Se contenter de Mozart et de Rossini était trop facile pour satisfaire Cecilia Bartoli. Il fallait à cette aventurière virtuose des saveurs neuves : Antonio Salieri qu’elle chante aujourd'hui, comble les appétits… les nôtres et les siens. Dominique Fernandez nous dit pourquoi Cecilia Bartoli incarne selon lui les mystères de l’italianità.
L’Italianità, qu’est-ce que c’est ? Jouer avec l’art d’être heureux ? Savoir jouir de l’instant ? Réussir à fondre les inévitables moments de chagrin, de douleur, en grâce extatique ? L’italianità, en peinture, ce serait un Saint Sébastien de Guido Reni ; en sculpture, Le Rapt de Perséphone de Bernini ; en musique, l’air d’entrée de Juliette dans Capuleti e Montecchi de Bellini : souffrance et pâmoison mêlées, dans un ravissement de l’âme et des sens. Il n’y a plus de castrats pour nous dire comment l’italianità nacrait de couleurs ineffables une voix humaine. Mais, de temps en temps, apparaît en Italie une chanteuse qui réunit les charmes, les sortilèges de cette essence mystérieuse qu’aucun autre pays ne distille ; une voix qui nous emmène dans cette contrée idéale où, pour reprendre les métaphores de Federico Garcia Lorca, « le lys impossible à arroser » voisine avec « la rose très rouge à la nuance sexuelle de pivoine d’avril ».
La NOUVEAUTÉ 2009
Sacrificium
Sortie le 5 octobre prochain
Œuvres de Caldara, Leo, Porpora, Graun, Vinci
En dehors des trois bonus tracks, cet album ne contient que des
world premiere recordings, comme disent les Anglo-saxons.
Il Giardino Armonico
Direction
Giovanni Antonini
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TROIS albums phares de
Cecilia Bartoli
Vivaldi
Airs d’opéras
Il Giardino Armonico
Direction Giovanni Antonini
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Gluck
Airs d’opéras
Akademie für Alte Musik Berlin
Direction Bernhard Forck
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Opera Proibita
Les Musiciens du Louvre-Grenoble
Direction Marc Minkowski
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Saveurs à l'italienne
La cantatrice d’opéra italienne, pourtant, on se l’imagine d’habitude engagée à fond dans le
melodramma, s’époumonant dans Verdi, beuglant dans Puccini. De la passion, du sang et des larmes. Diktat de la tranche de vie, dont on ne répètera jamais assez qu’il est apparu tard, très tard sur la scène italienne. Cecilia Bartoli, justement, tournant le dos à cette fausse tradition, est partie à la recherche de la vraie
italianità, enfouie sous les couches de pathos romantique et d’hypertrophie vériste. La cuisine épaisse, grasse des mélos réalistes, ces ragoûts de cantine populaire, elle n’en veut pas. Elle est née à Rome, mais sa mère est de Parme, la capitale gastronomique de l’Italie, et pendant que sa mère lui apprenait à chanter, sa grand-mère lui enseignait l’art des tortellini, ces petites couronnes de pâte farcies de viande ou de légumes. L’
italianità, c’est aussi une
pasta cuite al dente : autre paradoxe, si l’on y songe, que cette alliance du moelleux et du résistant, de ce qui se heurte à la barrière des dents avant de fondre sous la langue. Les musiques aimées de Bartoli sont à l’image de ses plats préférés. Elles sont fines, spirituelles et légères, sans exclure la profondeur de la sensation. Mozart, Paisiello, Haydn, Rossini, Haendel,
Vivaldi,
Gluck, plutôt dédaignés par le public italien d’aujourd’hui, figurent parmi ses mets favoris.
Et aussi, Giulio Caccini, compositeur romain de la seconde moitié du XVIe siècle, qui fut également chanteur et jardinier, et dont la chanson d’amour «
Amarilli, mia bella » fournit l’exemple le plus achevé de l’art bartolinien. « Tu ne crois pas, Amarilli, que tu es mon amour ? » chante l’auteur supposé du poème. « Crois-le pourtant ; et si le doute t’assaille, prends ma flèche que voici, ouvre ma poitrine, et tu verras écrit en mon cœur : Amarilli est mon amour. » Sur les paroles
prendi questo moi strale, la voix se fait inquiète, âpre ; nous sommes dans le registre de la crainte, de l’angoisse. Et, tout à coup, sur
aprim’il petto (« ouvre ma poitrine »), elle s’épanouit en une note sublime, comme un ciel qui se déchire après l’orage : pure manifestation d’érotisme, qui profite en le transcendant du jeu de mots sur « flèche », dans une plénitude inouïe de sensualité. L’
italianità, bien entendu, c’est d’abord la sensualité, l’érotisme : non confinés dans certains gestes, dans certaines activités précises, mais répandus partout, imprégnant tout, transformant la vie en une fête.
