Archive for the ‘Portraits d'artiste’ Category

D’un anniversaire l’autre

3 juin 2010 dans Portraits d'artiste | Commentaires (0)

Un hommage à Dietrich Fischer-Dieskau, à l’occasion de ses 85 ans

Dietrich Fischer-Dieskau

Au moment où se célèbrent les quatre-vingt cinq ans de l’immensissime Fischer-Dieskau, et où les maisons de disques réussissent encore à trouver des inédits en CD, nous repensons à un autre quatre-vingt cinquième anniversaire où FiDi fut mis à contribution : celui du Carnegie Hall en 1976.

Par bonheur, le très beau coffret que Sony consacre à Schumann nous permet de retrouver les Dichterliebe que le baryton chanta ce soir de mai (le 18, précisément), accompagné par Vladimir Horowitz.

Ce récital ne figure jamais dans les interprétations de référence des Dichterliebe, et n’occupe pas dans la discographie de Fischer-Dieskau la place cardinale que peuvent avoir les récitals de Salzbourg avec Moore, ou bien La Belle Maguelone avec Richter, ou même le Voyage d’Hiver avec Perahia – témoignages d’un artiste à divers moments de son parcours, et présentant un visage chaque fois différent.

Il faut bien dire que ce récital new yorkais permet d’entendre ce qu’on ne pensait pas possible : Fischer-Dieskau mis face à un maître génial trouvant dans sa partie des merveilles enfouies, exhumées aux dépens du souci d’accompagner ; gommant les appuis ; improvisant des rubatos insensés ; noyant la scansion dans des reflets saisissants ; et Fischer-Dieskau tentant de surmonter ces surprises, pris en défaut, remontant la pente, manquant d’un cheveu ses départs, porté au bord de gouffres, puis se reprenant, imposant sa rythmique, mais en vain, et alors fournissant un effort audible, exceptionnel, colossal (en public !) d’écoute, trouvant dans sa voix ce que Horowitz met dans son piano, n’y parvenant pas toujours, réessayant, surpris de nouveau, enfin cédant tout, à genoux, enchaîné, à la merci d’un Horowitz caracolant, imprévisible, hallucinant.

Jamais sans doute Fischer-Dieskau n’avait été bousculé comme dans ce Ich grolle nicht, jamais dérouté comme dans ce Die alten, bösen lieder, poussé comme dans ce Die Rose, die Lilie et purement et simplement défié comme dans ce Aus alten Märchen … jusqu’à, parfois, des déficiences vocales, des graillons, des incertitudes qui en disent long sur le trouble ressenti.

Ah ce n’est pas le FiDi foulant avec majesté les tapis de rose semé par Moore, ni jouant de phrasé et de rythmes avec Richter. C’est tout autre chose : et c’est merveilleux, car le piano de Horowitz mène le chanteur au bout de sa propre compréhension du cycle. Pour une fois, avec un léger sourire sadique, on entend Fischer-Dieskau prendre une leçon.

Comme l’élève est surdoué et le maître génialissime, on écoute cela souffle retenu, comme pour ne pas déranger. Et l’on songe que ce grand maître dont amoureusement on célèbre le quatre-vingt cinquième anniversaire fut aussi cet homme qui, à cinquante ans et en pleine gloire, acceptait encore qu’on l’instruise.

Télécharger les Dichterliebe de Schumann par Dietrich Fischer-Dieskau et Vladimir Horowitz

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José Van Dam, toujours

12 mai 2010 dans Portraits d'artiste | Commentaires (0)

Une évocation de José Van Dam

Les admirateurs navrés de voir José Van Dam quitter la scène se seront consolés en apprenant que le baryton-basse quittait les planches des théâtres, mais non les salles de concert. Les hommages cependant vont s’accumuler, comme il est légitime.

Pour bien des mélomanes, José Van Dam aura été un chanteur à part. Il aura accompagné Karajan dans l’expansion du disque moderne, puis du compact : il aura joué au cinéma ; il aura été fort présent sur nos scènes européennes, préférées aux scènes américaines ; il aura honoré comme personne le répertoire français : en somme, il sera devenu avec le temps une des figures les plus familières de l’art lyrique, un artiste dont la présence nous sera devenue indispensable.

