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La modernité en question(s) dans un livre polémique "The Rest is Noise"

Notre collaborateur Benoît Duteurtre nous livre ses réflexions sur un essai qui vient de paraître. L'auteur, un musicologue américain, parcourt le bouillonnant XXe siècle, ses dogmes aujourd'hui à bout de souffle et ses branches vives, belles et surprenantes.

PAR Benoît Duteurtre | LIVRES | 31 mai 2010
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Classica

Même la musique n'est pas étrangère aux enjeux "géopolitiques". L'une des qualités du livre d'Alex Ross, dans sa dernière partie consacrée à la musique de la seconde moitié du XXe siècle, est de placer la création contemporaine sous cet éclairage en rappelant l'intérêt des grandes puissances pour les questions artistiques au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Laurent Staars
Actes Sud - 730 p.


Un livre polémique

Né en 1968, Alex Ross est musicologue et journaliste au New Yorker. Il a publié en 2007 The Rest is noise / À l'écoute du XXe siècle, qui paraît ici en français pour la première fois. Ross y retrace la grande aventure de la musique du XXe siècle, de la Vienne de Mahler aux 70's américaines, en passant par le Paris des Années folles et les avant-gardes les plus radicales de l'après-guerre.

Et cette histoire débouche sur un constat : toute une partie de la musique savante d'aujourd'hui s'est détachée du public. Une piste, alors, pour le futur : peut-être le "classique" doit-il devenir universelle-
ment populaire et la musique populaire accéder à l'intemporalité de ce qui est "classique".



Benoît Duteurtre est l'auteur de Requiem pour une avant-garde publié en 1995 (complété et enrichi en 2006 aux Editions Belles Lettres)

Le passionnant Qui mène la danse de Frances Stonor Saunders (Denoël) avait déjà montré comment la CIA, dans le contexte de guerre froide, cherchait à concurrencer la domination communiste sur le monde intellectuel. Voilà qui est clairement rappelé dans ces pages, où l'on voit l'administration américaine chercher à "imprimer une orientation internationale positive à la vie musicale allemande", puis le Congress for Cultural Freedom apporter son soutien au festival parisien "L'œuvre du XXe siècle", tandis qu'en Italie, le gouvernement social-démocrate finance le fameux Studio de musique électronique de Milan. Par tous les moyens, le camp capitaliste fait alors surenchère de modernité pour mieux s'opposer à l'esthétique socialiste.

Boulez, Xenakis, Stockhausen, Nono et Berio incarneront cette "nouvelle Europe", renonçant à sa division en écoles nationales pour développer son imagerie techno-scientifique. Alex Ross évoque avec humour les grandes heures du sectarisme d'avant-garde (Boulez, vraiment odieux dans sa façon de tancer Messiaen, Leibowitz ou Stravinsky — celui-ci finira par lui rabattre son caquet dans un article du Los Angeles Times), ce qui ne l'empêche pas d'exprimer son admiration pour les meilleures compositions de l'école postsérielle. J'ai d'ailleurs retrouvé non sans plaisir un point de vue proche du mien sur les deux figures majeures de l'avant-garde européenne : Olivier Messiaen (l'un des seuls à s'opposer à l'esthétique de "fin du monde" alors prédominante) et György Ligeti — dont les personnalités dominent ces pages à côté de celles de Britten et Chostakovitch.

Très habile à mettre en lumière les grands courants de la création musicale, l'auteur donne toutefois l'impression d'accorder une importance presque excessive à la musique contemporaine américaine — dont il est un fin connaisseur. Rien n'est oublié des carrières de Copland, Babbitt, Carter ou Cage ; et si l'évocation de pionniers de la côte Ouest comme Henry Cowell ou Harry Partch est réjouissante, cela paraît parfois injuste en regard des passages très rapides consacrés à des compositeurs aussi importants que Berio, Schnittke ou Dutilleux.

 

LES BEATLES ET STOCKAUSEN

C'est toutefois, surtout, dans les derniers chapitres, lorsqu'il brosse un tableau de la vie musicale à l'approche de l'an 2000, que le regard d'Alex Ross sur l'Europe me semble trop incomplet. Car s'il a raison de voir l'Allemagne et la France comme deux temples de l'avant-garde pure et dure, attirant les compositeurs du monde entier grâce au financement public de la création, cette vision ne saurait recouvrir les profonds changements esthétiques opérés ici même depuis une vingtaine d'années. Présenté dans ce livre comme la dernière tendance parisienne, opposée au postsérialisme, le mouvement "spectral" s'est vu bousculé par des courants nettement plus radicaux dans leur revendication d'une libre tonalité. Et la modernité française officielle ne fait plus guère illusion que dans les ministères... ou dans le monde protégé des universités américaines.

Je voudrais donc dire, très chaleureusement, à Alex Ross que la prééminence de l'école atonale en France a fait l'objet dès les années 1990 d'un virulent débat ; que ce pays, comme beaucoup d'autres, a vu éclore une école de jeunes compositeurs sensibles à l'influence minimaliste de Reich ou d'Adams ; que cette influence s'est combinée à d'autres sources, comme celle de la musique française du début de la première moitié du XXe siècle — comme si la parenthèse de l'atonalisme radical se refermait.

