Alfred Deller. Timbre de collection
(Classica n°61, avril 2004)
L'hommage d'André Tubeuf
Mort il y a tout juste vingt-cinq ans, le britannique Alfred Deller a remis à l’honneur la voix, alors très rare, de contre ténor. Pionnier il fut, modèle il demeure.
C’était en 1951. On furetait dans les stocks de 78 tours de deux ou trois disquaires de Paris qui, le microsillon se développant, les bradaient. On cherchait du chant propre, Schubert, Bach, peut-être de l’ancien (on disait : musique ancienne indifféremment pour Pérotin ou Monteverdi ; ni médiéval ni encore moins baroque. On écoutait beaucoup, mais on savait peu). Sur Anthologie Sonore on en trouvait des merveilles. Voici Purcell justement. Une étiquette Columbia. Un countertenor. On avait peu idée en France alors (sauf les musicologues, qui ne le savaient qu’abstraitement) que le haute-contre existât. Alors, vous pensez, countertenor ! Rien qui pût suggérer le hors-normes pourtant, a fortiori l’anormal. Outre leur système métrique, nos amis anglais avaient pour leurs disques un système de classement décourageant pour nous autres, mangeurs de grenouilles. Par diamètre de disque, par tessiture ; par langue chantée et par sexe évidemment. De sexes il n’y a que deux, pourtant une étiquette brun et blanc, spéciale (comme s’il se fût agi de la mauve réservée à Melba) en distinguait un troisième : pour Ruby Helder (dont les sillons restituaient le râle profond, un peu corne de brume, un peu femme à barbe), que l’étiquette classait dans l’inclassable, lady tenor. Rien de tel chez celui-ci. Du reste c’est le répertoire qu’on voulait, Purcell, le merveilleusement shakespearien If music be the food of love. On allait se régaler. Et on a eu mieux que la surprise, le frisson, le choc. Les générations nées après, qui ont trouvé Deller dans leur patrimoine, ne peuvent pas imaginer l’effet produit par une telle voix, sur des Français, pas habitués d’enfance à ce que des timbres de treble, à l’église ou à l’école, leur dépaysent l’oreille. Les boys sopranos, on en connaissait au disque, dans du Haendel. Mais cette voix était adulte, pleine, étoffée, rien en elle ne marquait le déficit, le manque : elle exerçait un pouvoir de persuasion, de charme même (Purcell n’y était pas pour rien) carrément mâle, ses modèles étaient mâles (le seul David Daniels, bien longtemps plus tard, fascinera, dépaysera au même degré, le premier –et qu’on sache, jusqu’ici le seul, à avouer par le timbre et le frisson même que ses modèles, lui, sont féminins) ; et sa voix, pure (par l’intonation, par la qualité de l’émission, pas par absence de vibrato, ce qui est un déficit), quoique évidemment à part, frappait comme étant d’abord une voix naturelle (et pas factice, pas voulue), une belle voix. On a fait circuler le disque autant qu’on a pu chez les amis, comme on avait fait de Foster Jenkins, quoique pour les raisons inverses, et les gens le prenaient surtout comme une bizarrerie, jouant à la devinette (c’est qui ? Caruso qui s’amuse, ou Dick Haymes qui essaye ?). Et puis, on a oublié.
À l'adolescence sa voix mue en alto
André Tubeuf
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