Dans la tristesse que l’on ressent à le voir s’éloigner des théâtres entre bien sûr de cette affection qu’à distance on lui porte. Mais il y a autre chose, de bien plus important. C’est que Van Dam ne nous aura jamais trompés ni déçus. Il aura tracé sa voie avec une exigence et une constance telles que toujours nous aurons pu le suivre sans craindre la désillusion ou la demi-mesure, à un niveau toujours égal de profondeur et de raffinement.

A ce titre, il aura été pour de nombreux mélomanes davantage qu’un artiste aimé, il aura été un guide. Ses choix musicaux, le soin infini apporté à ses interprétations, la dignité altière de son art nous auront donné du chant une haute idée, et auront installé une référence à laquelle les autres artistes devaient se mesurer. En somme, il n’était pas nécessaire de remonter à Hotter pour trouver en musique ce paradigme du sérieux, de l’honnêteté musicale, de l’exigence absolue : Van Dam aura été le Hotter de notre génération.

Il n’est pas indifférent que le charisme de Van Dam ne se soit pas construit sur le cross-over ni sur l’histrionisme : cela nous donne des ressources face à ceux de ses collègues qui croient y trouver la source de leur popularité.

Les hommages, donc. D’abord celui qu’a inventé notre ami Camille de Rijck en rassemblant les captations des grands rôles de Van Dam à La Monnaie. Avec la bénédiction du Maître, il a composé un programme d’exception aussitôt fêté par la critique. Ce n’est pas parce que nous en avons pondu la notice que ce disque est une idée de génie – c’est tout l’inverse.

Il y a eu la diffusion du Don Quichotte depuis La Monnaie, il y aura Van Dam & Friends, et sans doute d’autres occasions de fêter le chanteur.

Pour notre part, nous entendîmes récemment ce qui sans doute est le plus hommage. Lors d’une interview accordée à Classica, Thomas Hampson nous disait qu’après avoir renoncé à Pelléas à la fin des années 80, il se sentait désormais l’envie de chanter Golaud :

« Si je devais chanter Golaud, dit-il, je sais ce que je ferais. Je prendrais ma partition, j’irais chez mon ami José Van Dam et je lui dirais : ‘voilà, apprends-moi’. » Qui dit mieux ?

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Werner Güra, l’autre ténor allemand

17 février 2010 dans Portraits d'artiste | Commentaires (0)

Je m’en vais vous entretenir d’un ténor allemand de notre temps.

Il ne porte point de crinière de boucles brunes. Il n’a point l’œil de braise ni le profil aquilin. Peu lui chaut de laisser pousser sur ses joues creusées par le tourment une courte barbe de dandy. Et on ne jurerait pas qu’il entre dans un pantalon taille 42.

Vous l’avez deviné. Je ne vous entretiendrai point de Jonas Kaufmann. Je voudrais simplement évoquer Werner Güra.

Dans une certaine mesure, Werner est l’anti-Jonas. Où Jonas arbore la mâle silhouette d’un toréador du contre-ut, Werner laisse prospérer une sympathique bedaine. Où les œillades de l’un font frémir la vieille dame du rang A, les yeux clairs de l’autre se dissimulent volontiers derrière de rondes lunettes de myope. Où la mise en pli de l’un défie les brushings des plus féroces footballeurs italiens, le poil gris et ras de l’autre affiche pour toute excentricité une mèche rebelle sur l’occiput.

Et vocalement ? Diantre, l’un joue des raucités d’un timbre sensuellement voilé, quand l’autre ajoute à la lumière naturelle de sa voix une Kopfstimme calculée. L’un campe des personnages lyriques offrant leur poitrail aux dents du destin, l’autre murmure des complaintes et sourit aux étoiles.

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Ces deux-là ne se croisent guère sur les scènes. Tamino est le minimum de Jonas et peut-être le maximum de Werner. Mais ils se croisent au lied. Ce sont là tout deux des promeneurs en Schubert – deux meuniers, deux voyageurs d’hiver. Ils se trouvèrent du reste sous le même label, un peu furtivement. Car c’est chez Harmonia Mundi que Jonas enregistra son premier disque, un récital de lieder de Strauss. Werner y avait déjà donné notamment Croesus de Keiser et Orpheus de Telemann avec Jacobs, la Saint-Matthieu avec Herreweghe, sa Belle Meunière et peut-être bien son Wolf sous le même label, couronnés de laurier. Le disque de Jonas était vraiment raté. Decca lui offrit plus et mieux (un récital d’air censément romantiques) et laissa la place libre à Werner. Aussi Werner est-il de la plupart des bons coups de la maison – Ferrando pour Jacobs, mais aussi ténor des Saisons. Ce qui ne l’empêche point de servir sous Harnoncourt (Das Paradis und die Peri, Oratorio de Noël et même Les Saisons derechef – o tradimento).