L'évolution d'un Philippe Hersant ou celle d'un disciple de Boulez comme Marc-André Dalbavie en témoigne ; tout comme deux grandes figures trop tôt disparues : Jean-Louis Florentz, dont le génie orchestral, sensible aux musiques extra-européennes, semble raviver la lignée de Messiaen ; et Olivier Greif, dont les œuvres, d'une force expressive inouïe, atteignent à ce que Bartók appelait la "géniale simplicité". Dans leur sillage a grandi une nouvelle génération avec Thierry Escaich, pur produit de l'école d'orgue française, Guillaume Connesson, petit-fils de Ravel au temps de James Brown, Nicolas Bacri et tant d'autres. Ils ont conquis un vrai public, autant que l'amitié des meilleurs interprètes devenus leurs porte-parole dans les salles de concert.

Pour ces compositeurs, la vraie difficulté consiste toutefois à faire rayonner leurs œuvres hors des frontières : par la faute des Français eux-mêmes qui ont bradé leur édition musicale ; du fait aussi d'un certain éloignement des grands circuits de la musique classique — ceux qui relient l'Allemagne, la Russie, l'Angleterre et les États-Unis, et dans lesquels notre pays joue aujourd'hui un rôle relativement marginal. Quand bien même Hersant, Escaich, Connesson rencontrent un succès grandissant aux États-Unis ou en Allemagne, cela reste sans commune mesure avec le juste engouement suscité par un jeune Anglais comme Thomas Adès, à l'évidence mieux placé au cœur de la vitrine mondiale.

Reste l'autre question, fort bien posée dans ces pages : celle du devenir de la musique contemporaine de tradition classique. Après avoir aligné quelques raisons d'être pessimiste, Alex Ross insiste sur les extraordinaires échanges qui se sont produits entre avant-gardes et musiques populaires, quand les Beatles écoutaient Stockhausen, que Terry Riley influençait les Who, tandis que Phil Glass et Steve Reich copinaient avec David Bowie et Brian Eno... On pourrait supposer que l'avenir de la musique passe par là : en comblant ce fossé qui n'a cessé de se creuser entre une modernité toujours plus sophistiquée et une musique populaire toujours plus racoleuse, pour permettre à l'art musical de se ressourcer, aujourd'hui comme hier, à l'écoute des rythmes du monde.

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antoric il y a environ 1 an Notation-onNotation-onNotation-onNotation-onNotation-on

Polémique est le dernier mot qui me serait venu à l'esprit pour qualifier ce bouquin. Peut-être polémique pour ceux qui guettent les mentions de leurs compositeurs chouchous et s'ennuient de ne pas les voir plus souvent cités. Pourtant, inutile de s'inquiéter de la présence des compositeurs français (indécrottables nombrilistes que vous êtes!), elle est bien là, et ce malgré une unique ligne sur Dutilleux et aucune sur ce qui a pu se passer après le spectralisme (qui n'est pas présenté comme la dernière tendance parisienne, mais comme le dernier grand -isme du siècle). Mais y avait-il de la place pour beaucoup plus ? L'accent mis sur la musique américaine pendant la deuxième moitié du siècle me semble cohérent dans la mesure où c'est elle qui s'est avérée importante à cette époque : c'est elle qui s'est affranchi de l'académisme pour se marier avec des genres moins institutionnels—chose qui passionne l'auteur.
Ce qui me semble important dans ce livre, c'est sa "modernité" et son tempo, à mille lieux des clichés de la (belle) langue soporifique et archaïque parlée par les spécialistes de musique classique. Ici (je fais confiance au traducteur), c'est plutôt l'érudition décontractée qui règne, à l'image de la bonne littérature postmoderne américaine ou du meilleur journalisme anglo-saxon. Avec une probité universelle, on n'hésite pas à traiter les compositeurs comme des hommes, on raille l'intégrisme caméléon de certains, on ironise sur leur vanité, ou leur habillement... et on intégre ça dans la cuisine de l'Histoire. Car l'époque est toujours présentée dans son contexte, assez finement avouons-le, faisant tour à tour appel à la littérature (Thomas Mann), à la philosophie, à la vie en société. Intéressant passage sur la société de Bayreuth qui s'entiche en même temps que Hitler de droit des animaux, de végétarianisme et de bouddhisme. Celui où Schönberg s'installe à Los Angeles en même temps que tous les exilés européens est hilarant: adoptant peu à peu les codes américains ("his dress grew funky"), il s'achète une Ford Sedan, suit le football, joue au tennis avec Chaplin et du piano chez Harpo Marx.
Les tout derniers chapitres sont l'occasion en quelques dizaines de pages de passer en revue les dernières décennies du siècle. Chaque participant a droit à sa ligne, rarement plus. C'est que les associations entre les courants et les liens de parenté entre les musiques deviennent plus complexes : musique académique, musique populaire, musique ethnique, subversion, tradition et politique, tout se mélange. Ross semble manquer de temps (ou de place) pour finir son livre. On a donc cette impression de vitesse qu'on retrouve généralement dans les descriptions du début du XXe siècle. La fameuse technique du flou pour montrer aussi qu'on n'a pas le recul nécessaire.
Bref, un excellent bouquin avec des éclairages nouveaux : lire l'histoire d'un siècle de musique comme on observerait les rouages d'un Mécano improbable. Un auteur avec une "vista" et une plume rythmée. C'est déjà beaucoup pour un livre supposé sérieux. Les mélomanes souhaitant réviser leur anglais peuvent se jeter sur la VO : pas difficile, et terriblement fluide. Et moins cher.

//  Modifié le 16/6/2010 18:21.

antoric

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