D'où vient Marc, où va Minkowski ?
(Classica n°55, septembre 2003)
Portrait par André Tubeuf
Lancé par la vague baroque, Marc Minkowski cherche désormais à se faire un nom parmi les grands chefs. Portrait.
On peut dire qu’on l’a vu sur la distance, notre Marc. On ne prétendra pas l’avoir repéré dans la fosse d’Atys avec les Arts Florissants, soufflant dans son basson, mais il était là (comme Biondi au violon), regardant, écoutant, apprenant. Mais on sera là lors de sa première témérité de chef, Alceste à Monte Carlo. Certes Gluck était délaissé, mais pour un garçon de 27 ans avec ce qu’il avait d’équipe, c’était un peu tôt. N’importe, il prenait rang. Un prétendant. Un jour il serait prêt, et le premier. Du chemin s’est fait quand le voilà quatre ans plus tard exclusif chez Archiv, label mondial et historique, où le numéro 1 s’appelle Gardiner. Y aura-t-il place pour les deux ? Ils chassent sur le même territoire, Haendel, Rameau, pour ne rien dire encore de Mozart. Et qui ne rêve de Mozart ? Cette même année 1993, Marc, largement benjamin de la fête, inaugure l’Opéra-Nouvel avec Phaéton, un Lully créé à Lyon puis perdu. Trois ans plus tard, coucou, il essaye d’éviter à Idoménée le naufrage sonore dans la périlleuse acoustique de la Bastille, sans y parvenir entièrement. Trop tôt encore, trop d’impondérables (comme toujours au théâtre) : un meilleur rendez-vous avec Mozart sera en 1995, des débuts remarqués à Salzbourg dans un Enlèvement scéniquement ambitieux, virtuosement distribué (Christine Schäfer, Paul Groves) et mené au pas de charge depuis la fosse (si on peut appeler fosse le rez-de-chaussée du Babel de bois édifié dans la cour de la Résidence). Salzbourg est conquis, Marc s’y retrouvera au pupitre, au Manège des Rochers, tirant son épingle de musicien du jeu naufrageur de la Chauve-Souris qui conclura l’ère Mortier. Mortier n’est pas ingrat : un Marc à bientôt mi-quarantaine sera très présent dans la brève ère qu’après Gall il entend bien marquer de son empreinte à Paris. Paris… Mais c’est que depuis dix ans, quand on compte, Paris (lieux et banlieues) l’a pas mal vu en opéra, version concert ou scénique. Il y a eu à l’Opéra Comique une Dame blanche tout en finesses ; un Ariodante spectaculaire en concert à Poissy, qui plus tard à Garnier n’arrivera guère à être théâtral ; à l’Opéra Comique encore, en concert, le Pelléas du centenaire – témoignage chaleureux, émouvant, prématuré lui aussi sans doute. À Garnier, la production de Giulio Cesare se ressentira de son âge et la distribution de quelques ambiguïtés. Mais Paris aime rire, même si rire empêche qu’on écoute vraiment, Paris fait fête aux deux spectacles avec Laurent Pelly, Platée (où abondaient gags et merveilles) et une Belle Hélène où il est permis de penser qu’Offenbach, et Marc, méritent mieux. Juste triomphe en revanche pour le même «team» avec d’éblouissants Contes d’Hoffmann à Lausanne, un des spectacles lyriques les plus totalement intégrés de ces dernières années. Se pourrait-il que dans un plus petit théâtre les contingences soient mieux maîtrisées ? Le goût musical moins soumis au caprice des uns et des autres ? Entre Aix et Marc on croit sentir qu’il y a eu des contretemps : une Incoronazione de Monteverdi délibérément madrigaliste y est restée entre merveille et murmure ; Jacobs quittant certain projet Mozart annoncé après Cosi, Figaro a échu à Marc, mais c’est Harding qui s’attribue le Cosi à venir, le premier de Chéreau. Ah décidément à l’opéra il faut partager ; on n’est pas seul ; tout est cote mal taillée, avec les directeurs de casting, et les programmateurs de dates, et les metteurs en scène, pour ne rien dire des autres chefs, qui ont le redoutable tort d’exister ! À quarante ans, disait à peu près Valéry, un homme est responsable de son visage ; responsable aussi de la figure qu’il fait dans le monde, de la bonne mine qu’il fait (ou ne fait pas) à mauvais jeu, pour dire cette fois comme Hofmannsthal. Or du Marc en qui on continue de voir l’adolescent qu’il continua d’être si longtemps, boulimique de tout faire en musique, il faut bien qu’émerge à présent l’identité d’un Minkowski qui ne trouve plus tout compatible, n’a plus l’alibi de croire qu’on essaye tout et apprend partout, sûr de ses goûts et plus sûr encore de ses choix, et qui sait que choisir c’est d’abord exclure, et renoncer.
