Emi FOREVER
Les labels de disques naissent, vivent et meurent. On sait comment ils naissent. On imagine comment ils vivent. On ignore pourquoi ils meurent. Ce que l’on sait, c’est que même les plus beaux catalogues périclitent, et quelques merveilles qu’on croyait pour toujours accessibles deviennent rares. Ainsi naissent les perles que les mélomanes cherchent avec ardeur. Ces derniers temps, on a même observé que des disques, de simples disques, parce qu’ils étaient devenus recherchés, pouvaient prendre une valeur considérable, dépasser allègrement, sur le marché de l’occasion, les deux cents euros. C’en est fini de l’abondance faisant du disque de seconde main un produit à vil prix.
Pourtant, cette dure loi ne s’applique pas à tous. Des continents restent invariablement émergés. Ils peuvent changer de nationalité, de drapeau, de forme, ils demeurent. Tel est le continent EMI. Soumis à la rude épreuve d’opérations financières complexes, à la crise du disque, à des choix artistiques parfois erronés, à la pénurie d’investissement, EMI reste une référence indépassable à bien des égards, parce qu’EMI fut le label de Walter Legge (photo ci-contre, avec son épouse, Elisabeth Schwarzkopf).
Certes, les enregistrements réalisés sous son exigeante férule sont pour certains dans le domaine public, mais leur rayonnement éclaire toute la galaxie EMI. Ils ont franchi sans aucune encombre la numérisation et la vague du téléchargement. Ils s’installent désormais aisément sur les plateformes de téléchargement payant – en l’espèce sur QOBUZ !
C’est que, sans fléchir, les mélomanes les convoitent.
C’est étrange. Nombre d’autres enregistrements de haute qualité, dans des labels de prestige, ont été effacés par des réalisations postérieures, démodés, dépassés. Le legs de Walter Legge reste. Pourquoi ? Peut-être parce que Legge, au fond, a inventé le “disque” tel que nous le concevons : ses enregistrements résistent à des écoutes successives, et conservent par-delà les ans non pas une fraîcheur, ni une jeunesse, mais un parfum d’éternité. Exegi monumentum aere perennius, aurait-il pu dire (en anglais, naturellement).
Tous les chanteurs et les instrumentistes qu’il a fait travailler ont individuellement vieilli. Klemperer, Furtwängler, Schwarzkopf (photo ci-contre) ont les tics d’une époque, appartiennent pleinement – avec génie, certes – aux canons de leur temps. Collectivement toutefois, ils restent vifs comme au premier jour. Car ce qui ne se démode pas, c’est la manière dont les musiciens se liguent pour donner d’une œuvre l’interprétation la plus exigeante. Furtwängler n’est pas Furtwängler sans Berlin, Vienne ou le Philharmonia. Schwarzkopf ne suffit pas à notre bonheur si nous n’avons pas avec elle Seefried ou Hotter ou Ludwig. Personne n’irait aujourd’hui acheter un récital soliste de Suthaus, mais c’est son Tristan que l’on voudra découvrir, parce qu’il y a Flagstad, Flagstad et Furtwängler, Flagstad et Furtwängler et Fischer-Dieskau, Flagstad et Furtwängler et Fischer-Dieskau et Greindl et Thebom.
Même Tito Gobbi (photo ci-contre, avec Maria Callas au centre et Franco Corelli, à droite) ne fait plus tellement rêver, mais c’est bien lui qu’on voudra en Falstaff, parce qu’il y a Schwarzkopf et Karajan et Merriman. Éloge de l’équipe ? Non : éloge de la capacité à composer une équipe, et à trouver l’alchimie de la perfection. Individuellement, chacun est admirable, mais c’est tous ensemble qu’ils valent le plus, parce qu’ils se conforment à ce qu’un grand prêtre leur demande de faire. Ils surent avoir cette humilité.
Il n’y a pas, dans les enregistrements produits par Walter Legge, de détails saillants, de passages plus inoubliables que d’autres. Tout est dans la cohésion de l’ensemble, dans le jaillissement constant d’une évidence. Écouter un enregistrement par lui produit, c’est engager une écoute du début à la fin. On ne peut guère interrompre tant soudain tout semble s’enchaîner, se répondre, se composer devant nous. N’est-ce pas la grande vertu de son Chevalier à la Rose, de son Fidelio, de ses Noces de Figaro – entre tant d’autres – que de nous faire entrevoir non seulement l’œuvre en cours d’interprétation, mais l’œuvre en cours d’invention ? La vérité esthétique ne se vérifie pas dans des trouvailles, mais dans la faculté de faire entendre que l’œuvre va quelque part, et qu’elle n’a de cesse de parvenir à sa conclusion au gré d’une architecture rendue audible.
Sans doute au disque le secret de cette alchimie-là s’est-il largement perdu, sauf peut-être dans quelques enregistrements marquants empreints de nécessité (notamment chez EMI, du reste – comme si EMI avait conservé jalousement le privilège de cet héritage). Karajan même, tout tyrannique qu’il fût, n’a jamais su recommencer les disques faits avec Legge, car il commet l’erreur de donner le surplomb à une composante (l’orchestre), et fait s’écrouler le château de cartes qu’est une interprétation.
Les disques produits par Walter Legge sont souvent considérés comme « historiques ». Ils ne le sont en rien. Ils s’écoutent au présent, et illustrent une idée de la perfection musicale qui n’a pas fini de nous éblouir.
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