Le « All you can eat » du classique

27 janvier 2010 dans Non classé | Commentaires (0)

S’il est bien quelque chose qu’il est interdit de critiquer aujourd’hui dans le monde de la musique classique tel qu’il va, ce sont bien les Folles Journées de Nantes. Mettez-la au singulier si vous le voulez, cela restera l’Icône de ce qu’il faut faire et de ce qui réussit aujourd’hui en matière de production artistique.

Nombreux sont ceux qui sur l’Icône jettent les gouttes d’eau bénite de leur assentiment bienveillant. La presse musicale d’abord, qui consacre toujours sa couverture au compositeur choisi par le directeur artistique, René Martin. Et la presse en général, et les médias, qui retournent en tout sens l’Icône pour mieux en adorer les merveilleux détails et les raffinés secrets. Les gens de la culture qui voient là l’alliance tant espérée entre la démocratisation et la culture élitaire, entre la foule et le salon, entre le Peuple et l’Art. Et puis les responsables municipaux du commerce et de l’artisanat, qui flairent l’aubaine derrière le tiroir-caisse.

L’ultime bénisseur – et c’est un adoubement qui ne se conteste pas, ne saurait se contester, ne se contestera donc jamais – c’est la foule même qui se rue sur cette folle journée, assaille les salles, pille le disquaire, étreint les artistes jusqu’à la fermeture de l’événement, où enfin elle fond en larmes devant les caméras gourmandes tant fut forte l’émotion et tant jamais au grand jamais on n’aurait cru que Chopin (Bach, Mozart..), c’est si bien.

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Qui aurait l’audace de tirer un coup de pistolet dans ce concert de louanges ? Qui pourrait contester à Madame Machin l’authenticité de son émotion esthétique, la réalité profonde de son remuement d’entrailles, enfin qui pourrait se plaindre que pendant quelques heures la plèbe ait été arrachée à la torpeur de la télévision et à la langueur ignoble des après-midi passés à ne point se cultiver ?

Hé bien, osons quand même. Et avouons que cette manifestation nous porte sur les nerfs. Avouons, oui, que son format, sa mise en scène, sa médiatisation nous font horreur. Ce sentiment, ai-je le droit de l’éprouver ? Je crois que oui, et je suis aussi libre de ne pas aller aux Folles Journées que d’autres de s’y ruer.

Les raisons de ce sentiment sont-elles odieuses ? Cela dépend. Odieuses peut-être si ce soulèvement de cœur me venait de la perspective de voir le bas-peuple partager à son tour un art que j’estimerais réservé aux initiés (quelle blague !). Odieuses si l’idée que les gens venant là sont tous des ignorants (au contraire). Odieuses si le soupçon me venait que cette musique, jouée ainsi, ne peut capter que la moitié de l’attention qu’elle mérite (c’est déjà ça). Odieuses si me semblait contestable l’idée même que l’on puisse faire du battage autour de la musique classique (que fais-je d’autre ?).

Toutes ces raisons me sont étrangères. A tel point qu’il ne m’intéresse même pas d’y entrer. Non, ce qui me hérisse, c’est la transposition à la musique classique d’une notion, d’une idée, d’une vision, qui sont celle de Masse. A la Masse, qu’offrir, sinon la masse ?

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Derrière la Folle Journée se profile cette ombre : la Masse aime les hypermarchés, les stades, les embouteillages du départ en vacances, les plages bondées, les concerts en plein air… hé bien, allons-y gaiement, donnons-lui de la musique classique, mais au kilomètre ! à la tonne ! livrons en gros ! Dans le tas, ils trouveront bien quelque chose qui leur plaira.

Ah, la Masse aime à être étourdie, gavée, elle aime en avoir pour son argent ? Faisons-lui le coup du Lunapark ! Disneyland au pays de la double croche ! Chopin chez Mickey ! Ils aiment la Fête de la Bière ? La Foire du Trône ? En voilà ! Régalez-vous ! Attractions pour les petits et les grands !

