Joan Sutherland. La Reine-Soleil
(Classica n°88, décembre 2006/janvier 2007)
L'hommage d'André Tubeuf
Agilité, solidité, étendue vocale phénoménale, la soprano Joan Sutherland a marqué le bel canto d’un sceau indélébile. Elle fête cette année son quatre-vingtième anniversaire.
Votre Solidité : c’est ainsi, il n’y a pas loin de trente ans déjà, qu’on s’était permis de surnommer Joan Sutherland, une des sept grandes chanteuses alors encore en exercice qui affirmaient (contre ce qu’étaient en train de devenir et le siècle, et l’opéra) cette valeur essentielle, la longévité. Derrière cette longévité il y a le goût de mûrir et de cueillir, le goût de durer et voir venir, le goût de connaître les seuls fruits vraiment succulents, ceux du plein été, et même de l’automne. Flagstad, légende vivante, montrait l’exemple aux plus tard venues, pour tout un demi-siècle qui suivait.
Et Sutherland certes a su durer, quelques grandes années de plus, ne décevant pas ceux qui allaient en milieu d’années 1980 la voir dans les rôles où ils l’avaient manquée, et qui étaient devenus légende : une Lucia encore à Covent Garden (et avec Bergonzi, tous deux sur un banc d’Ecosse !), une Norma vers Amsterdam. Elle y était intacte, payant comptant, les aigus et les agilités toujours là, les signes de la discipline marquant simplement un peu plus le visage, le maintien corporel. Elle montrera encore (et encore montrable) à Londres son Esclarmonde aussi devenue légende, reprendra une Fille du régiment (à l’âge où d’autres sont heureuses qu’on leur demande la Duchesse de Krakenthorp !), Philine, Semiramis ! Mais d’autres opéras s’y ajouteront, ne demandant presque plus rien aux qualités qui avaient fait Sutherland unique : I Masniadieri, mais plus encore Adrienne Lecouvreur, et surtout Anna Bolena où il lui fallait donner à la fois ce qui l’avait faite, la Stupenda, et ce qui maintenant faisait d’elle une autre Sutherland, femme de soixante ans (et ne les cachant pas), grand-mère (et ne s’en cachant pas, fière au contraire d’un tel double achievement) et en plus affronter ouvertement le spectre de Callas, supposée intouchable dans ce rôle. Callas, qui ne fut jamais sa rivale, sur les brisées de qui elle s’était bien gardée de marcher, n’osant en 1959 sa Lucia, le rôle qui en un seul soir l’a faite mondiale, que dans des termes très différents : autrement solide de voix, et palpable dans ses agilités, et ne cherchant en rien à reprendre à l’autre, torche déjà fumeuse, son fabuleux feu noir. Dans le même temps Sutherland revenait à de l’ancien – dans Dialogues des carmélites non pas la Première Prieure, sur laquelle se précipitent tant de prime donne déclinantes comme sur une autre Clytemnestre, et qu’elles peuvent croasser : mais la Seconde, qu’elle avait créée pour Covent Garden un grand quart de siècle plus tôt (avec évidemment le la bémol piano écrit par Poulenc pour Crespin). Elle réussissait la quadrature du cercle. Ancienne et nouvelle à la fois. Intacte.Le goût de durer
C’est une prouesse (à la fois technique et morale) autre que la longévité – mais il faut aussi l’avoir voulue. Derrière cette prouesse, nommons la main qu’elle a toujours reconnue, la guidant, la poussant, lui donnant l’imagination du chant et la culture du chant, deux seules choses qu’elle n’avait pas, magnifique instrument à chanter qui débarquait de son Australie, leur Australie à tous deux, à vingt-six ans : Richard Bonynge, compagnon et mentor de toute une vie. De quoi elle était capable alors ? Eh bien de chanter au pied levé Amelia de Ballo à Covent Garden, rien que ça, la star ayant déclaré forfait, et les doublures aussi. Elle s’est faite blonde pour Micaela, a été Frasquita nombre de fois, Helmwige comme tout le monde, avant Eva des Maîtres ; et une toute petite Clotilde aux pieds de Callas Norma (et Stignani Adalgisa), qui ouvrait bien ses oreilles. Elle a été Comtesse de Mozart à Glyndebourne, et à Londres Première Dame avant Reine de la Nuit (pour Klemperer). Enfin Donn’Anna. Alcina de Haendel lui a valu à la Fenice son nom de stupenda. Amina de La Somnambule à Covent Garden, Elvira des Puritains à Glyndebourne annonçaient autre chose, à quoi Ricky la préparait (et un certain Pavarotti mûrissait ses contre-ut et sa légèreté de voix par ailleurs) : le renouveau du bel canto romantique, et d’un répertoire, aussitôt enregistré (merci Decca, pour cette exclusivité, féconde comme celle du seul Solti). Telle fut l’ascension, calme, résolue, éblouissante. Les pianistes les plus musiciens, Rubinstein, Arrau, ne se lassaient pas d’admirer ce son substantiel, liquide à volonté, et effusé en autant de perles scintillantes qu’on voudra. On a dit Votre Solidité ? Mais d’abord ç’a été la Reine-Soleil. Et le disque a sublimement fixé ce zénith.
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