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 Que danser sur un volcan ?

En activité depuis cinq jours, le volcan islandais Eyjafjallajökull bloque actuellement des millions de voyageurs. Par-delà cette simple problématique touristique, cette éruption aurait-elle des incidences artistiques et musicales ? Revenant sur trois précédents majeurs, Qobuz interroge les relations surprenantes entre catastrophe naturelle, et révolution esthétique.

PAR Pierre-Carl Langlais | Actualités | 19 avril 2010
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L’Eyjafjallajökull influera-t-il significativement l’esthétique musicale de ce début de siècle ? Telle quelle, la question peut paraître idiote. La thématique vulcanique n’offre en effet pas de réelle prise harmonique, et les œuvres qui s’y sont essayées restent rares (citons pour bonne mémoire quelques parutions récentes, « Volcano » d’Edie Brickell, les « Volcano Songs » de Meredith Monk, « El Nervio del Volcan » de Caifanes et, dans une toute autre mesure, le label Volcano). Dans ces conditions l’incidence artistique de cet événement naturel devrait se limiter à quelques allusions amusées aux difficultés de transport qu’il occasionna. L’on verrait ainsi bien le malien Satif Keita actuellement coincé en Île-de-France entonner un « Paris forever » ou Gaëtan Réchin Lê Ky-Huong, le chanteur des Pony Pony Run Run débiter un « De Lisbonne à Bourges ». Mais les choses n’iraient pas plus loin.

Pour peu l’on réinterprète l’histoire de la musique à l’aune des éruptions volcaniques, il semble y avoir là plus qu’un simple aléa superficiel. Au cours de l’époque moderne, l’on dénombre trois éruptions volcaniques majeures. Or chacune d’entre elles correspond à une révolution esthétique.

Assez significativement, la première prend également place en Islande. Situé 100 kilomètre plus au nord de l’Eyjafjallajökull, le volcan Laki entame le 8 juin 1783 une éruption qui ne prendra fin que le 7 février 1784. En huit mois, il débite près de 14 km3 de matières rocheuses dans l’atmosphère. Les effets économiques et climatiques de l’éruption se feront sentir de 1783 à 1785, et joueront un rôle déterminant dans le déclenchement de la révolution française. Si l’on met ces données scientifiques en rapport avec les biographies des principaux musiciens du temps, l’on ne peut manquer d’être surpris par une évidente concordance. Ces quelques années ouvrent en effet un temps d’interrogation, qui laisse présager des révolutions à venir. Tous deux en quête d’un nouveau mode d’expression musical, Haydn et Mozart sympathisent à la fin de 1783. Leurs carrières sont en effet à un tournant : Mozart multiplie les œuvres inachevées et expérimentales (la messe en ut mineur, l’« Oie du Caire », la « Fantaisie K. 396 » qui sera complétée par Stadler) ; Haydn, de son côté, délaisse l’opéra et le style Sturm und Drang. Rénovant de concert les formes musicales établies (en particulier le quatuor), les deux compositeurs jouent un rôle décisif dans la formation du classicisme viennois. A Paris, l’élite musicale se renouvelle : après avoir essuyé de nombreux échecs, Gluck prend une retraite forcée. A Florence, Domenico Cimarosa est à l’apogée de son art, et entraîne l’opéra-comique sur une voie surréaliste qui mènera directement à Rossini. Plus généralement, l’on note au cours de ces années une profonde transformation des effectifs instrumentaux, qui mènera droit à la formation de l’orchestre. Comment expliquer cette succession de correspondances ? Elle tient sans nul doute aux phénomènes climatiques extrêmes découlant de l’éruption : un nuage composé pour l’essentiel de sulfure entraîne un mois de juillet inhabituellement chaud, et dans certains cas, des intoxications. L’hiver 1783-1784, particulièrement rude, fut marqué par de longues périodes de gel, et de nombreuses inondations. Intempéries, malnutrition et intoxications nuisent aux travaux musicaux consistants (en particulier les grandes tragédies lyriques se font rares), mais favorisent les réflexions, les prises de distance et les parodies.

A peine trente ans plus tard, le Tambora provoque l’éruption la plus mortelle qu’ait connue l’humanité. L’occident ignore tout-à-fait son existence : situé en Indonésie, il n’est remarqué que par quelques colons anglo-hollandais. Ces conséquences seront pourtant éminemment tangibles, l’année 1816 restant dans les annales comme « L’Année sans été ». Obscurcie par une épaisse couche de poussières, l’atmosphère terrestre ne laisse passer qu’une lumière solaire affadie. Le trafic aérien, alors limité à quelques ballons, n’est pas interrompu, mais le continent souffre grièvement. La température baisse, les récoltes sont mauvaises ; les hivers sont polaires et les étés hivernaux. Sans doute affecté par les mauvaises conditions climatiques, Beethoven n’écrit pratiquement rien entre 1816 et 1817. Se consacrant à l’étude des anciens il murit ses derniers chef-d’œuvres. En compensation, le nuage volcanique provoque pendant plus de dix ans des jeux de lumières dont les peintres sauront tirer partie : Turner se déleste ainsi de la rigidité de l’esthétique classique et développe des effets de couleurs pré-impressionnistes. Egalement intrigués, les musiciens s’efforcent de reproduire les mystères de la nature. En 1817, Carl Maria von Weber met en chantier les Freischütz. Schubert tire de ses fréquentes promenades la Wanderer Fantaisie et le Winterreise. Rossini délaisse l’opéra comique au profit d’évocations poétiques de l’Ecosse (La Donna del Lago) ou de la Suisse (Guillaume Tell).

Bien que ses conséquences s’avèrent moindres que les deux précédentes, l’éruption du Krakatoa (1883) reste, artistiquement parlant, la mieux documentée. C’est que l’anormalité du climat offrait à une jeune génération fatiguée par le rationalisme ambiant ses thèmes de prédilections. Comme le Tambora, le Krakatoa suscita pendant près de deux ans toute une série de phénomènes célestes : couchers de Soleil intégralement rouge, Lune bleu etc. Comme en écho, de nombreuses pièces pianistiques et mélodies évoquent le ciel : « Nuages gris » de Franz Liszt (1884), « Apparition » (1885) de Claude Debussy, « Recueillement » d’Henri Duparc (1886), « Clair de Lune » de Gabriel Fauré (1887). A côté de ce versant céleste les conséquences du Krakatoa furent également maritimes : l’éruption engendra en effet un tsunami monstrueux perceptible jusqu’en Grande-Bretagne. Tout ce déchaînement d’éléments préparait d’une certaine manière le terrain aux mouvements post-romantiques du premier XXe siècle : impressionnisme, symbolisme, expressionnisme et surréalismes poseront tous le primat d’un inconscient naturel, « Forêt de symboles », irréductible au savoir-vivre normé de la société et de la science bourgeoise.

Doit-on déduire de ces trois précédents évocateurs, que l’Eyjafjallajökull prélude à une altération majeure de nos représentations artistiques ? Ce n’est pas certain. Les effets des catastrophes naturelles demeurent en effet assez affadis dans nos sociétés modernes. L’économie capitalistique avancée garantit l’indépendance alimentaire, et l’application globale du principe de précaution permet de pallier les effets collatéraux de l’éruption. Puis, de toute manière, le réchauffement climatique en cours annihile toute altération des températures – dans le pire des cas, nous ne ferons que revenir à un climat « normal ».

Décidément, sécurité et art ne font jamais très bon ménage.

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