Quoi ? La plèbe réclame des vedettes, des tubes, des rengaines ? Allons-y, faisons venir des stars et si ce ne sont pas des stars, faisons croire que c’en sont ! Et puis, Mozart, Chopin, Beethoven c’est du solide (et même Schubert, c’est bankable), et si on cherche plus loin on a quoi ?…euh… ben… Les Romantiques allemands… Les Russes… et pis euh… Les Teutons à perruques ! Ouais et la prochaine fois ? Bon il nous reste… euh… Les Anglais, un paquet d’Italiens, et un jour on fera les Ricains, promis. Formidable. Voilà de la programmation. Voilà qui parle au peuple.

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Oh, mais attendez, l’important c’est que les vraies gens se cultivent un peu, me dira-t-on. Il faut bien faire des concessions sur le format : on ne va tout de même pas privatiser l’Opéra de Versailles pour quelques ploucs ! Et puis, des ploucs, il y en a plein, donc il faut voir grand !

Aussi, je hume derrière ces bons sentiments, ces déversements démocratiques, ce tout-à-l’égout du politiquement correct la conception la plus caricaturale de l’éducation et de la culture, qui se résume en un mot : « ouvrons le robinet ». Voilà. Et que les veaux s’abreuvent. Buffet à volonté ! All you can eat ! Jusqu’à ce que le tympan explose !

Et ils y vont ! D’un amphithéâtre à une salle obscure, d’un hall immense à un salon étouffant, avec leur manteau sur le bras, leurs sacs, leur hâte… hé oui – que font-ils ? Mais… ils se cultivent ? Non ! Ils consomment de la culture ! Je n’y peux rien, voilà ce qui, là-dedans, me dégoûte. Faudra-t-il y opposer l’éloge de la transmission bien faite, de l’éveil, de l’explication, de l’attention, de la rareté ? Las, c’est inutile. Et les gentils organisateurs ont toujours le contre-exemple tout prêt, évidemment (cela s’appelle : la vitrine).

Et René Martin, qui a le goût des lieux exclusifs, des festivals d’un niveau très élevé attirant des spectateurs très experts, doit bien savoir, dans un coin de sa tête, ce qu’il vend. C’est ce que le site internet de la Folle Journée appelle un « concept » (plaudite cives !). Mais ce concept est galvaudé : c’est celui de la Fête à Neuneu.

Seulement, c’est la fête foraine sans l’innocence. Aussi, ce concept, je l’appelle idéologie. Le discours qui l’accompagne, je l’appelle phraséologie. Et tout cela réuni, je l’appelle plaisanterie.

Mais elle ne me fait pas rire.

S.F.

CHOPIN SELON LA FOLLE JOURNÉE, puis ensuite :
CHOPIN, L’AUTRE, LE VRAI !

affiche Folles Journées Chopin 2010

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GAINSBOURG, de père en fille

15 janvier 2010 dans Portraits d'artiste | Commentaires (0)

Je n’ignore pas que parler ici des Gainsbourg me fait sortir du champ fort circonscrit de mes compétences – et même de toute discussion possible sur ce champ, que mes détracteurs favoris réduisent à la portion d’un mouchoir de poche troué et mes amis patentés aux dimensions de quelques généreux arpents. Là, nous sommes hors champ. Carrément.

Cependant, le battage considérable réalisé autour du film que Joann Sfar consacre à Serge Gainsbourg ne m’a nullement laissé indifférent.

