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Riccardo Muti, l'autocrate adulé
(Classica n°94, juillet/août 2007)

L'hommage d'André Tubeuf

On le vénère dans Verdi, mais il excelle autant dans Mozart, Cherubini ou Respighi… Un fauve fait roi. Portrait de Riccardo Muti


PAR André Tubeuf | ARCHIVES CLASSICA | 18 décembre 2009
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Classica

D’abord on voit le fauve, ou plutôt – il ne mordrait personne – le félin : la souplesse, l’agilité caressante, la détente, imparable Bagheera, avec baguette. C’est lui qui a presque fait sauter de leurs sièges les sénateurs des Wiener Philharmoniker à Salzbourg quand il a attaqué, tel la foudre, l'apparemment tout anodine ouverture de Don Pasquale. C’était en 1971. Muti, nouveau venu, avait 29 ans. Benjamin des plus grands, et héritier avéré des encore plus grands : Toscanini avec le vif-argent ; Cantelli, dont il avait gagné en 1967 le concours qui porte son nom. Commencer au sommet, il avait l’habitude : pour son premier concert à Salzbourg, il avait eu Richter soliste, dans Schumann ; au Maggio de Florence, Richter aussi, dans Mozart. Ensuite, une fois les foules renversées et, ce qui est mieux, ses orchestres subjugués, il établit son territoire. Il va faire aimer ce qu’il aime. À Salzbourg, année après année, Pergolèse, le Stabat, inattendu là ; Mozart, la Concertante ; Berlioz, les Nuits d’été, guère fréquentées alors. À Florence, Spontini, Agnese di Hohenstaufen ; ou les raretés (alors) de Haendel, Deborah, de Meyerbeer, L’Africaine, toutes deux avec Jessye, elle aussi débutante. Ce félin explore, prudent autant que hardi ; d’emblée, il marque son territoire. Il aime ce qui est aux frontières : périodes d’art qui ne sont ni ceci ni cela, mais où quelque chose arrive ; un classicisme où déjà du Sturm und Drang fait vibrer les lignes, Gluck ; un classicisme attardé qui cueille ses fruits d’arrière-saison, Cherubini, Spontini ; par-dessus tout cette musique de Naples (sa ville natale) où la Bibliothèque est riche de tant de trésors qu’un jour – il le veut – il fera vivre.

RICCARDO MUTI

EN CONCERT

Jeudi 14 - Vendredi 15 janvier 2010
Orchestre National de France, Riccardo Muti
Chabrier : Espana - Ginastera : Concerto pour harpe et orchestre (Xavier de Maistre, harpe) - Falla : Le Tricorne, suite n° 2 - Ravel : Rapsodie espagnole, Boléro


EN STUDIO

À connaitre absolument

Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Les Noces de Figaro
Thomas Allen (Figaro), Dame Margaret Price (La Comtesse), Kathleen Battle (Susanna), Jorma Hynninen (Le Comte), Ann Murray (Cherubino)
Wiener Philharmoniker, Riccardo Muti (1987)

