Postface épisode 2 : Les Mémoires Transatlantiques ou la rencontre décisive avec le vidéaste Antoine Carlier
Wonderful World en concert avec les projections vidéo d’Antoine Carlier et la participation de David Linx
Le succès remporté par le l’album « Wonderful World », nous donna l’opportunité de présenter sur scène ce projet discographique. Résolu à ne pas simplement transposer cet album sur scène, nous avons toujours fait en sorte de concevoir nos représentations sous la forme d’un spectacle. Cela nous conduit à jouer dans le cadre du Midem, au New Morning et plus récemment lors de la réouverture du Forum des Images à Paris.
En mai 2006 lors d’une résidence organisée à la Scène Nationale de Montbéliard, nous avons eu l’idée de réunir sur scènes les deux premiers volume de trilogie sous la forme d’un spectacle intitulé « Mémoires transatlantiques ». Véritable réunion du volet français et du volet américain, ce spectacle avait pour vocation de faire voyager le spectateur dans l’imaginaire, entre New York et Paris, autour des années 40. Les sons et les voix ramenés de New York et restituées sur bande-son (bruits urbains, chansons, bribes de conversations …) dialoguaient avec le trio que nous formions avec André Minvielle. Ce dernier incarnait la mémoire mélodique française et donnait la réplique aux voix des rues new-yorkaises ; nous étions quant à nous l’interface instrumentale sensible entre les deux mondes. Confrontation de deux mémoires mélodiques d’une même époque troublée : d’un bord à l’autre de l’Atlantique, Charles Trenet répond à Cole Porter, Irving Berlin donne la réplique à Van Parys. Ce spectacle nous a permis de rencontrer le vidéaste Antoine Carlier avec qui nous travaillons désormais sur les image que nous projetons lors de nos spectacles, tout comme pour nos clips vidéos.
Clip video de What a Wonderful World extrait de l’album Wonderful World (Antoine Carlier)
Janvier 2007, Wonderful World à la Knitting factory de New York et première rencontre avec Mark Murphy (Antoine Carlier)
Episode 3 : « Songs From The Last Century »
Faisant suite à l’expérience « Chansons sous les bombes et « Wonderful World », nous avons décidé de travailler sur ce nouvel album avec deux grands noms du jazz, deux artistes pour lesquelles nous avons une véritable admiration et auprès desquels nous allons trouver le supplément d’âme nécessaire à la conception de « Songs from the Last Century »
Autour d’une vingtaine de titres qui ont marqué le 20e siècle (Poulenc, Neil Young, Prince, George Gershwin, etc.), il nous semblait évident de travailler avec un batteur, mais pas n’importe lequel, Paul Motian, le batteur de Bill Evans, Keith Jarrett, Paul Bley… connu pour son jeu subtil et son sens de la couleur ; mais aussi Mark Murphy, le dernier des grands crooners des années 50 dont Ella Fitzgerald disait : ‘’il est mon égal’’.
Nous décidons de surcroit de revenir sur les lieux du crime précédent, New-York, guidé par de multiples raisons. Pratique, Paul Motian, plus de 70 ans, refuse de quitter la « Grosse Pomme », mais aussi parce que nous souhaitons enregistrer l’album, « à l’ancienne » , au Studio Sears Sound, une légende des 50s, dans des conditions d’enregistrement et de mixage direct, tous dans la même pièce, sans casques audio d’usage et sans « re-recording » possible. Une prise de risque, d’autant plus que l’enregistrement se fera sans répétition préalable. Tout comme pour « Chansons sous les bombes », nous voulons fixer sur ces bandes analogiques, bien plus une musique, un instant, une photographie de nos échanges spontanés.
Chaque note détermine la magie de l’instant, comme un jeu d’échos entre la mémoire de cette musique et son invention immédiate. Nous retiendrons de cette session, les regards espiègles de Paul Motian, les errances célestes de Mark Murphy et leurs anecdotes savoureuses qui n’en finiront plus de nous raconter les histoires du Jazz.
Voici l’histoire d’un instant hors du temps…
New York City, Sear Sound Studios : Paul Motian, 4 mars 2008
En demandant à Paul Motian de contribuer à ce projet, nous recherchions bien autre chose que la seule énergie motrice que peut apporter un batteur. Nous souhaitions plutôt attirer dans notre univers un poète et styliste unique dans l’histoire du jazz et voir ce qu’il adviendrait … Car Motian est autre chose qu’un batteur : il façonne la matière sonore, il colorie les formes, il propose des perspectives nouvelles, il élargit l’espace.
