
Descendant de la famille
Poulenc - l'immense société pharmaceutique éponyme (qui fusionna avec Rhône pour devenir Rhône-Poulenc, puis aujourd'hui Aventis) -,
Francis Poulenc vit une jeunesse assez insouciante, loin de l'image d'Epinal du jeune artiste dévoré par son art que donnent d'eux tant de compositeurs. En 1917, il rate brillamment son entrée au Conservatoire de Paris en présentant l'une de ses premières ouvres, la
Rapsodie nègre, au professeur de composition qui l'aurait accueillie en ces termes : « Votre oeuvre est infecte, inapte, c'est une "couillonnerie" infâme. Vous vous foutez de moi. Ah, je vois que vous marchez avec la bande de Stravinsky, Satie et compagnie, eh bien, bonsoir ! »
La bande à Stravinsky et à Satie... en effet, Stravinsky eut l'occasion d'entendre la
Rapsodie nègre, et en conçut suffisamment d'admiration pour recommander le tout jeune compositeur à un grand éditeur londonien, qui publiera bon nombre d'oeuvres de
Poulenc par la suite. Quant à Satie, il faisait partie d'un cercle d'amis que fréquentait
Poulenc - toujours très mondain - et le vieux maître aidera le jeune homme à mettre le pied à l'étrier. Autre cercle que
Poulenc fréquenta très tôt, c'était celui des grands poètes d'avant-garde de son temps : Cocteau, Apollinaire, Max Jacob, Paul Eluard, dont il mettra souvent les textes en musique. C'est aussi en cette intense période d'après-guerre que se crée, sous l'impulsion de Cocteau qui se sait grand passeur et grand organisateur, un collectif de six compositeurs appelé
Groupe des Six, en référence au
Groupe des cinq de la musique russe. Parmi les Six, citons Georges Auric, Arthur Honegger et Darius Milhaud, tous entre vingt et trente ans ; ensemble, ils font profession de faire contrepoids au postromantisme d'un Richard Strauss, au Wagnérisme des épigones français tels que D'Indy, et à l'«impressionnisme» de Debussy - ce dernier à demi-mot car il est de bon ton de ne pas trop taper contre les dieux français. Ce groupe très informel sera surtout célèbre par son nom, puisque chacun des musiciens ira résolument son chemin stylistique.
Et ensuite ? Ensuite, on est en 1921 et
Poulenc décide enfin d'étudier la musique ! C'est qu'auparavant, il était largement autodidacte et, même après quelques temps passés auprès du vénérable maître Charles Koechlin, il préférera toujours se fier à son instinct et son flair plutôt qu'aux conseils des anciens. Ainsi qu'à son phénoménal don des relations humaines, puisque son large réseau d'amitiés lui permet rapidement de se faire passer commande d'un ballet par rien moins que Diaghilev, le célèbre fondateur des Ballets Russes. Ce sera son premier grand ouvrage pour orchestre,
Les Biches. Autre rencontre séminale, ce fut le grand baryton français Pierre Bernac pour qui il écrira les deux tiers de ses quelque 150 mélodies. Entre 1935 et 1959, les deux compères se produiront des dizaines de fois lors de concerts à travers le monde entier,
Poulenc au piano. Toujours dans le registre des grandes rencontres, n'oublions pas le pianiste Jacques Février avec lequel il créera son
Concerto pour deux pianos (
vidéo disponible sur Youtube, avec Poulenc et Février au piano !). Autre grand concerto de
Poulenc, c'est le
Concerto champêtre pour clavecin et orchestre, sous l'impulsion de la claveciniste Wanda Landowska qui a remis au goût du jour le clavecin au XXe siècle. Enfin, n'oublions pas le génial
Concerto pour orgue, timbales et orchestre, commandé (au même titre d'ailleurs que le
Concerto champêtre) par la Princesse de Polignac (quand on vous dit que
Poulenc est un grand mondain...)
Pendant tout ce temps, il profite allègrement de la vie, du tourbillon infernal de l'Entre-deux-guerres, des Années folles, acceptant les influences les plus diverses : Stravinsky naturellement, dont il empruntera volontiers les tournures rythmiques et mélodiques, le premier jazz, le music-hall (certaines de ses mélodies en persiflent les accents dégoulinants), mais aussi la musique religieuse. Car aux alentours de 1935, à la suite d'un pèlerinage à Rocamadour, ce bon vivant qui croque la vie par les deux bouts est soudain saisi de doutes existentiels qu'il épanche dans ses sombres
Litanies à la Vierge noire, l'austère
Stabat Mater, et surtout son immense chef-d'oeuvre de l'ultime maturité, l'opéra
Dialogues des carmélites de 1957 traitant, dans un langage à la fois incandescent et profondément recueilli, du martyre de seize carmélites sous la Terreur.
Mais en même temps, il n'hésite pas à faire dans le grivois avec
Les Mamelles de Tirésias, une farce d'après Apollinaire, ou encore des chansons à ne pas mettre entre toutes les mains telles que
La Courte paille. Ce qui fera inventer au critique et musicologue Claude Rostand la célèbre formule « moine ou voyou », soulignant la singulière coexistence chez
Poulenc de cette profonde foi et de ses tendances libertines plus que marquées, le contraste radical entre son mysticisme et sa capacité au persiflage.
Ne quittons pas
Poulenc sans avoir rappelé qu'il composa la musique de
Babar, qui fit les délices de plusieurs générations de bambins à partir de 1945, mais hélas la tendre fraîcheur délicieusement surannée de la partition n'est plus tout à fait au goût du jour parmi les tout-petits d'aujourd'hui.
MT © Qobuz 01/2013