• Être fidèle à la musique | 

Robert Schumann
Les voix de l'ombre

C'est à Schumann qu'Alain Duault consacre son nouveau livre. Schumann, hanté par un destin tragique, est peut-être plus encore que Schubert l'artiste romantique par excellence.
Nous publions ici le début du premier chapitre.

PAR Alain Duault | LIVRES | 26 avril 2010
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Classica

 

 

Robert Schumann 
 par Alain Duault 
 
 Ed. Actes Sud / Classica
176 p. - 16 €


Cette monographie d'Alain Duault fait suite à celle sur Chopin parue en 2004.

La vie tourmentée de Schumann est une vie secouée de bourrasques, comme sa musique : parfaitement romantique, jusque dans sa fin tragique.

Comme tous les volumes de la collection Actes Sud-Classica, ce Schumann est enrichi d'un index, de repères bibliographiques et d'une discographie.


« Robert Schumann naît à Zwickau le 8 juin 1810, sous le signe des Gémeaux (déjà la dualité, le double !), dans cette petite ville de Saxe située à 80 kilomètres au sud de Leipzig. C'est alors une charmante cité dont l'architecture est encore largement médiévale, dont l'animation est constante et dont la religion luthérienne est le ciment commun. La cathédrale a sa place sans écraser le paysage. Une société chorale y est née en 1800 (...). Un opéra municipal y sera inauguré un peu plus tard, en 1823, place du Marché, avec Le Freischütz de Weber. »

Les Schumann habitent une jolie maison sans ostentation, au cœur de la ville, à mi-chemin de la cathédrale et du marché. En 1817, on déménagera à l'angle de l'Amtgasse pour une maison un peu plus spacieuse, où la vie est animée par les enfants qui se succèdent au foyer de ce couple, marié depuis 1795 et connu comme ouvert, éclairé, sensible à l'art. Robert est le dernier de la fratrie, après Emilie, Eduard, Carl, Julius et Laura (qui n'a vécu que quelques mois).

Son père, Friedrich August Schumann, né en 1773 à Gera, en Thuringe, est fils d'un pasteur luthérien. Doué pour les lettres, il fait de belles études à l'université de Leipzig. Il est bientôt employé dans une librairie de Zeitz, publie ses premières nouvelles, participe à des cercles littéraires. Puis, voyant plus grand, il décide d'ouvrir sa propre librairie à Zeitz et, quelque temps plus tard, mieux encore, en 1807, il décide de créer à Zwickau une librairie-édition, en association avec son frère. Il partage alors son temps entre la librairie, les réunions avec ses amis écrivains, le lancement de deux revues littéraires successives, des traductions aussi (Byron en particulier, Walter Scott aussi) et des écrits littéraires personnels, nouvelles, récits, poèmes, critiques : c'est une personnalité artistique connue à Zwickau. Et bien sûr son père, libraire doublé d'un érudit, fasciné par la littérature de son temps, par ces romantiques qui bouleversent l'appréhension de l'univers et donnent des accès aux secrets de l'âme, va initier le jeune Robert à la littérature, lui faire découvrir les écrivains et les poètes de son temps.

Sa mère, Johanna Christiana, (...) est la fille d'un médecin de Zeitz. Elle est douce, discrète, aimante (...). Elle chante et joue semble-t-il fort bien du piano : c'est d'ailleurs elle qui y initie le jeune Robert, sans particulière intention ni méthode pédagogique, pour le plaisir seulement de lui faire partager la sonorité de cet instrument qui lui permet de rêver avec elle-même (...). Et c'est une manière de fixer à elle son petit Robert, qu'elle appelle joliment "Lichter Punkt", son point de lumière. Car elle l'aime forcément beaucoup comme on chérit toujours le cadet de la famille. D'autant que, blond aux yeux clairs, le jeune Robert est tendre avec sa mère et la regarde avec une intensité qui lui chavire le cœur.