Apôtre de la litote, il fait partie de ces rares artistes dont le moindre geste (et Dieu sait s’il en est économe !) possède le pouvoir d’inspirer ses partenaires.
Le travail de recherche autour de notre répertoire fut en lui-même une aventure. Poursuivant avec obstination notre quête de la mélodie, nous nous sommes isolés dans une maison au bord de l’Océan Atlantique, pour éprouver quelque 150 chansons qui cette fois provenaient tant du patrimoine européen qu’anglo-saxon, sur une période d’un siècle. Après en avoir retranscrit un bon tiers, nous avons expérimenté en duo divers modes de jeu. Seules une vingtaine de chansons survécurent à l’impitoyable sélection finale.
Tenter l’aventure d’un disque à New York avec Paul Motian ne nous semblait pas moins audacieux que de demander à Picasso (ou Gaugin, Klee, Cézanne…) de réaliser sur le vif et en toute liberté, une succession de tableaux dont nous aurions donné le sujet au dernier moment.
Sensibles comme nous l’étions depuis toujours à son swing des débuts mais aussi à son approche plus allusive du rythme, il était pour nous hors de question de tenter d’enfermer un tel animal dans une cage et encore moins de chercher à lui plaire. Le pari consistait donc à l’entraîner sans préambules sur notre terrain de jeu duettiste.
Ce disque était décidément celui de tous les dangers : la rencontre avec un batteur de légende qui découvrait notre répertoire sans répétition préalable, un mode d’enregistrement et de mixage en direct, tous trois dans la même pièce et sans les casques audio d’usage, pas de « re-recording » possible et deux prises au maximum par morceau. Sans parler d’une contrebasse en miettes à la sortie de l’avion, réparée in-extremis deux heures avant la séance. Le tout, avec comme but ultime, non pas la performance, encore moins la joute instrumentale, mais la sincérité et l’engagement collectif dans chaque geste musical.
En entrant dans les studios Sear Sound le matin de ce 4 mars, nous avions donc l’impression de sauter d’un avion en plein vol, sans la certitude d’avoir un parachute.
L’intérieur du Sear est boisé, éclairé chaleureusement et équipé à l’ancienne. On croise la maîtresse de maison, l’air joliment las d’avoir vu passer tant de géants, qui propose café, beignets et autres sucreries aux visiteurs. Le Boss, Walter Sear, patriarche digne d’un film de Scorsese, émerge de temps à autres du cagibi dans lequel il bricole à longueur de journée ses précieux microphones des années 50.
Sagement assis sur un canapé, un petit homme au crâne rasé, au visage glabre et tanné de berger caucasien nous attendait. Première surprise : on nous avait prévenus que Motian n’apporterait, comme à son habitude, que ses baguettes dans un sac plastique. Contre toute attente, il avait pris la peine de monter sa propre batterie pour cette séance. Bon signe.
Son accueil fût cordial. Regard d’aigle et voix éraillée Paul parut alerte et volontiers enclin à un humour caustique : un jeune homme de 77 ans.
Comme nous faisions l’éloge de ses cymbales, il précisa que c’était celles du mythique Live de 1961, au Village Vanguard, avec Bill Evans et Scott Lafaro. « But I guess I should not call you Bill », dit-il en se tournant vers le piano avec un sourire roublard (« Bill » est le diminutif de « Guillaume » en américain). Ce fut sa seule allusion à son glorieux passé.
Les conditions exigeantes de l’enregistrement ont aiguisé notre écoute mutuelle, nous plaçant dans un état de concentration totale. La solidité de notre tandem piano-contrebasse, éprouvée au fil des années, nous apportait toute la sérénité requise pour dialoguer avec Paul ; la présence de James Farber aux manettes nous garantissait une prise de son superlative et nous épargnait tous les soucis techniques.
Et la magie minimaliste de Motian opéra dès la première note. Aux aguets derrière ses fûts, il évoquait une sorte de sorcier à la gestuelle intrigante, alliage de science profonde et de naïveté, qui donne l’impression, par moments, d’un garnement qui s’amuse. Entre nous trois, la musique, d’emblée, a coulé sans effort, avec une évidence qu’a priori seul de longs compagnonnages autorisent.
Pourtant, tout au long de cette journée, Motian n’eut de cesse de nous déconcerter, passant dans la même minute d’une générosité artistique désarmante à des toquades de diva.
