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Alfred Deller. Timbre de collection
(Classica n°61, avril 2004)

L'hommage d'André Tubeuf

Mort il y a tout juste vingt-cinq ans, le britannique Alfred Deller a remis à l’honneur la voix, alors très rare, de contre ténor. Pionnier il fut, modèle il demeure.

PAR André Tubeuf | ARCHIVES CLASSICA | 16 novembre 2009
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Classica

C’était en 1951. On furetait dans les stocks de 78 tours de deux ou trois disquaires de Paris qui, le microsillon se développant, les bradaient. On cherchait du chant propre, Schubert, Bach, peut-être de l’ancien (on disait : musique ancienne indifféremment pour Pérotin ou Monteverdi ; ni médiéval ni encore moins baroque. On écoutait beaucoup, mais on savait peu). Sur Anthologie Sonore on en trouvait des merveilles. Voici Purcell justement. Une étiquette Columbia. Un countertenor. On avait peu idée en France alors (sauf les musicologues, qui ne le savaient qu’abstraitement) que le haute-contre existât. Alors, vous pensez, countertenor ! Rien qui pût suggérer le hors-normes pourtant, a fortiori l’anormal. Outre leur système métrique, nos amis anglais avaient pour leurs disques un système de classement décourageant pour nous autres, mangeurs de grenouilles. Par diamètre de disque, par tessiture ; par langue chantée et par sexe évidemment. De sexes il n’y a que deux, pourtant une étiquette brun et blanc, spéciale (comme s’il se fût agi de la mauve réservée à Melba) en distinguait un troisième : pour Ruby Helder (dont les sillons restituaient le râle profond, un peu corne de brume, un peu femme à barbe), que l’étiquette classait dans l’inclassable, lady tenor. Rien de tel chez celui-ci. Du reste c’est le répertoire qu’on voulait, Purcell, le merveilleusement shakespearien If music be the food of love. On allait se régaler. Et on a eu mieux que la surprise, le frisson, le choc. Les générations nées après, qui ont trouvé Deller dans leur patrimoine, ne peuvent pas imaginer l’effet produit par une telle voix, sur des Français, pas habitués d’enfance à ce que des timbres de treble, à l’église ou à l’école, leur dépaysent l’oreille. Les boys sopranos, on en connaissait au disque, dans du Haendel. Mais cette voix était adulte, pleine, étoffée, rien en elle ne marquait le déficit, le manque : elle exerçait un pouvoir de persuasion, de charme même (Purcell n’y était pas pour rien) carrément mâle, ses modèles étaient mâles (le seul David Daniels, bien longtemps plus tard, fascinera, dépaysera au même degré, le premier –et qu’on sache, jusqu’ici le seul, à avouer par le timbre et le frisson même que ses modèles, lui, sont féminins) ; et sa voix, pure (par l’intonation, par la qualité de l’émission, pas par absence de vibrato, ce qui est un déficit), quoique évidemment à part, frappait comme étant d’abord une voix naturelle (et pas factice, pas voulue), une belle voix. On a fait circuler le disque autant qu’on a pu chez les amis, comme on avait fait de Foster Jenkins, quoique pour les raisons inverses, et les gens le prenaient surtout comme une bizarrerie, jouant à la devinette (c’est qui ? Caruso qui s’amuse, ou Dick Haymes qui essaye ?). Et puis, on a oublié.

À l'adolescence sa voix mue en alto

Cependant un monsieur barbu à la puissante poitrine, coffre de cette voix précieuse, faisait son chemin Outre-Manche. Dans son premier bagage, outre sa qualité de treble, tourné alto au moment de la mue, il avait la pratique du grégorien, la liturgie romaine (au chœur de St Leonard on Sea) ayant fécondé en lui être une très libre imagination des modelés et des couleurs. Longtemps –jusqu’à 37 ans- il s’était contenté de fondre dans les chœurs la différence magnifique de sa voix ; la guerre de toute façon stoppait toute possible carrière ; objecteur de conscience (comme Britten) il fut au travail des champs, habitant tout naturellement le merveilleux folklore des campagnes anglaises. Kathleen Ferrier le fredonnait elle aussi à même époque, avant d’en faire un best-seller. On se plait à rêver que Simone Weil, de son sanatorium du Kent, silencieusement, en ait perçu quelque chose à l’heure de sa mort. Voix de deux anges, si différents pourtant, et peut-être bien les premières qui ont pu circuler. Merci, le disque. Tout permet de croire que des milliers de voix de même qualité et de même âme, partout où du folklore est resté vivant, ont chanté ainsi : mais seul le ciel les a entendues. C’est Tippett qui avait réhabilité pour Deller le nom de countertenor, non pas un ténor léger et aigu falsettisant quand ça monte trop, mais la voix de vous et moi, étendant sa résonance de tête à la totalité de sa tessiture. Britten, si porté à attribuer un caractère d’au-delà (pour le Bien ou pour le Mal, ou pour leur ambiguïté) à des timbres hors normes, écrivit pour Deller l’absolument univoque Oberon du Midsummmer night’s dream. On espérait l’y voir à Schwetzingen quand la production voyagea, mais un autre génie le remplaçait alors, Russell Oberlin. Capables de remplir une salle pour leur qualité, malheureusement de telles voix ne la remplissent pas par le volume, trop délicates de texture, leur résonance demandant surtout à n’être pas forcée. Heureusement la formule du Consort permit à Deller de faire connaître mondialement son nom –et ce qui est bien mieux, son répertoire, révélant la richesse incroyable des temps élizabethains, la Renaissance anglaise, les instruments féeriques qui accompagnent un tel consort. Sans une telle action, les explorations d’un David Munrow étaient impossibles. Mais les habitudes se rebellaient. Un public rhénan, fait aux façons de madrigalistes d’époque, prenaient la fuite en voyant six ou sept messieurs-dames assis autour d’un tapis vert, comme s’ils s’apprêtaient à faire tourner les tables, la voix chez celui-là pouvant paraître sortir de celle-ci. N’empêche. La glace s’est vite rompue, et les petits ensembles ont proliféré. A l’exemple de Deller puis de son consort, c’est notre écoute du son d’abord qui s’est dépaysée, et c’est la pratique du chant ensuite qui s’est convivialisée. Deux révolutions en une. Qui dit mieux ?

André Tubeuf

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