Andreas Staier
La face joyeuse de Schubert (Classica n°01 - mai 1998)
Entretien réalisé par Stéphan Vincent-Lancrin
Andreas Staier et Alexei Lubimov viennent de réaliser sur pianoforte un superbe enregistrement de pièces pour piano à quatre mains de Schubert. Leur interprétation, pleine d’humour et de vitalité, utilise quelque gadgets devenus aujourd’hui étonnants. À cette occasion, Andreas Staier nous parle de Schubert et de ses Divertissements.
Qu’aimez-vous dans l’écriture pianistique de Schubert, et plus généralement, qu’est-ce qui, selon vous, la caractérise émotionnellement ?
Ce n’est pas tellement l’écriture pianistique qui est fascinante chez Schubert – car il n’était pas lui-même un pianiste de premier plan – , c’est plutôt sa très grande sensibilité pour les couleurs du piano. On sent souvent que sa musique n’est pas écrite par une main de virtuose, mais elle est très efficace au niveau des sonorités. De manière plus générale, Schubert se caractérise peut-être par un langage musical émotionnellement très direct. Il parle à son auditeur comme à un ami ; c’est rarement de la musique représentative ou festive. C’est intime. C’est l’opposé du sentimentalisme qui est entré dans la musique à peu près à son époque. Schubert, c’est la langue émotionnelle la plus directe que je connaisse.
À qui pensez-vous ?
C’est évidemment un jugement purement personnel, mais dans toute la génération romantique – qui a dix ans de moins que Schubert – certaines pièces ne font pas confiance aux émotions qu’elles donnent : je pense par exemple à certains Chants sans paroles de Mendelssohn, certains mouvements de Schumann, et même certains Nocturnes de Chopin. Il y a une espèce de mélodie très décorée, mais déjà un peu plus standardisée – car la décoration est toujours reprise des opéras italiens de Rossini, et surtout de Bellini dans le cas de Chopin. Ce sont des stéréotypes de décoration que Schubert n’utilise jamais.
On compare parfois Schubert à Mozart, parce qu’ils auraient une espèce d’aisance mélodique commune et un mélange de simplicité et de tragique. Pensez-vous que ce rapprochement soit pertinent ?
Des comparaisons comme celles-là ne veulent pas dire grand chose. On compare toujours Bach et Händel, alors qu’on ne peut imaginer de compositeurs plus différents. Je ne vois pas d’affinités. On sait que Schubert a aimé et même adoré Mozart, comme tout le monde. L'enfant de Salzbourg, qui est très présent dans la Symphonie n°5 de Schubert, a hérité, dès le début de sa carrière, d’un idiome très développé et parfaitement établi par des artistes comme Haydn ; il possède un style beaucoup plus clair, et sans doute aussi plus parfait. Dans plusieurs œuvres de Schubert, on trouve des problèmes de composition qui ne sont pas complètement résolus, quand Mozart possédait sans doute plus de perfection que quiconque. Schubert a dû faire un grand effort pour trouver et développer son langage musical, tandis que Mozart a fait des choses entièrement personnelles en reprenant un vocabulaire qui lui était parfaitement adapté ; il rencontrait moins de problèmes avec le matériau musical. Chez Schubert, on peut critiquer ; on peut lui reprocher certaines choses, et en tout cas beaucoup plus qu’à Beethoven, Mozart ou Bach. Qu’on aime ou pas ces derniers, il faut reconnaître que l’on ne peut pas changer une seule note de leurs œuvres pour les améliorer. Avec Schubert, il n’y a pas cet esprit de perfection : il y a parfois des longueurs, et beaucoup critiquent certaines reprises. Pourtant, c’est une question de sentiment personnel ; on peut trouver cela touchant d’avoir à faire à des œuvres qui ne sont pas aussi parfaites qu'un diamant.
Est-ce que le problème de la longueur, des reprises des thèmes, comme dans le troisième mouvement du Divertissement à la hongroise, pose des problèmes particuliers ?
Dans un Divertissement, on n’attend pas une structure aussi raffinée que celle d’une sonate, cela ne pose donc pas de problème ; ce mouvement est une plaisanterie. On rencontre des problèmes plus graves dans certaines sonates. Je me demande toujours s’il faut ou non jouer la reprise de l’exposition : elle me manque quand je ne la fais pas, mais quand je la fais, je trouve qu'elle est un peu de trop. Le disque a diminué notre patience dans les reprises ; à l’époque, lorsqu'on allait au concert, on n’avait pas la possibilité de réécouter le mouvement pour mieux le comprendre : les reprises étaient les bienvenues.
Les Divertissements ont été écrits pour ces rencontres autour de Schubert, les fameuses «Schubertiades» ; au sens propre du terme, c’est de la musique de salon. Même si elles ont parfois un côté sombre, leur aspect brillant, joyeux et insouciant ne permet-il pas de les qualifier de «musique légère» ?
Oui, peut-être que Schubert fut finalement le dernier compositeur capable d’écrire de la musique légère, sans qu'elle ne soit jamais «banale». C’est de la musique magnifique, mais dans un genre léger, évidemment. Harmoniquement et mélodiquement, cela reste de la grande musique.
Dans son œuvre pour piano à quatre mains, les Divertissements sont relativement peu joués...
Le Divertissement à la Hongroise est plus souvent interprété que le Divertissement à la française. Je l’explique très bien, car le Divertissement à la française est extrêmement difficile – beaucoup plus que l’autre – quant aux sonorités, à la clarté et la transparence, notamment dans le premier mouvement. Il y a tellement de voix, tellement de notes, dans le développement surtout, qu’il est particulièrement difficile de le jouer avec clarté ; d’un point de vue purement technique, c’est une des œuvres les plus difficiles du compositeur. Avec Alexei Lubimov, nous avons tiré à pile ou face la partie que nous jouerions ; j’ai été très soulagé que le primo du Divertissement à la française revienne à Alexei (rires). Ce primo est pianistiquement malaisé : il est difficile, sans être virtuose ; on a souvent la mélodie à la main gauche, et l’accompagnement à la main droite, c’est-à-dire le contraire de ce que l’on a l’habitude de faire. C’est sans doute à cause de cette extrême difficulté qu’il est si peu joué.
N’est-ce pas lié au piano moderne ? Dans le Divertissement à la française, l’aspect rythmique est très présent, il y a beaucoup de notes répétées, si bien que le pianoforte permet peut-être plus de clarté et d’incisivité qu’un piano moderne, qui pourrait sembler trop lourd avec toutes ses résonances...
Oui, je crois aussi. Des pièces comme celles-ci sonnent beaucoup mieux sur le pianoforte que sur le piano moderne ; c’est un bon argument pour le piano d’époque. En fait, je suis content de la sonorité obtenue ; il s'agissait de l’inauguration d’un instrument que j’avais commandé à Christopher Clarke : lorsqu'a débuté l'enregistrement, je ne possédais l'instrument que depuis deux mois ; j’en suis très content. C’est un peu une référence à un instrument de Conrad Graf qui se trouve à Anvers.
L’usage des pédales de janissaire (tambour, cloche et cymbales) et de basson (parchemin vibrant sur les cordes graves) était-il courant à l’époque de Schubert ?
La plupart des instruments viennois étaient dotés de ces «gadgets» ; c’était une spécialité viennoise ; les instruments de Paris et de Londres en furent toujours privés. Leur utilisation n’est pas indiquée sur la partition mais laissée à la discrétion des interprètes. Dans ces pièces, nous y tenions beaucoup.
Entretien : Stéphan Vincent-Lancrin
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