les souverains. Purcell dotait l'Angleterre de son premier Te Deum, genre dans lequel Haendel allait s'illustrer vingt ans plus tard.
Mais la santé de la reine Marie s'était altérée au rythme des absences de son royal époux. Elle tomba malade début décembre, et l'on diagnostiqua quinze jours plus tard la variole, dont une épidémie larvée affectait Londres depuis l'automne. Marie mourut au petit matin du 28 décembre dans la consternation générale. Elle avait 32 ans. Une période de deuil national fut décrétée, les théâtres fermèrent et la dépouille de la jeune reine fut placée sur un lit de parade devant lequel défilèrent deux mois durant ses compatriotes affligés. Poètes et compositeurs écrivirent leurs hommages et l'on s'activa aux préparatifs des funérailles, prévues pour le 5 mars. Le Conseil privé aurait voulu une cérémonie privée comme celle des obsèques de Charles II. Mais l'immense popularité de la souveraine les contraignit à de grandioses funérailles, qui se déroulèrent sous une violente tempête de neige. Purcell composa une marche et une canzone pour quatre trompettes à coulisse ainsi qu'une nouvelle version de la sentence funèbre Thou Knowest, Lord, the Secrets of Our Hearts. Il existe aujourd'hui encore un malentendu concernant la musique de Purcell pour les funérailles de la reine Marie, venant de ce que Purcell avait composé des sentences funèbres dans sa jeunesse. On a longtemps cru qu'il les avait réutilisées pour la cérémonie du 5 mars en recomposant la dernière pour la circonstance. En réalité, le service funèbre traditionnel des rois d'Angleterre était depuis les funérailles de la reine Élisabeth celui de Thomas Morley, et c'est bien celui-là qui fut chanté aux obsèques de la reine Marie. Purcell se contenta d'écrire une nouvelle musique pour une partie manquante qui s'était probablement perdue pendant la République, et prit soin de respecter le style Tudor de son illustre prédécesseur.
Il composa également deux élégies latines, le solo Incassum, Lesbia et le duo O dive custos Auriacae domus, expressions intimistes et fort éloquentes d'un deuil personnel, destinées à l'usage domestique. Le 11 avril, Purcell enterrait son vieux maître le professeur Richard Busby, qui avait formé les grands esprits de son temps. Quelle musique fut jouée pour l'occasion, on ne le sait. Purcell hérita de Busby une bague de deuil en or, signe de l'intérêt que le maître avait porté à l'élève.
La mort de la reine Marie délivrait Purcell d'une partie de ses obligations à la cour, lui permettant d'être plus présent que jamais à la ville, et particulièrement au théâtre. Mais une énorme contrariété l'y attendait.
Une rébellion d'acteurs
Depuis quelque temps déjà, les points de friction se multipliaient entre les acteurs de la United Company et leur direction. Quelques actionnaires indélicats avaient accumulé malversations et erreurs de gestion, et Alexander Davenant avait revendu ses parts à l'affreux Christopher Rich, qui devenait le directeur du Théâtre royal. L'homme, un juriste dont le fils ferait fortune avec le Beggar's Opera en 1728, fut de loin le pire directeur de théâtre que l'Angleterre ait jamais connu : cupide, voleur, menteur, il harcelait ses acteurs, et ce qui devait arriver arriva. Ces derniers, emmenés par Thomas Betterton lui-même, se rebellèrent, firent sécession et, sur permission royale, partirent jouer au théâtre de Lincoln's Inn Fields.
Cette sécession était un coup dur pour Purcell. Ses acteurs-chanteurs préférés, Anne Bracegirdle, John Bowman et Thomas Doggett, étaient partis, tout comme ses chanteurs professionnels John Pate et John Reading, Mrs. Ayliff et Mrs. Hodgson. Qui plus est, pendant le deuil national, il avait distribué et composé les seize chansons de l'opéra The Indian Queen dont Betterton devait réviser la partie théâtrale. À la défection de Betterton et de sa troupe, il lui fallut donc attribuer ses chansons à d'autres voix et s'accommoder de chanteurs de moindre expérience ou de moindre qualité [...].
Rivalité des théâtres
C'est la guerre sans merci que se livrèrent les deux compagnies qui conduisit Henry Purcell à tant composer en si peu de temps. Christopher Rich entendait rentabiliser son affaire et utiliser ses deux théâtres à plein rendement. En l'espace de six mois, de mai à novembre 1695, Purcell eut à écrire de la musique pour douze spectacles. Pour Dorset Garden, il composa les seize chansons et les vingt-deux pièces instrumentales de The Indian Queen, la chanson « Dear Pretty Youth » pour une reprise de La Tempête, et son ultime composition, l'air de folie « From Rosy Bowers » pour la troisième partie du Don Quixote de Thomas D'Urfey. Au théâtre de Drury Lane, furent donnés Abdelazer, or the Moor's Revenge d'Aphra Behn avec une suite complète de neuf pièces instrumentales, Timon d'Athènes d'après Shakespeare avec deux pièces instrumentales et un grand masque de dix pièces, The Rival Sisters de Robert Gould avec trois chansons, Oroonoko de Thomas Southerne avec un amusant duo d'enfants découvrant les choses de la vie, « Celimene, Pray Tell Me », la comédie The Mock Marriage de Thomas Scott, avec la chanson « Man Is for the Woman Made », Pausanias, tragédie de Richard Norton pour laquelle Purcell composa sa chanson la plus sensuelle, « Sweeter than Roses », et Bonduca, une adaptation de la tragédie de Fletcher [...]. Cette longue liste donne l'idée de la pression exercée sur Purcell par la nouvelle direction, l'obligeant à fournir encore et encore pour suivre le rythme des multiples créations et reprises que montait Rich afin de faire oublier les succès de l'autre théâtre. Pourtant, la qualité était toujours au rendez-vous et nombreux sont les petits chefs-d'œuvre contenus dans ses dernières partitions pour le théâtre, comme si le surmenage le faisait composer encore mieux.
Mais la surcharge de travail dut être trop grande, même pour lui, puisqu'il en confia une partie à son collègue Courteville, organiste à St. James, Picadilly, et fit venir d'Oxford, où il était organiste, son frère cadet Daniel pour l'aider. C'est à Daniel Purcell que l'on doit le masque final de The Indian Queen. Formé à la Chapelle royale et bien sûr par son illustre frère, Daniel Purcell resta à Londres après la mort d'Henry et fit une belle carrière qu'il partagea entre la cour, la ville et le théâtre avant de mourir en 1717. Il laissa également le souvenir d'un spécialiste du jeu de mot, preuve supplémentaire que l'humour était un trait de famille chez les Purcell...
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