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Mahler… mais pourquoi ?

12 juillet 2010 dans Non classé | Commentaires (0)

C’est entendu, 2011 célébrera Mahler. Dans un éditorial de Diapason de mai 2010, Ivan Alexandre ironisait avec sa verve habituelle sur ces orchestres plus aptes à mettre en place une symphonie de Mahler qu’une symphonie de Haydn, le fatras sonore de Mahler tolérant ce que le cordeau musical de Haydn ne supporte pas. Et de plaider pour des orchestres moins empoisonnés par les à-peu-près qu’autorise la musique de Mahler et disciplinés davantage par la rigueur classique.

On ne contestera pas ici ce point de vue. Même si l’expérience l’ébrèche sérieusement, il conserve le mérite de porter à la réflexion.

Plutôt s’interrogera-t-on sur ce que l’œuvre de Mahler peut encore dire à l’oreille de nos contemporains, surtout en France. Ces lieder bâtis sur le folklore germanique, qui nous est devenu plus étranger que la voie du Tao, qu’en faisons-nous ? Et même (suite dans les idées) les textes sinisants du Chant de la Terre, qu’ont-ils à nous dire, s’il est vrai qu’ils marient l’antique esprit dionysiaque et la sensible impermanence de la chair ? Encore n’est-ce rien au regard des symphonies. Je me demande ce qui, en elles, ne contredit pas la passion contemporaine pour ce qui dit tout, tout de suite, pour ce qui regonfle les batteries immédiatement sans jamais suggérer que le pourrissement de toute chose est à l’œuvre ? Les valses infinies et décadentes de Mahler, cette fin de partie sonore à laquelle on pressent bien que succédera un silence tenace, enfin ce prélude à tout effondrement est indéniablement moderne – mais convient-il à l’obstination contemporaine de colorer d’optimisme les désastres les plus évidents ? Comment le goût actuel pour ce qui est uniment positif, lumineux, béatement prometteur peut-il se faire au discours mahlérien, que mine la certitude de la déréliction et l’ivresse de l’apocalypse ?

Une fois de plus, on se demande si cette célébration ne se fera pas sur fond de malentendu. On voit d’ici Mahler promu moderne parmi les modernes, car libéré des conventions, affranchi des normes – ah, les normes ! Et pour sa part la plus incontestablement funèbre, ne doutons pas qu’elle comblera ce sentimentalisme par lequel l’époque a comblé l’absence résolue de tout tragique. Les enfants morts de Mahler donneront peut-être lieu à un de ces reportages sur l’accompagnement du deuil en milieu smicard dont la télévision a le secret.

On se demande franchement par quel canal l’atroce discours de Mahler serait communiqué à l’aise contemporaine. Car il ne faut pas s’y tromper : si l’époque se complaît parfois dans l’évocation de ses malaises, c’est le plus souvent pour se racheter de vivre une telle bombance et de péter de joie dans ses culottes de lycra.

On attend avec une sorte de gourmandise le moment où les salles de la France entière seront confrontées à la fétidité, à la pourriture, à la grimace, à la déliquescence mahlériennes. Moment où notre Français goinfré sera, snobisme culturel oblige, mis face à l’ignoble dégoût mahlérien, aussi séduisant que le rire glacé de la Mort. L’âme germanique est trempée et retrempée dans ce liquide-là. La France lui aura tout de même préféré, historiquement, le bon rire franc et le gras ébaudissement. L’année Mahler s’annonce, et pour avoir si souvent vu les salles françaises s’endormir à Mahler avant de se réveiller pour un Allegretto rappelant des souvenirs de ciné-club, nous guettons l’œil mi-clos le moment où enfin, à l’entracte, nous entendrons de bons esprits se demander quand on fêtera enfin dignement Offenbach – patience, mes amis, c’est pour 2019 !