Mais en quelques heures, tout fut dans la boîte.
New York City, Sear Sound Studios : Mark Murphy, 5 mars 2008
Nous redoutions un peu les retrouvailles avec Mark Murphy : Une première expérience lors d’un concert à la Knitting Factory, un an plus tôt, nous avait laissé un souvenir mitigé. Le chanteur avait en effet surgi sur scène avec une heure de retard, dans un état incompatible avec la pratique de son art.
Mais, en ce matin du deuxième jour de studio, nous tenions déjà notre disque et la participation de Mark, aléatoire par essence, tenait de la cerise sur le gâteau.
Personnage improbable, avec sa vaste carcasse d’ogre pansu, barbu et chevelu, ses bagues de Pacha et son costume de clochard céleste, il arriva pourtant au studio à l’heure dite, quoique dans un état d’essoufflement proche de l’asphyxie : l’ascenseur étant tombé en panne et il avait dû se hisser péniblement sur les 6 étages.
Paul Motian, qui est resté svelte et pratique toujours la course dans Central Park, lui ouvrit la porte, non sans effroi devant cette apparition imposante et ahanante. Les deux hommes n’ avaient pas rejoué ensemble depuis quelque 47 ans (en compagnie de Bill Evans…) et Murphy a pris quelques dizaines de kilos dans l’intervalle.
Le premier souvenir qu’ils évoquèrent fut d’ailleurs leur collaboration avec le Grand Bill et le fait que Murphy ait été sans doute le dernier à voir Scott Lafaro vivant, avant son fatal accident du 6 juillet 1961.
Muni d’une grande bouteille de coca et d’une boîte de chocolats fourrés, (qui constituent, semble-t-il la base de son régime alimentaire), Mark se dirigea vers sa cabine en réveillant nos inquiétudes par l’impression qu’il donnait de ne se souvenir ni des paroles ni des mélodies que nous nous apprêtions à graver. Motian s’impatientait, comme devant un grand enfant incorrigible, ce que Mark est sans doute resté.
Le désastre paraissait donc à peu près certain. « Rollin’ » annonça James Farber, impavide, en lançant l’enregistrement. Et ce fut « Then I’ll be tired of you », six minutes et demi de grâce durant lesquelles Mark Murphy, le souffle encore court, nous transporta dans son monde de poésie déglinguée.
Une fois la dernière note du morceau éteinte, il y eut un long silence, rompu par la voix rêche de Motian : « Nice ! » ; puis, malicieusement : « Where did you find this guy? ». Venant d’un homme aussi avare de compliments et qui, quelques instants plus tôt regardait sa montre en piaffant, le commentaire valait son pesant d’or.
La suite de la séance fut une succession de bonheurs, Mark Murphy semblait ne jamais vouloir s’arrêter alors que de son côté Motian se préparait à filer à l’anglaise comme un vieux pirate qu’il restera à jamais. Paradoxe d’un personnage fascinant, râleur haut de gamme, miraculeusement rattrapé par la douceur et la science des caresses au moment de jouer.
Paris, 19 mars 2008, réécoute des bandes.
L’heure de vérité, une fois que la poussière est retombée, avec les tensions de cette brève aventure hors du temps. Le disque nous apparaît comme une photo de groupe non retouchée, sur laquelle les expressions de chacun ont été fixées dans toute leur spontanéité, sans apprêt ni effet d’aucune sorte. Nous retrouvons intactes les émotions que nous avons vécues si intensément. Nous réalisons la valeur du cadeau dont Paul Motian et Mark Murphy nous ont gratifié.
James Farber, un musicien
Observer James Farber au travail c’est voir un artiste qui trouve sa place dans la musique comme un instrumentiste à part entière. Il est de ceux qui partagent cet amour du risque qui fut l’un des moteurs de notre aventure. Durant ces deux journées, jamais il ne nous lâcha d’un pouce, donnant instantanément à chaque protagoniste sa juste place dans l’espace sonore. L’installation technique ne lui prit pas plus d’une demi-heure et dès la toute première écoute, nous fûmes saisis par l’acuité et le naturel confondants de sa conception sonore.
Afin de préserver l’amplitude des dynamiques sonores, cet enregistrement, comme on le pratique couramment dans la musique classique, n’a subit aucune compression. De ce fait, l’auditeur devra l’écouter en haussant sensiblement le volume de son amplificateur.