C’est d’abord que j’aime Joann Sfar. Si quelqu’un parmi la demi-douzaine de lecteurs de cette page se trouve connaître Joann Sfar, qu’il n’hésite pas à lui dire que je l’aime. (Toutefois, Joann, l’amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus beau, le plus troublant, etc.).

serge-gainsbourg-by-alexEnsuite, parce qu’aucun apprenti intellectuel dans les années 1980 ne pouvait se soustraire à Serge Gainsbourg, qui écrivait des livres sur un pétomane, citait Rimbaud et brûlait du sale argent capitaliste à la télé. Bref, qui ressemblait à un Baudelaire mâtiné de Verlaine (quoique doré sur tranche comme Haussmann), en un temps où la chanson française était encore largement sardouisée et la littérature française aux mains de Françoise Chandernagor – temps heureusement passé, puisque désormais nous avons Garou et Anna Gavalda. En somme, pour qui devait se positionner dans le champ culturel (comme disait alors un Bourdieu encore chevelu, et même encore vivant), Gainsbourg, ce n’était pas si mal. C’était le temps de Love on the beat, qu’on pourrait qualifier comme la fin de sa période dandy et le début de sa période destroy auto-parodique dont la chanson avec Charlotte était l’étendard grotesque génial.

Charlotte, justement.

En ce temps reculé – car cette femme est, gaudeo referens, plus âgée que moi -, elle n’inspirait à notre libido encore gardée à peu près quiescente par l’absence d’internet, qu’une révérence modérée. Il est vrai que la mode de la plate adolescente avait pâli devant l’abondance d’une Sophie Favier, dont le talent hélas ! ne sera sans doute jamais célébré au cinéma, sauf peut-être par Franck Dubosc, qui est à Joann Sfar ce que le sapeur Camember est à Jeanne d’Arc. Toutefois, à la différence de Sophie, Charlotte sut durer (aucune contrepèterie ne grève cette formule), et fleurir et grandir et s’épanouir et prospérer.

Certes lorsqu’on l’entend aujourd’hui susurrer sur toutes les ondes que vraiment elle est très timide et qu’elle déteste qu’on parle d’elle, tout en feuilletant un magazine féminin où elle pose en guêpière et en prenant des billets pour un film où elle subit les derniers outrages au fond des bois, on reste un peu dubitatif. Mais que voulez-vous, le talent se transmet de père en fille, et nous reconnaissons en Charlotte une bonne part du dandysme de papa.

Aussi, profitant de notre abonnement à Qobuz, profitâmes-nous de la promotion gainsbouro-sfarienne pour prendre enfin connaissance, avec un léger temps de retard dû à notre torpeur métaphysique, de l’album de Charlotte, intitulé « IRM ».

people-charlotte-gainsbourg-2407226_1350Faut-il le dire ? Notre sensibilité exacerbée de chroniqueur de musique classique se trouva aussitôt comme chez elle dans cet album. Quelques exemples seulement sont rendus possibles par la nécessaire brièveté de cette chronique. Quoi ! Qu’on écoute la chanson donnant son titre à l’album !IRM. On est fasciné aussitôt par un médium vocal riche, posé avec délicatesse mais résolution sur un accompagnement orchestral délibérément réduit afin de laisser aux harmoniques du timbre l’espace de leur épanouissement. Dans le deuxième couplet, notamment, quoique la subtilité des paroles ne soit pas incontestable, on admire la capacité de la chanteuse à trouver dans sa gorge des effets d’échos remarquables, quelque chose d’affirmatif et effacé à la fois. Les chœurs sont superbes, et l’on regrette que le directeur n’en soit pas crédité. La basse obstinée produit de remarquables effets de soulignement rythmique.

Toute autre la chair vocale du troisième titre, tout en estompe, et brodant de manière suggestive un timbre virginal sur des paroles où il nous semble bien qu’il est question de chat qui mangent des organes humains.

Faute de place il faut en venir au titre-phare de l’album qu’est, à notre sens, « Voyage » – dont la suggestion baudelairienne et mallarméenne est prégnante. On admire le travail des pupitres de cordes. Et les mots même de Charlotte nous étreignent « voyage au bout du monde, homme sauvage, le mirage, kerosène, cadillac, race humaine, espace vide » (nous citons de mémoire). Elle chante comme sans chanter, en passant, avec la désinvolture du génie hérité, inné, instinctif, certaine de taper où il faut taper pour marquer son temps. Nous autres, besogneux de la chose esthétique, affreux mineurs de fond d’une pensée sinueuse et crasse, sommes crucifiés par cette facilité poétique et lyrique.