Télécharger l'album, disponible en LossLess

À redécouvrir

Franz Schubert (1797-1828)
Symphonie n°2 en si b majeur D 125 (1814-1815), Symphonie n°4 en ut mineur D 417 "Tragique" (1816)
Wiener Philharmoniker, Riccardo Muti (1992)
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Mais enfin on n’est pas un tel musicien et maître avec seulement de l’énergie, du rythme. Si Muti s’est d’emblée fait aimer de ses orchestres, c’est que de ceux-ci il faisait, comme par magie ou hypnose, sortir un son plus suavement mâle, plus sculpturalement beau qu’ils ne se croyaient capables de donner. C’est enivrés de leur propre son que les orchestres se jettent, si l’on peut dire, dans ses bras. Du travail, certes, et exigeant, harassant : mais dans la production de la beauté, l’épanouissement sonore, toujours. D’ainsi les obliger à se surpasser, les musiciens l’aiment. Quand à Philadelphie, à trente-huit ans, il succéda aux décennies de règne d’Ormandy, la femme d’un de ses instrumentistes a dit : « Je ne croyais pas qu’un jour mon mari serait amoureux d’un homme ! » On l’aime, oui. Mais il commande. Et d’abord domine. Ce son sublime – à son premier Cosi de Salzbourg, on a pu croire que dans l’orchestre il n’y avait que des altos : voluptueux, déchirants –, c’est d’abord une oreille. Une oreille Argus, omniprésente, qui ne laisse rien passer. Pas analytique pourtant, ce qui serait défaire le son, ses fusions et ses posologies minutieuses et amoureuses, ses effusions. Muti rassemble le son, mais il le fait dans la transparence et la fluidité. Magie encore. Alors, au-dessus de la détente et même de l’oreille, il faut bien qu’on mette la tête. Le regard. Un jeune Bonaparte, qui entraîne pour conquérir, celui du pont d’Arcole. Volonté et détermination. Inflexibilité et infaillibilité. Et sur la Fortune elle-même, le contrôle. Il est là, le mot maître. Tout en tête, les éléments, les composantes, le disparate, qu’un pouvoir central autocrate modère, fait s’entendre, obtenant l’harmo­nie, l’unité. La pluralité des voix pouvait être Babel. Et voici : c’est, s’épanouissant dans le beau et pour le beau, le Meilleur des Mondes. L’utopie de Leibniz. Cela ne se peut sans une computation, une maîtrise, forcenées. D’où le peu de goût, depuis toujours, de Muti pour l’esthétique du disque. Il l’a assez dit : « Je suis là, j’ai tout à ma main, je contrôle tout. Et il y a là-bas dans sa cabine quelqu’un qui me contrôle, et que je ne contrôle pas. » Aussi, autocrate (et aristocrate) préfère-t-il le live et les beaux hasards qui en sont la vie – et qu’il dirige.


On ne raconte pas sa carrière, qui n’est pas une carrière mais, de sommet en sommet (les orchestres, Florence, Salzbourg, la Scala) la continuité à la fois fluide et volontariste de son développe­ment personnel. On pense à Nietz­sche : « Un chemin, une ligne droite, un but. » À la Scala en presque vingt ans, il a montré comment la musique italienne chante le mieux, pas en donnant de la voix seulement, mais en mettant du chant dans les mots. On en a retenu Cherubini et Spontini explorés, Lodoiska et La Vestale ; Gluck et Mozart rapprochés entre Idomeneo et Iphigénie en Tauride ; Verdi évidemment, de Nabucco (son spectacle inaugural) au Requiem, dans la vérité de ses mots. Il sait aimer : il a donné La Création à Salzbourg, pour la joie d’y voir s’envoler la voix d’ange de Lucia Popp. Mais il sait refuser : Lohengrin à Bayreuth, Boris à Vienne. Et Paris, où Le Trouvère que Liebermann lui offrait n’était pas assez sous son contrôle. Mais on peut espérer que Paris, où il revient très fidèlement pour le National (on se souvient de Sept paroles, d’une Mort de Cléopâtre, inoubliables) le verra enfin à l’Opéra. On n’aura attendu que trente-cinq ans ans. Il a formé son orchestre de jeunes, le Cherubini : il les dirige à son festival de Ravenne, et à Salzbourg désormais où, régénérant le Festival de Pentecôte, il y fait revivre sa Naples bien aimée. Cette fin mai c’était Il ritorno di Don Calandrino, opéra de Cimarosa, et cet Oratorio a Quattro Voci d’Alessandro Scarlatti (1660-1725). L’an prochain, ce sera le tour de Paisiello. Mais Muti est un passionné patient ; un fonceur lent. Le temps travaille pour lui. La sonorité est plus belle chaque année. Et Mozart, au fait, ne prend pas une ride !


André Tubeuf

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