NOUVEAUTÉ
Sortie 27 octobre 2009
Odes à la Sainte-Cécile
Les Musiciens du Louvre-Grenoble
Direction Marc Minkowski
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Disponible en LossLess
Il est à la croisée des chemins, dans son développement comme dans sa carrière, c’est clair. Puissamment porté par la vague baroque, plus forte et ample et ambitieuse en France qu’ailleurs, il a bénéficié des essais et erreurs des pionniers : le terrain était déblayé, l’idéologie calmée, il devenait permis (peut-être recommandé) de n’être pas pur et dur : ça n’est pas rien. Le contrat Archiv, Salzbourg l’ont propulsé ; grâce aux tout neufs jeunes orchestres, moins fortement institutionnalisés, à inclinations défricheuses, il devient possible à un chef d’apprendre en faisant (avec une formation chevronnée, ça poserait quelques problèmes). C’est ainsi que de proche en proche on va s’aventurer, appétit (authentique) de musique aidant, à Beethoven puis Brahms, et avec des chevronnés, témérité qui, la quarantaine arrivée, est vue avec moins de sympathie. On l’a fait sentir à Marc voici un an, durement. On ne voulait pas savoir combien il a essayé, défriché, appris : son Figaro au Canada, son Pelléas à Leipzig, son Wagner (mais oui !) à Anvers, son Meyerbeer (mais oui !!) à Berlin. Il absorbe. Très solide fourchette, il assimile : son embonpoint musical y profite. On ne voit guère de musicien de son âge aux curiosités aussi étendues, à la disponibilité aussi enthousiaste (et réelle), catholique par les goûts et la culture. Mais le fait est que la vague qui l’a porté aujourd’hui l’arrête. Ce qui l’a mis au sommet, c’est une musique dont l’origine est dans la danse : et la verve native de son rythme s’en est formidablement arrangée. Mais d’autre part il a dans l’oreille et, mieux, dans la respiration, inné, mieux que le goût du chant : le sens du modelé du chant. Dans Iphigénie en Tauride, avec Mireille Delunsch, ils ne chantaient pas : ils sculptaient. Quand on a le sens et le don de cela, on va se trouver sinon en pénitence du moins limité dans tout ce qui est baroque – eh oui, même Haendel, malgré toutes protestations. Le tout neuf et admirable enregistrement de Giulio Cesare (une œuvre qu’il a polie et peaufinée en scène, combien de fois, et où, toute contingence directoriale surmontée, il est maître de son cast, le cast de ses rêves – le montre assez : il y accompagne (et stimule et excite et épanouit et tient en main) ses chanteurs ; mais il n’y a rien à modeler là, dans le son, de ce qui depuis Gluck et Mozart est offert. On n’est pas né bassoniste sans être aussi chanteur et modeleur, sans porter en soi un sens nostalgique de la pâte orchestrale. La fin du XIXe, le XXe tirent très fort, l’appellent, orchestre comme opéra. Il a fallu renoncer à une Jenufa, mais pourquoi pas Butterfly demain ? Et Saint François après ? Tant mieux s’il en est ainsi. Il n’y a jamais eu de rupture en musique, il n’y a eu que des continuités, donc des compatibilités, sauf idéologie. Revenons alors à la tolérance. Il est peut-être temps de se dire que c’est l’appartenance baroque qui a pu se montrer, elle, en rupture, dogmatique, «exclusiviste» : sur des questions d’accentuation, d’articulation, de modelé. Le rythme vient-il à la musique des pieds (la danse) ? Ou du diaphragme (le chant) ? Beaucoup de la question de tolérance tient là, et la tolérance est d’abord physique. Ce n’est pas un hasard si d’illustres aînés, à cheval sur deux moitiés de l’univers musical, s’abstiennent emphatiquement de Wagner, dont le sostenuto perpétuel modèle tout, mais certes ne scande et n’articule pas? Des pieds au diaphragme le saut est vertigineux. C’est un choix. La tenue du son en dépend, a fortiori la tenue orchestrale. Tournant le dos à ce qui l’a établi comme chef de file, le ci-devant prétendant va peut-être passer pour renégat aux yeux des purs et durs. Tant pis. À 41 ans des classes sont faites, des preuves faites. Devant le musicien le plus complet de sa génération le champ est libre. Ce qu’il voudra, il le pourra. Mais ni lui ni personne ne peut vouloir tout à la fois. On était avec lui quand il tâtonnait dans Alceste. On y sera quand il électrisera Falstaff, et le soutiendra.
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