Étant connecté à Facebook, l'article que vous êtes en train de lire est susceptible d'être partagé au bout de 10 secondes de lecture. Vous pouvez configurer ceci dans vos paramètres de services externes.
Bonne lecture !

 Les Éléments revisitent 15 ans en un concert

Le 21 octobre, le Chœur de chambre les Éléments interprétait sous la direction de Joël Suhubiette une stimulante rétrospective à la Halle aux grains de Toulouse. L'occasion de revisiter un riche parcours musical marqué par des créations de Moultaka, Markéas et Burgan et de brillantes relectures de Bach et de Franck Martin.

Par Pierre-Carl Langlais | Concerts et tournées | 29 octobre 2012
Réagir
Qobuz
Informations pratiques

Ville: Toulouse

Le 21 octobre, l’ensemble vocal les Éléments fêtait ses 15 ans en s’offrant (et en offrant) un concert anniversaire mémorable à la Halle aux grains de Toulouse.

15 ans : la durée est, à tout prendre, plus significative qu’une décennie. C’est à cette aune que se mesurent les grandes évolutions sociales et esthétiques. Ce concert anniversaire illustre en quelque sorte le passage du souvenir à l’histoire, du passé vécu au passé social. Le recul des années assigne à chaque œuvre rejouée sa place dans un continuum plus global.

La rétrospective met ainsi en évidence une évolution esthétique de longue durée. Initialement centré sur le répertoire romantique français (Fauré, Saint-Saëns…), le chœur de Joël Suhubiette s’est largement déployé dans l’espace et dans le temps. Ses deux principaux programmes de ces dernières années, Polychoralité et Méditerranée sacrée, brassent une multitude de siècles, de lieux et de styles au service d’une intuition d’ensemble assez grandiose.

On prend aussi conscience de toute une histoire sociale qui explique, pour partie, le niveau d’excellence actuel de l’ensemble. En 15 ans, les Éléments ont tissé toute une série d’affinités et d’amitiés artistiques. Le festival Toulouse les orgues, les a continuellement accueilli depuis leurs débuts au milieu des années 1990. Le concert est, logiquement, partie prenante de l’édition 2012. Il en constitue même la conclusion et le parachèvement. L'ensemble peut également se prévaloir du soutien du centre culturel d'Odyssud-Blagnac, où il est en résidence depuis plus de dix ans.

Le concert est aussi l'occasion de retrouver certains partenaires musicaux réguliers, tels que l’Orchestre baroque les Passions. La formation de Jean-Marc Andrieu s'est notamment associée aux Éléments pour réaliser une importante trilogie Jean Gilles, consacrée successivement au Requiem, aux Lamentations et à la Messe en ré du compositeur toulousain.

Tout commence par une pièce de Patrick Burgan, Absence. Inspirée d’un poème d’Éluard, elle repose toute entière sur une poétique de l’incertitude. L’écriture musicale progresse par brouillards successifs, passant d’un carrefour à l’autre, sans jamais emprunter de voie claire et définie. Ce don de la réinvention permanente, qui parcourt presque toute l’œuvre Burgan, caractérise par contrecoup les Éléments.

Le Lama Sabaqtani de Zad Moultaka a été commandé spécialement pour Méditerranée sacrée. Bien que reprenant un texte antique (une version araméenne du Nouveau Testament), la pièce est d’une chaude actualité. S’interrogeant de longue date sur la portée politique de la musique, Moultaka a développé une terrifiante métaphore des guerres civiles dans le monde arabe. Ce soir-là, les Éléments en proposaient une lecture plus crépusculaire. Le tempo, un peu plus lent, met l’accent sur un paysage harmonique dévasté, jonché de ruines diverses que seul le sifflement des bombes vient, un temps, déranger.

La Medea Cinderalla d’Alexandros Markeas est définitivement de son temps. Cette pièce a pleinement bénéficié des tentatives récentes de reconstitution des mélodies antiques. S’inspirant des déclamations heurtées de certains fragments musicaux d’Euripide, Markéas livre une lecture effrénée du mythe de Médée. S’y succèdent un solo décharné de Julia Wischniewski et une sorte de conflit choral exacerbé, qui rappelle à beaucoup d’égards les agôn des tragédies grecques.

Bien qu’écrite au début des années 1920, la Messe de Franck Martin n’a intégré le répertoire qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle. Martin s’est en effet toujours refusé à créer cette œuvre éminemment personnelle de son vivant.