Alors, rendant les armes, on se résout à la fin à sa propre nullité, et l’on s’avoue vaincu par cette manière qu’a le talent-né de faire la grimace aux capacités pesamment élaborées et toujours contestables – à cette manière de citer Apollinaire comme si on l’avait écrit soi-même alors que n’importe qui reconnaîtrait Proust dans ma prose comme un rayon de soleil perce le toit épais d’une forêt humide et pourrissante.

La semaine prochaine, je vous parlerai de David Halidai.

NDLR :

Le film de Joann Sfar, dédié à Serge Gainsbourg, et intitulé Gainsbourg (Vie héroïque) sort en salles le 20 janvier. Voici la bande originale, disponible sur Qobuz.

Tous les albums de Serge Gainsbourg

L’album de Charlotte Gainsbourg :

visuel IRM Charlotte Gainsbourg
IRM

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Le pain de ce jour

4 janvier 2010 dans Non classé | Commentaires (0)

royaume oubié cover Je m’apprêtais, pour nourrir cette première page de l’année, à esquisser un subtil parallèle entre deux parutions éditoriales alimentant une préoccupation commune. Je comptais mentionner d’un côté la parution en Folio-Essais de Livres en Feu de Lucien X. Polastron (publié chez Denoël en 2004) et de l’autre celle du nouvel opus de Jordi Savall et de ses compères, Le Royaume oublié : La Croisade contre les Albigeois – la Tragédie cathare (3 disques et un livre richement orné, chez Alia Vox).

Dans les deux cas en effet, il est question de bûcher, ou comme dit Polastron de ce mot plus rare, de « brûlement ». Polastron narre le perpétuel brûlement auquel furent soumis les bibliothèques les plus riches et les incunables les plus rares jusqu’en des temps fort récents. Savall fait entendre les chants et les musiques qui accompagnèrent la naissance du catharisme jusqu’au bûcher de Montségur.

Si l’on veut, le Savall dément en partie le Polastron, puisque la « biblioclastie » n’a en somme pas plus que la crémation des corps humains réussi à éradiquer les traces de croyances et de pratiques ancrées dans la nuit des temps. Anne Brenon, spécialiste du catharisme (et qui signe chez Savall une introduction prenante), dit bien elle-même dans l’un de ses merveilleux livres sur le sujet ce qu’elle doit à l’ouvrage de feu Jacques Lacarrière sur la gnose et les gnostiques, et sur l’idée de rémanence de l’esprit gnostique – ce qui nous renvoie à une antiquité plus haute encore.

cover anne brenon

Dans ces deux livraisons simultanées ou presque, il est préférable d’avoir quelque goût pour l’enluminure, l’histoire des hommes et de leur foi, pour le gay sçavoir, pour ce qui, dans l’histoire, n’est pas réductible à l’événement et cependant reste comme un impérissable jalon chronologique – premier incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (-47) comme Bûcher de Montségur (1244) sont deux piliers significatifs de leur temps tout entier.

Je m’apprêtais, et puis à ce stade je fais un peu plus que m’apprêter. Mais voici, je m’arrête. Ce faisant sans doute je tombe dans le travers de ces bibliovores peu amènes pour l’esprit d’érudition qui fabrique et justifie les bibliothèques – et qui distingue le bibliovore du bibliomane, sans même parler du bibliophile dont La Bruyère se moque gentiment dans Les Caractères.

Au bibliovore répond le mélovore, au bibliomane, le mélomane – mais quelle grandeur y a-t-il dans une manie ? C’est-à-dire dans une passion qui n’est pas faite d’approfondissement permanent, mais surtout et avant tout d’élargissement ? Sans doute ni plus ni moins de grandeur qu’au savoir qui se pique d’abord de faire du surplace et de forer toujours plus loin à son emplacement jusqu’à créer le goulot d’étranglement et en somme la fosse sépulcrale de sa propre stérilité.