Je ne dis pas que Werner chante mieux le lied que Jonas. Car Jonas chante admirablement le lied quand il le veut, et son disque Strauss ne fut qu’un incident de parcours.

Mais Werner semble apporter au lied quelque chose de plus secret, et aussi de plus intime en lui. Parce qu’il n’a pas pour s’épancher les grandes orgues du tenore lirico drammatico, Werner injecte dans le lied tout ce qu’il a de tendresse et d’amertume, de passion et de lassitude.

Au disque cela donne une subtilité dans le phrasé, les variations de timbre, l’évocation, dont aucun ténor, qu’il soit allemand, français ou moldove n’est aujourd’hui capable. En récital, cela donne une présence presque nue, une timidité qui ne cherche même pas à se surmonter, une volonté manifeste de s’effacer derrière les images que la voix fait naître. A la scène, c’est un acteur un peu emprunté mais capable de jouer de cette maladresse même pour faire percevoir ce qui, dans le personnage, est moins héroïque que souffrant.

Werner Güra offre enfin au disque ce que l’on attendait peut-être le plus de lui, le Winterreise. Je n’en dis mot, et conseillerais simplement à ceux qui veulent moins de poids que Hotter et autant de gravité de se précipiter ventre à terre, ou de l’échanger contre le Padmore sorti il y a peu (balayé par notre Werner comme feuille d’automne). Le 31 janvier 2009, Werner Güra devait interpréter au Théâtre de la Ville ce même cycle – le jour anniversaire de la naissance de Schubert. Une mauvaise chute l’avait alors soustrait à l’impatience de son fan club. Il reviendra cette fois dans l’Italienisches Liederbuch avec Anke Vondung. C’est loin, c’est le 22 mai, mais c’est à marquer d’une grosse croix dans vos agendas car Werner, c’est notre Jonas à nous.

Trois coffrets magnifiques pour découvrir le ténor Werner Güra :

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Bach : Oratorio de Noël
Schäfer, Fink, Güra, Scharinger
Concentus Musicus Wien, Nikolaus Harnoncourt (enr. DHM)

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Haydn : Les Saisons
Kühmeier, Güra, Gerhaher
Concentus Musicus Wien,
Nikolaus Harnoncourt

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Schumann : Das Paradies und das Peri
Röschmann, Fink, Güra, Gerhaher
Choeur et Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise,
Nikolaus Harnoncourt

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GAINSBOURG, de père en fille

15 janvier 2010 dans Portraits d'artiste | Commentaires (0)

Je n’ignore pas que parler ici des Gainsbourg me fait sortir du champ fort circonscrit de mes compétences – et même de toute discussion possible sur ce champ, que mes détracteurs favoris réduisent à la portion d’un mouchoir de poche troué et mes amis patentés aux dimensions de quelques généreux arpents. Là, nous sommes hors champ. Carrément.

Cependant, le battage considérable réalisé autour du film que Joann Sfar consacre à Serge Gainsbourg ne m’a nullement laissé indifférent.

C’est d’abord que j’aime Joann Sfar. Si quelqu’un parmi la demi-douzaine de lecteurs de cette page se trouve connaître Joann Sfar, qu’il n’hésite pas à lui dire que je l’aime. (Toutefois, Joann, l’amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus beau, le plus troublant, etc.).

serge-gainsbourg-by-alexEnsuite, parce qu’aucun apprenti intellectuel dans les années 1980 ne pouvait se soustraire à Serge Gainsbourg, qui écrivait des livres sur un pétomane, citait Rimbaud et brûlait du sale argent capitaliste à la télé. Bref, qui ressemblait à un Baudelaire mâtiné de Verlaine (quoique doré sur tranche comme Haussmann), en un temps où la chanson française était encore largement sardouisée et la littérature française aux mains de Françoise Chandernagor – temps heureusement passé, puisque désormais nous avons Garou et Anna Gavalda. En somme, pour qui devait se positionner dans le champ culturel (comme disait alors un Bourdieu encore chevelu, et même encore vivant), Gainsbourg, ce n’était pas si mal. C’était le temps de Love on the beat, qu’on pourrait qualifier comme la fin de sa période dandy et le début de sa période destroy auto-parodique dont la chanson avec Charlotte était l’étendard grotesque génial.