Les Éléments n’ont pas encore enregistré cette Messe. Cependant, ils l’ont déjà jouée à plusieurs reprises, en particulier à l’occasion d’un remarquable concert donné en juillet 2011 à l’Abbaye de Sorèze. Par rapport à la version de Sorèze, la tonalité générale est plus heurtée. Suhubiette est soucieux de restituer la portée dramatique de cette messe intime. Celle-ci s’impose non comme l’illustration d’une sérénité intemporelle, mais comme un acte de foi sans cesse présent, sans cesse ébranlé, sans cesse renouvelé.

Les césures dominent. Césures rythmiques du Gloria, où le latin d’église se trouve fréquemment désarticulé : « in excel—si deo ». Césures harmoniques du Crucifixus, où chaque partie arpente son propre territoire stylistique. Césures mélodiques du Sanctus marqué par une tendance à la fragmentation voire à la fractalisation : les motifs se décantent en vagues successives ne cessant jamais s’affaisser et de ressusciter.

La seconde et dernière partie du concert est toute entière dévolue à une œuvre majeure du répertoire choral : le Magnificat de Jean-Sébastien Bach. Plus précisément, il s’agit de la première version du Magnificat, chantée non en latin mais en allemand luthérien.

Enregistré pour la première fois en 1947, le Magnificat a été suffisamment joué pour susciter plusieurs écoles d’interprétation. Dans l’ensemble, on a pu y distinguer la tradition allemande, empreinte d’une nostalgie un peu romantique, et la, plus récente, tradition baroque, marquée par le recours aux instruments anciens et le déploiement d’une rhétorique musicale audacieuse.

Suhubiette s’inscrit nettement dans la tradition baroque. Il ne fait d’ailleurs pas que s’y inscrire. Il l’adapte à ses desseins personnels. A milles lieues du Bach austère, le Magnificat selon Suhubiette s’apparente à une sorte de drama giocoso. Le sentiment religieux ne donne pas seulement lieu à d’amples complaintes tragiques, mais aussi à une franche allégresse.

Pour réaliser ses intuitions initiales, Suhubiette fait appel à un effectif de qualité. La partie instrumentale est assurée par la formation de Jean-Marc Andrieu, l’Orchestre baroque les Passions, à laquelle s’ajoute par quelques musiciens réputés, telle que la claveciniste Yasuko Uyama-Bouvard. La partie vocale se compose, logiquement, des Éléments et de quatre solistes expérimentés : Anne Magouët (soprano), Pascal Bertin (contre-ténor), Raphaël Bremard (ténor) et Jean-Claude Sarragosse (basse).

L’œuvre est attaquée vivement, presque in media res. Suhubiette élabore son interprétation en architecte, procédant par paliers successifs. Partant de la pulsation rythmique fondamentale de la basse, il agrège progressivement l’ensemble des discours musicaux.

Le premier solo, interprété par Anne Magouët, se caractérise par une retenue typiquement luthérienne. On se trouve dans un état de suspension et de transe qui prépare d’autant mieux les fulgurances à venir. S’ensuit, notamment, un duo de Pascal Bertin et de Raphaël Bremard tout entier porté par un tempo énergique.

Tout s’achève par un climax choral mené d’une main de maître. Suhubiette embraie progressivement, comme s'il se réservait un temps d’exposition, puis les développements contrapuntiques s’enchaînent avec une évidence remarquable. Un soudain ralentissement nous entraîne vers la consécration finale.

Tout ce jeu de suspens et d’attente, de prolongements et de ruptures révèle une vision achevée de l’œuvre de Bach. Un enregistrement de cette version mériterait sans doute les honneurs de l’écoute comparée publiée sur Qobuz-Classica il y a quelques années.

Autant la première partie du concert regardait vers le passé, autant la seconde lorgne vers l’avenir. Et l’avenir s’annonce riche, comme en témoigne la plaquette de la saison 2012-2013. En janvier l’ensemble interprétera un hommage à Francis Poulenc destiné à commémorer le cinquantenaire de sa disparition. En mai, il créera un tout nouveau programme, l’Âme slave, consacré à la musique chorale de l’Europe de l'est à l’Auditorium Saint-Pierre-des-Cuisines de Toulouse.

Chœur de chambre les Éléments

Festival international de Toulouse les Orgues

Orchestre baroque les Passions

Centre culturel Odyssud

Votre avis

Vos lectures


Charts Qobuz

Inscrivez-vous à nos newsletters

Qobuz, le beau son, partout.