Dans les deux cas cependant me prend un immense vertige. Celui-là même que l’on ressent devant le vide. Ce vide où s’abîme celui qui va au fond des choses – au risque d’y rester, comme disait Cocteau – et cette immense vacuité où s’ébat la libido de l’aspirant-omniscient. Dans le cas de Savall comme dans le cas de Polastron, la ressaisie spectaculaire de moments majeurs de l’histoire des hommes et de leur culture ne nous convie finalement qu’à un banquet de cendres (pour reprendre les termes d’un autre brûlé).

Et c’est ce goût de cendre qui nous hante lorsque nous refermons le livre et lorsque nous finissons notre écoute. Tout cela parti au vent, pour toujours, regrets éternels. Et quoi ? Et rien. Car dans tout cela, qu’est-ce qui nous fait vivre ? Est-ce justement le souvenir perpétué, la connaissance renouvelée, le renouement avec des figures et des faits anciens dont le fil s’est perdu qui nous aide à nous maintenir vivants, en alerte, au fait et au faîte du monde ? J’y vois cependant quelque chose comme un ressassement utile et salutaire, certes, mais perclus de mort et de souvenance un rien inféconde. Car il faut adopter une posture étrange en ce début de siècle pour penser que vraiment les secrets alchimiques, les recettes d’Apollonius de Tyane, le consolament cathare et autres formules oubliées peuvent avoir pour nous une quelconque valeur vivifiante.

Avec Borges – ou bien Umberto Eco, qui lui adresse un clin d’œil appuyé – nous pouvons rêver de la bibliothèque infinie, et espérer que le paradis y ressemblera. Nous pouvons bien nous entretenir dans l’idée que le savoir du passé et la continuation de la mémoire nous sauve des errances et des aveuglements.

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L’écheveau est complexe à démêler. Il faut absolument faire obstacle à tous les assassins de la mémoire, aux révisionnistes de tout poil, aux mystificateurs. C’est ce que Savall et Polastron nous rappellent, et c’est bien. Mais il faut aussi nous situer dans notre aujourd’hui, trouver la juste sensibilité qui nous relie au présent, à un présent qui ne soit pas la reconstitution fugace et fausse d’un passé rêvé par défaut. Il faut trouver notre pain de ce jour, comme dit la prière. Et ce n’est pas forcément le pain d’hier, qu’on nous sert en abondance, qui nous offrira la plus profitable des nourritures.

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Eloge de l’inquiétude

20 décembre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Nietzsche écrit dans son Contre Wagner :

« Oh ! maintenant, combien vous répugne la jouissance, la grossière, sourde et obscure jouissance comme la comprennent les jouisseurs, nos « gens cultivés », nos riches et nos gouvernants ! Avec quelle malice prêtons-nous l’oreille à tout ce tam-tam forain au milieu duquel l’homme cultivé et les grandes villes se laissent aujourd’hui violenter par l’art, par le livre, par la musique, qui emploient des philtres spirituels pour les contraindre aux « jouissances spirituelles » ! nietzsche_picture_1Combien ces clameurs théâtrales de la passion nous font mal aux oreilles, comme tout le tumulte romantique, le désordre des sens, qui plaît à la populace cultivée, comme toutes ses aspirations vers l’élevé, le sublime, l’amphigourique, comme tout cela nous est devenu étranger ! Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! Avant tout, un art pour artistes, uniquement pour artistes ! Ensuite nous nous comprenons mieux sur ce qui en constitue la première nécessité : la sérénité, toute sérénité, mes amis !… Il y a quelque chose que nous savons trop bien, nous les savants : oh ! comme nous apprenons désormais à bien oublier, à bien ignorer, comme artistes !… Et quel est notre avenir : on ne nous retrouvera guère, suivant le chemin de ces jeunes Égyptiens qui, la nuit, infestent les temples, embrassent les statues et veulent dévoiler, découvrir, mettre en pleine lumière, tout ce qui pour de bonnes raisons est tenu caché.