Que cet air doive être chanté en principe par un homme ajoute au trouble exquis dont l’oreille est charmée. Il n’y a pas de voix plus féminine que celle de Bartoli, mais en même temps, il n’y en a pas dont le sexe soit plus indéterminé, conformément à la vocation première de la musique, qui est d’ignorer, de dépasser les frontières imposées par la fatalité biologique. Bartoli rêve d’ailleurs de s ‘attaquer aux grands airs écrits pour les castrats.
Ce qui l’intéresse dans le baroque, a-t-elle déclaré, c’est que le texte y est aussi important que la musique. « Fusion des mots et des notes ; vérité humaine de cet art. »
Umanita : autre nom de l’
italianità. Humanité, mélange indissoluble du corps et de l’âme. J’ai entendu Bartoli chanter et jouer à Zurich un opéra-comique de Paisiello,
Nina, pazza per amore. Chanter et jouer, car le rôle est à moitié parlé, et il y faut non seulement une chanteuse, mais une actrice. Bartoli s’est révélée excellente actrice ; n’eût-elle pas été douée de cette voix exceptionnelle, elle aurait fait du théâtre. La voix, pour elle, n’est qu’un moyen d’expression entre les autres, une émanation du corps qu’on ne peut séparer du reste du corps. Dans l’orchestre, la voix n’est qu’un instrument entre les autres. Bartoli, quand elle chante, converse avec l’orchestre, c’est pourquoi elle aime tant le XVIIIe siècle, siècle de la conversation et de l’échange, de loin préférable au XIXe siècle, siècle de la transe et du cri.
Avide de nouveautés
Un autre aspect qui rend si attachante sa personnalité, c’est la curiosité intellectuelle dont elle fait preuve en allant chercher des partitions tombées dans l’oubli, des acteurs disparus depuis des lustres. Une star avide de sortir hors des sentiers battus, dédaigneuse des tubes rabâchés, redécouvrant des airs inédits de Vivaldi, de Gluck, quelle aubaine ! Et sans faire de chichis, avec ça. Restée simple, bonne fille, vraiment romaine, et disant : « Je suis la femme de ménage. J’entre chez Vivaldi, chez Gluck, chez Haydn, et j’époussette leur intérieur de vieux garçon. » Et voici maintenant qu’elle va donner un coup de balai du côté de Salieri. Enfin !
Amadeus n’était pas un très bon film, mais ce qu’il avait de scandaleux, c’était le dénigrement de Salieri, présenté comme une sorte de raté, envieux du succès de Mozart. Non ! Pour être
Kappelmeister à Vienne en 1780, à l’époque où les bons compositeurs couraient les rues, il ne fallait pas être médiocre. Pouchkine, qui le premier a lancé le bobard de l’empoisonnement de Mozart par Salieri, s’est bien gardé de rabaisser les mérites musicaux de Salieri. Il a montré, simplement, Salieri obsédé par l’injustice du sort : ce qui lui coûtait, à lui, homme de grande science, des mois et des mois de travail, ce gamin de Mozart pouvait le faire en dix minutes. Le talent contre le génie : le conflit entre les deux hommes doit être situé à cette altitude, et non au niveau des basses rivalités professionnelles. Bartoli a souvent chanté Mozart ; et on peut lui être particulièrement reconnaissant de réhabiliter aujourd’hui son prétendu adversaire, victime d’une exclusion inique ; de nous faire entendre celui dont les quarante opéras attendant d’être reconnus.
L’
italianità, c’est aussi cette générosité, cette absence de préjugés, cette façon d’ouvrir les bras, le cœur et la bouche à tout ce qui est beau dans le monde, cette adhésion de l’être entier à tout ce qui est source de plaisir, d’enchantement, de volupté.
Dominique Fernandez