Le « All you can eat » du classique
S’il est bien quelque chose qu’il est interdit de critiquer aujourd’hui dans le monde de la musique classique tel qu’il va, ce sont bien les Folles Journées de Nantes. Mettez-la au singulier si vous le voulez, cela restera l’Icône de ce qu’il faut faire et de ce qui réussit aujourd’hui en matière de production artistique.
Nombreux sont ceux qui sur l’Icône jettent les gouttes d’eau bénite de leur assentiment bienveillant. La presse musicale d’abord, qui consacre toujours sa couverture au compositeur choisi par le directeur artistique, René Martin. Et la presse en général, et les médias, qui retournent en tout sens l’Icône pour mieux en adorer les merveilleux détails et les raffinés secrets. Les gens de la culture qui voient là l’alliance tant espérée entre la démocratisation et la culture élitaire, entre la foule et le salon, entre le Peuple et l’Art. Et puis les responsables municipaux du commerce et de l’artisanat, qui flairent l’aubaine derrière le tiroir-caisse.
L’ultime bénisseur – et c’est un adoubement qui ne se conteste pas, ne saurait se contester, ne se contestera donc jamais – c’est la foule même qui se rue sur cette folle journée, assaille les salles, pille le disquaire, étreint les artistes jusqu’à la fermeture de l’événement, où enfin elle fond en larmes devant les caméras gourmandes tant fut forte l’émotion et tant jamais au grand jamais on n’aurait cru que Chopin (Bach, Mozart..), c’est si bien.
Qui aurait l’audace de tirer un coup de pistolet dans ce concert de louanges ? Qui pourrait contester à Madame Machin l’authenticité de son émotion esthétique, la réalité profonde de son remuement d’entrailles, enfin qui pourrait se plaindre que pendant quelques heures la plèbe ait été arrachée à la torpeur de la télévision et à la langueur ignoble des après-midi passés à ne point se cultiver ?
Hé bien, osons quand même. Et avouons que cette manifestation nous porte sur les nerfs. Avouons, oui, que son format, sa mise en scène, sa médiatisation nous font horreur. Ce sentiment, ai-je le droit de l’éprouver ? Je crois que oui, et je suis aussi libre de ne pas aller aux Folles Journées que d’autres de s’y ruer.
Les raisons de ce sentiment sont-elles odieuses ? Cela dépend. Odieuses peut-être si ce soulèvement de cœur me venait de la perspective de voir le bas-peuple partager à son tour un art que j’estimerais réservé aux initiés (quelle blague !). Odieuses si l’idée que les gens venant là sont tous des ignorants (au contraire). Odieuses si le soupçon me venait que cette musique, jouée ainsi, ne peut capter que la moitié de l’attention qu’elle mérite (c’est déjà ça). Odieuses si me semblait contestable l’idée même que l’on puisse faire du battage autour de la musique classique (que fais-je d’autre ?).
Toutes ces raisons me sont étrangères. A tel point qu’il ne m’intéresse même pas d’y entrer. Non, ce qui me hérisse, c’est la transposition à la musique classique d’une notion, d’une idée, d’une vision, qui sont celle de Masse. A la Masse, qu’offrir, sinon la masse ?
Derrière la Folle Journée se profile cette ombre : la Masse aime les hypermarchés, les stades, les embouteillages du départ en vacances, les plages bondées, les concerts en plein air… hé bien, allons-y gaiement, donnons-lui de la musique classique, mais au kilomètre ! à la tonne ! livrons en gros ! Dans le tas, ils trouveront bien quelque chose qui leur plaira.
Ah, la Masse aime à être étourdie, gavée, elle aime en avoir pour son argent ? Faisons-lui le coup du Lunapark ! Disneyland au pays de la double croche ! Chopin chez Mickey ! Ils aiment la Fête de la Bière ? La Foire du Trône ? En voilà ! Régalez-vous ! Attractions pour les petits et les grands !
Quoi ? La plèbe réclame des vedettes, des tubes, des rengaines ? Allons-y, faisons venir des stars et si ce ne sont pas des stars, faisons croire que c’en sont ! Et puis, Mozart, Chopin, Beethoven c’est du solide (et même Schubert, c’est bankable), et si on cherche plus loin on a quoi ?…euh… ben… Les Romantiques allemands… Les Russes… et pis euh… Les Teutons à perruques ! Ouais et la prochaine fois ? Bon il nous reste… euh… Les Anglais, un paquet d’Italiens, et un jour on fera les Ricains, promis. Formidable. Voilà de la programmation. Voilà qui parle au peuple.
Oh, mais attendez, l’important c’est que les vraies gens se cultivent un peu, me dira-t-on. Il faut bien faire des concessions sur le format : on ne va tout de même pas privatiser l’Opéra de Versailles pour quelques ploucs ! Et puis, des ploucs, il y en a plein, donc il faut voir grand !
Aussi, je hume derrière ces bons sentiments, ces déversements démocratiques, ce tout-à-l’égout du politiquement correct la conception la plus caricaturale de l’éducation et de la culture, qui se résume en un mot : « ouvrons le robinet ». Voilà. Et que les veaux s’abreuvent. Buffet à volonté ! All you can eat ! Jusqu’à ce que le tympan explose !
Et ils y vont ! D’un amphithéâtre à une salle obscure, d’un hall immense à un salon étouffant, avec leur manteau sur le bras, leurs sacs, leur hâte… hé oui – que font-ils ? Mais… ils se cultivent ? Non ! Ils consomment de la culture ! Je n’y peux rien, voilà ce qui, là-dedans, me dégoûte. Faudra-t-il y opposer l’éloge de la transmission bien faite, de l’éveil, de l’explication, de l’attention, de la rareté ? Las, c’est inutile. Et les gentils organisateurs ont toujours le contre-exemple tout prêt, évidemment (cela s’appelle : la vitrine).
Et René Martin, qui a le goût des lieux exclusifs, des festivals d’un niveau très élevé attirant des spectateurs très experts, doit bien savoir, dans un coin de sa tête, ce qu’il vend. C’est ce que le site internet de la Folle Journée appelle un « concept » (plaudite cives !). Mais ce concept est galvaudé : c’est celui de la Fête à Neuneu.
Seulement, c’est la fête foraine sans l’innocence. Aussi, ce concept, je l’appelle idéologie. Le discours qui l’accompagne, je l’appelle phraséologie. Et tout cela réuni, je l’appelle plaisanterie.
Mais elle ne me fait pas rire.
S.F.
CHOPIN SELON LA FOLLE JOURNÉE, puis ensuite :
CHOPIN, L’AUTRE, LE VRAI !













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Johann Sebastian Bach / Leopold Stokowski :
Richard Strauss (1864-1949) :
Johann Strauss père (1804-1849) et fils (1825-1899) :
Darius Milhaud – Jacques Ibert – Francis Poulenc :