Non, ce mauvais goût, cette volonté d’atteindre la vérité, « la vérité à tout prix », ces transports d’adolescents dans l’amour de la vérité, nous rebutent, en outre nous sommes trop éprouvés, trop sérieux, trop gais, trop endurcis, trop profonds… nous ne croyons plus que la vérité demeure la vérité, quand on lui arrache son voile, — nous avons assez vécu à croire cela… aujourd’hui c’est pour nous affaire de convenance qu’on ne veuille pas voir toute chose dans sa nudité, ne pas se trouver présent partout, ne pas tout comprendre ni tout savoir ». Edvard Munch, <i>Friedrich Nietzsche</i> (1906)Tout comprendre c’est tout mépriser. « Est-il vrai que le bon Dieu soit présent partout ? » demandait une petite fille à sa mère ; « je trouve cela bien inconvenant. » — Avis aux philosophes !… on devrait avoir plus de respect pour la pudeur avec laquelle la nature, derrière des énigmes et des incertitudes confuses, s’est cachée. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas laisser voir ses raisons… Peut-être son nom, pour parler grec, est-il Baubo… Oh ! ces Grecs, ils s’y entendaient à vivre ! Pour cela il est nécessaire de s’arrêter vaillamment à la surface, au pli, à la peau, d’adorer l’apparence, de croire aux formes, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur…

Et maintenant n’y revenons-nous pas, nous les casse-cou de l’esprit qui avons gravi les cimes les plus hautes et les plus dangereuses de la pensée présente, et avons regardé de là autour de nous et au-dessous de nous ? Ne sommes-nous pas aussi Grecs en cela ? adorateurs des formes, des sons, des mots ! Pour cela également ne sommes-nous pas artistes ?… »

Épilogue d’un opus secondaire du philosophe auquel les mélomanes ont toujours accordé un immense crédit. Je le relisais récemment, sans raison véritable, peut-être parce que la médiocre Carmen de La Scala m’avait donné envie de revenir à ce plaidoyer pour un art du midi. Peut-être aussi parce que la neige et le froid m’avaient fait songer au soleil d’Italie et que l’élan vers cette lumière n’a jamais été mieux dit que par Nietzsche. Et pourtant. Lorsque je relus ce passage final, je ne sais quelle fibre se hérissa, et surtout à la lecture de cette phrase : « Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! »

Car alors, comme André Suarès, je ne pus m’empêcher de songer : Nitche, tes hommes sont venus. Ceux qui ont réhabilité un art du joli, du précieux, de la lumière diaphane et étale, d’un superficiel assumé, qui en ont retrouvé la recette et étendu les principes. Oh oui, elle a disparu l’ « inquiétude divine » et même devant Schubert ou Schumann, les plus évanescents s’écrient « comme c’est joli ! ». Et de roucoulade en show artificiel (pauvre Andsnes, otage de son grapheur inepte), nous voici conduits à des spectacles n’apportant rien d’autre qu’un contentement creux, à des musiques chatoyantes et vides, à une gastronomie esthétique aux délices faisandés. De disque en concert, nous voici confrontés au verre à moitié vide d’une pratique artistique dépourvue d’ancrage et de signification. Le décoratif triomphe, qu’il soit sordide ou faussement luxuriant. Est-ce cela que Nietzsche voulait ? N’est-ce pas dans sa revendication anti-wagnérienne que se trouve la part la plus délibérément nébuleuse et en réclamant la forclusion de l’inquiétude, n’a-t-il pas tout simplement cédé à une lassitude nerveuse qui aujourd’hui produit en effet ses fruits amers ? Je plaide, moi, pour le retour du grand tremblement, des prêtres et des vestales, pour les profondeurs qui tonnent, et pour le désarroi des consciences face au surgissement impérieux de l’Art. Je plaide pour l’inquiétude, le sublime, et pour le grand Rituel. Wagner, reviens !

