D’un anniversaire l’autre
Un hommage à Dietrich Fischer-Dieskau, à l’occasion de ses 85 ans

Au moment où se célèbrent les quatre-vingt cinq ans de l’immensissime Fischer-Dieskau, et où les maisons de disques réussissent encore à trouver des inédits en CD, nous repensons à un autre quatre-vingt cinquième anniversaire où FiDi fut mis à contribution : celui du Carnegie Hall en 1976.
Par bonheur, le très beau coffret que Sony consacre à Schumann nous permet de retrouver les Dichterliebe que le baryton chanta ce soir de mai (le 18, précisément), accompagné par Vladimir Horowitz.
Ce récital ne figure jamais dans les interprétations de référence des Dichterliebe, et n’occupe pas dans la discographie de Fischer-Dieskau la place cardinale que peuvent avoir les récitals de Salzbourg avec Moore, ou bien La Belle Maguelone avec Richter, ou même le Voyage d’Hiver avec Perahia – témoignages d’un artiste à divers moments de son parcours, et présentant un visage chaque fois différent.
Il faut bien dire que ce récital new yorkais permet d’entendre ce qu’on ne pensait pas possible : Fischer-Dieskau mis face à un maître génial trouvant dans sa partie des merveilles enfouies, exhumées aux dépens du souci d’accompagner ; gommant les appuis ; improvisant des rubatos insensés ; noyant la scansion dans des reflets saisissants ; et Fischer-Dieskau tentant de surmonter ces surprises, pris en défaut, remontant la pente, manquant d’un cheveu ses départs, porté au bord de gouffres, puis se reprenant, imposant sa rythmique, mais en vain, et alors fournissant un effort audible, exceptionnel, colossal (en public !) d’écoute, trouvant dans sa voix ce que Horowitz met dans son piano, n’y parvenant pas toujours, réessayant, surpris de nouveau, enfin cédant tout, à genoux, enchaîné, à la merci d’un Horowitz caracolant, imprévisible, hallucinant.
Jamais sans doute Fischer-Dieskau n’avait été bousculé comme dans ce Ich grolle nicht, jamais dérouté comme dans ce Die alten, bösen lieder, poussé comme dans ce Die Rose, die Lilie et purement et simplement défié comme dans ce Aus alten Märchen … jusqu’à, parfois, des déficiences vocales, des graillons, des incertitudes qui en disent long sur le trouble ressenti.
Ah ce n’est pas le FiDi foulant avec majesté les tapis de rose semé par Moore, ni jouant de phrasé et de rythmes avec Richter. C’est tout autre chose : et c’est merveilleux, car le piano de Horowitz mène le chanteur au bout de sa propre compréhension du cycle. Pour une fois, avec un léger sourire sadique, on entend Fischer-Dieskau prendre une leçon.
Comme l’élève est surdoué et le maître génialissime, on écoute cela souffle retenu, comme pour ne pas déranger. Et l’on songe que ce grand maître dont amoureusement on célèbre le quatre-vingt cinquième anniversaire fut aussi cet homme qui, à cinquante ans et en pleine gloire, acceptait encore qu’on l’instruise.
Télécharger les Dichterliebe de Schumann par Dietrich Fischer-Dieskau et Vladimir Horowitz