Charlotte, justement.

En ce temps reculé – car cette femme est, gaudeo referens, plus âgée que moi -, elle n’inspirait à notre libido encore gardée à peu près quiescente par l’absence d’internet, qu’une révérence modérée. Il est vrai que la mode de la plate adolescente avait pâli devant l’abondance d’une Sophie Favier, dont le talent hélas ! ne sera sans doute jamais célébré au cinéma, sauf peut-être par Franck Dubosc, qui est à Joann Sfar ce que le sapeur Camember est à Jeanne d’Arc. Toutefois, à la différence de Sophie, Charlotte sut durer (aucune contrepèterie ne grève cette formule), et fleurir et grandir et s’épanouir et prospérer.

Certes lorsqu’on l’entend aujourd’hui susurrer sur toutes les ondes que vraiment elle est très timide et qu’elle déteste qu’on parle d’elle, tout en feuilletant un magazine féminin où elle pose en guêpière et en prenant des billets pour un film où elle subit les derniers outrages au fond des bois, on reste un peu dubitatif. Mais que voulez-vous, le talent se transmet de père en fille, et nous reconnaissons en Charlotte une bonne part du dandysme de papa.

Aussi, profitant de notre abonnement à Qobuz, profitâmes-nous de la promotion gainsbouro-sfarienne pour prendre enfin connaissance, avec un léger temps de retard dû à notre torpeur métaphysique, de l’album de Charlotte, intitulé « IRM ».

people-charlotte-gainsbourg-2407226_1350Faut-il le dire ? Notre sensibilité exacerbée de chroniqueur de musique classique se trouva aussitôt comme chez elle dans cet album. Quelques exemples seulement sont rendus possibles par la nécessaire brièveté de cette chronique. Quoi ! Qu’on écoute la chanson donnant son titre à l’album !IRM. On est fasciné aussitôt par un médium vocal riche, posé avec délicatesse mais résolution sur un accompagnement orchestral délibérément réduit afin de laisser aux harmoniques du timbre l’espace de leur épanouissement. Dans le deuxième couplet, notamment, quoique la subtilité des paroles ne soit pas incontestable, on admire la capacité de la chanteuse à trouver dans sa gorge des effets d’échos remarquables, quelque chose d’affirmatif et effacé à la fois. Les chœurs sont superbes, et l’on regrette que le directeur n’en soit pas crédité. La basse obstinée produit de remarquables effets de soulignement rythmique.

Toute autre la chair vocale du troisième titre, tout en estompe, et brodant de manière suggestive un timbre virginal sur des paroles où il nous semble bien qu’il est question de chat qui mangent des organes humains.

Faute de place il faut en venir au titre-phare de l’album qu’est, à notre sens, « Voyage » – dont la suggestion baudelairienne et mallarméenne est prégnante. On admire le travail des pupitres de cordes. Et les mots même de Charlotte nous étreignent « voyage au bout du monde, homme sauvage, le mirage, kerosène, cadillac, race humaine, espace vide » (nous citons de mémoire). Elle chante comme sans chanter, en passant, avec la désinvolture du génie hérité, inné, instinctif, certaine de taper où il faut taper pour marquer son temps. Nous autres, besogneux de la chose esthétique, affreux mineurs de fond d’une pensée sinueuse et crasse, sommes crucifiés par cette facilité poétique et lyrique.

Alors, rendant les armes, on se résout à la fin à sa propre nullité, et l’on s’avoue vaincu par cette manière qu’a le talent-né de faire la grimace aux capacités pesamment élaborées et toujours contestables – à cette manière de citer Apollinaire comme si on l’avait écrit soi-même alors que n’importe qui reconnaîtrait Proust dans ma prose comme un rayon de soleil perce le toit épais d’une forêt humide et pourrissante.

La semaine prochaine, je vous parlerai de David Halidai.

NDLR :

Le film de Joann Sfar, dédié à Serge Gainsbourg, et intitulé Gainsbourg (Vie héroïque) sort en salles le 20 janvier. Voici la bande originale, disponible sur Qobuz.

Tous les albums de Serge Gainsbourg

L’album de Charlotte Gainsbourg :

visuel IRM Charlotte Gainsbourg
IRM

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