Petite histoire de la futilité en musique (futile comme léger et badin)

mozart_bohmWolfgang Amadeus Mozart :
Eine kleine Nachtmusik
Berliner Philharmoniker, Karl Böhm

bach_stokowski_4Johann Sebastian Bach / Leopold Stokowski :
Transcriptions
BBC Philharmonic, Matthias Bamert

zarathoustra_reiner_1Richard Strauss (1864-1949) :
Also sprach Zarathustra, Ein Heldenleben
Chicago Symphony Orchestra, Fritz Reiner (RCA)

kleiber_strauss_2Johann Strauss père (1804-1849) et fils (1825-1899) :
Ouvertures, Polkas, Valses, Mazurkas
Wiener Philharmoniker, Carlos Kleiber (Sony Classical, 1992)

poulenc tortelier_3Darius Milhaud – Jacques Ibert – Francis Poulenc :
Le Boeuf sur le toit – Divertissement – Les Biches
Ulster Orchestra, Yan-Pascal Tortelier (Chandos)

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Petite contribution au débat sur l’identité nationale

13 décembre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Pour autant que la musique relève de la Civilisation. À bon entendeur.

« Nous savons trop, nous savons mieux que nos devanciers, qu’une nation n’est qu’un des produits de la civilisation dont elle suit le destin.

Berl_956535imageslvc235 Les nationalismes sont devenus des provincialismes. Ils ont quelque chose de périmé et même de dérisoire dans un monde dédié au progrès, dans une humanité dont le progrès engage – et menace – l’existence. L’industrie moderne exige de « grands ensembles » et sans doute une organisation mondiale, pour faire face à la multiplication des hommes, au pouvoir destructeur des armes, à l’accroissement des échanges, des ambitions et des besoins. La logique de la démographie et de l’industrie fait éclater les cadres nationaux ; la plupart des patries ont le sentiment de leur exiguïté ; l’indépendance est réclamée avec fureur par des peuples que l’autarcie économique condamnerait à mort. Chaque individu devrait déjà savoir, et pourra de moins en moins ignorer, que sa vie est beaucoup plus liée au train de la civilisation qu’aux rapports de sa nation avec les autres ; car la civilisation ne pourra durer que si elle diminue les inégalités que les nationalismes ont accrues.

(…) Les hommes se rappellent qu’ils ont été des hominiens et pressentent qu’il leur faut devenir toujours davantage des humains. Si les États ne sont que des « monstres froids », les nations ne sont, elles, que leurs tanières.

emmanuel_berl_essais Déjà on ne se demande plus si l’Europe est nécessaire, mais si elle est suffisante. Comme la Grèce du IIIe siècle a dû comprendre que l’hellénisme lui importait plus que ses cités, les nations, que Hugo et Michelet croyaient des personnes, devront comprendre qu’elles ne sont que des parties de la civilisation qui les a produites, et qui risque de les anéantir.

(…) Les nationalismes ont cessé de signifier un accomplissement pour signifier une résistance : celle des peuples devant l’oppression menaçante des grands organismes, qui grandissent autour d’eux, comme des tours de Babel ; l’astronautique déborde trop évidemment les nations, les nationalismes deviennent donc des refus. C’est pourquoi leurs visages deviennent contractés, moroses. Déjà le mot, si galvaudé, d’Europe, éveille des harmonies plus riches que les mots Allemagne, Italie. La Civilisation devient la véritable patrie des hommes, parce que c’est elle qui suscite chez eux le plus d’espoirs et le plus de craintes. « Homme » rend un son plus émouvant que : Français, Anglais, Espagnol. »

(Emmanuel Berl,
« Le Nationalisme triomphant et perdu »,
in Preuve, mars 1960)
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