En dépit du piano maternel, le jeune Robert ne montre pas de dons musicaux particulièrement précoces. Il reçoit néanmoins des leçons de musique par Johann Gottfried Kuntsch, l'organiste de la Marienkirche, une des églises de la ville. Mais c'est l'audition coup sur coup, à neuf ans, de
La Flûte enchantée de Mozart à l'Opéra de Leipzig, puis de deux récitals du pianiste virtuose Ignaz Moscheles à Carlsbad, les 4 et 17 août 1819, qui creusent en lui un véritable désir de musique. Pourtant son père le pousse à approfondir ses connaissances littéraires, à poursuivre ses études générales, sans pour autant lui interdire la musique. Robert va même fonder à douze ans un orchestre de collégiens — pour lequel il écrit (c'est sa première œuvre connue, même s'il prétend avoir composé dès l'âge de sept ans) un Psaume pour voix et orchestre, qui sera suivi d'une Ouverture pour chœur et orchestre. Son père lui offre alors son premier piano à queue, un Streicher de Vienne. Robert prend aussi quelques leçons de violoncelle et de flûte. Mais la littérature romantique allemande que son père continue de lui faire découvrir fait bouillonner son esprit : il lit Goethe, Schiller, Jean Paul, Novalis, Hoffmann, tout ce qu'il trouve dans la librairie paternelle. Byron aussi, que lui commente son père. (...) Il fonde même en 1825, à quinze ans, une petite société littéraire avec quelques amis, la Schülerverbindung. Et il publie à seize ans un article qui montre bien sa volonté d'unir ce qui constitue la dualité de ses préoccupations : Des rapports intimes de la poésie et de la musique. Car s'il incline vers la poésie quand il lit chez Novalis qu'elle est "représentation de l'âme, représentation du monde intérieur dans sa totalité", il penche aussitôt après vers la musique quand il lit chez Jean Paul : "Lorsque emporté par l'émotion, je veux l'exprimer, ce ne sont point des mots que je cherche mais des sons." Dualité, déchirement : il y a là, dans cet écartèlement, tout ce qui nourrira cette difficulté à vivre, à trouver une stabilité. En même temps, il s'initie à différents aspects de la musique, au déchiffrage, à l'improvisation. En 1821, à onze ans, à la demande de son maître Johann Gottfried Kuntsch, il participe au piano à l'exécution publique d'un oratorio d'un certain Friedrich Schneider, Le Jugement dernier : c'est sans doute sa toute première apparition publique.

Hélas, Robert va recevoir coup sur coup deux blessures du destin qui vont l'affecter considérablement : alors qu'il n'a pas encore seize ans, sa sœur Emilie se suicide, à dix-neuf ans, en se jetant dans la Mulde, la rivière qui baigne Zwickau. (...) Robert trouve dans ce drame un écho à la fascination du Rhin, ce fleuve chanté par les poètes qu'il lit avec passion et qui, comme la Mulde à présent pour lui, sera synonyme de mort, d'abîme sombre, d'oubli de l'espérance, ce fleuve qui l'attire et le hante déjà... Le lien inconscient entre la féminité et la mort qu'on retrouvera à plusieurs reprises dans ses œuvres ultérieures trouve sans doute là des racines qui fleuriront déjà deux ans plus tard dans ce roman qu'il esquisse à dix-huit ans,
Séléné, où un frère et une sœur, Gustav et Séléné, sont unis par un lien d'amour et de mort...

Mais quelques mois plus tard, le 10 août 1826 exactement, un nouveau drame vient le dévaster : son père, ce père qui croit en lui, ce père qu'il admire autant qu'il l'aime, meurt lui aussi, épuisé de travail et de chagrin. C'est une cassure terrible, une déchirure profonde. Il a seize ans. Il se referme, se renferme, devient taciturne, commence à boire et à fumer, trop — dépendance qui le tiendra toute sa vie. Il est perturbé, il voit des papillons noirs qui volent dans sa tête. C'est le moment où il va commencer à tenir son Journal, à recopier à tout va des poèmes aimés dans ce qu'il appelle son
Dichtergarten ("Jardin des poètes"). Le moment où commence à le prendre ce goût de l'ombre qui ne le quittera plus. Humeurs sombres, tendance irrépressible à la mélancolie, à cette "bile noire" qui rend tout amer, qui voile de brume tous les paysages, qui fait des ecchymoses au cœur, des bleus à l'âme — tout ce qui constitue le terreau de l'imaginaire romantique fait irruption dans son réel, un réel flottant, où il entend ces voix intérieures qui vont lui parler de plus en plus souvent, et dont, passionnément, il tentera de traduire les éclats et les murmures. L'année 1826, cette terrible année 1826, se reflète bientôt dans un texte, La Vie du chasseur, dans lequel on lit : « J'ai connu la perte de deux êtres chers ; l'un m'était le plus cher de tous pour toujours, et l'autre aussi pour toujours d'une certaine façon. J'ai maudit le destin. »

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