PETITE DISCOGRAPHIE QOBUZ

Symphonie n°1
- Rafael Kubelik - Orchestre Symphonique de la Rdio Bavaroise – Audite (live, 2 novembre 1979)
- Karel Ancerl – Orchestre Philharmonique Tchèque – Supraphon

Symphonie n°2
- Klaus Tennstedt – Orchestre Philharmonique de Londres – Yvonne Kenny, soprano – Jard van Nees, mezzo-soprano – LPO Live (live, 20 février 1989)
- Otto Klemperer – Philharmonia Orchestra & Chorus – Elisabeth Schwarzkopf, soprano – Hilde Roessl-Majdan, mezzo-soprano – Emi

Symphonie n°3
- Heinz Rogner – Berlin Rundfunk-Sinfonie-Orchester – Frauenchor des Rundfunkchores Berlin – Knabenstimmen des Rundfunk-Kinderchores Berlin – Jadwiga Rappé, mezzo-soprano – Berlin Classics
- Maurice Abravanel – Utah Symphony Orchestra – Christina Krooskos – Vanguard

Symphonie n°4
- Markus Stenz – Gürzenich-Orchester-Köln – Christiane Oelze – Oehms Classics
- Leonard Bernstein – Concertgebouw Orchestra – Helmut Wittek, soprano – Deutsche Grammophon

Symphonie n°5
- Sir John Barbirolli – New Philharmonia Orchestra – Emi
- Hermann Scherchen – Orchestre de l’Opéra d’État de Vienne – Westminster

Symphonie n°6
- Leonard Bernstein – Orchestre Philharmonique de New York – CBS
- Günther Herbig – Rundfunk-Sinfonieorchester Saarbrücken – Berlin Classics

Symphonie n°7
- Sir Georg Solti – Chicago Symphony Orchestra – Decca
- David Zinman – Tonhalle Orchester Zürich – RCA

Symphonie n°8
- Rafael Kubelik – Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise – Deutsche Grammophon
- Sir Georg Solti – Chicago Symphony Orchestra – Heather Harper, Lucia Popp, Arleen Auger, Yvonne Minton, Helen Watts, René Kollo, etc. – Decca

Symphonie n°9
- Bruno Walter – Wiener Philharmoniker – Emi (1938)
- Sir John Barbirolli – Berliner Philharmoniker – Emi

Le Chant de la Terre
- Eugen Jochum – Concertgebouw Orchestra – Nan Merriman, contralto – Ernst Haefliger, ténor – Deutsche Grammophon
- Bruno Walter – Wiener Philharmoniker – Kathleen Ferrier, contralto – Julius Patzak, ténor – Decca

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Une symphonie vraiment fantastique

27 janvier 2010 dans Non classé | Commentaires (0)

Enregistrée voici deux ans au cours de concerts donnés à la Cité de la Musique, la Symphonie fantastique façon van Immerseel offre de Berlioz un visage différent. Moins de sentimentalité, plus de sentiment. Moins de grimace, plus d’ironie. Moins d’enflure, plus de théâtre. Moins de folie, plus de récit. A lire les écrits de Berlioz, on ne peut s’empêcher de penser que van Immerseel, bousculant des habitudes bien établies, nous rapproche du visage authentique du Maître.

Jos Van Immerseel, le propos liminaire à votre enregistrement est semé de mots empruntés à la rhétorique classique (ars inveniendi, illusio) et cependant, vous vantez la modernité de Berlioz.
Les deux ne sont pas contradictoires à mon avis. L’erreur serait de croire que la modernité se passe de cadres. Or Berlioz écrit en respectant avec rigueur un cadre formel très manifeste dans sa partition. Notre méthode est assez simple, nous partons avant tout de la partition. Pour commencer nous ne nous référons pas aux sources secondaires, ni aux idées reçues. Nous jouons ce qui est écrit. C’est-à-dire que nous nous en tenons aux consignes du compositeur, qui chez Berlioz sont extrêmement précises. Souvent, on croit que les explosions de sentiment de la Fantastique tiennent à une écriture fiévreuse, désordonnée, hâtive. Or il est impossible de créer dans cet état. Berlioz a écrit note après note, pesant chacune selon la précédente. Nous ne pouvons pas substituer à cette rigueur une sorte de surenchère délirante. La modernité vient de la manière de traiter l’orchestre, les timbres.

Justement, votre interprétation sonne de manière tout à fait singulière. Elle fait apparaître chez Berlioz un humour grinçant, un théâtre, bien plus familiers au romantisme de 1830 que les grandes envolées post-romantiques. Est-ce là un geste interprétatif concerté de votre part ou bien est-ce que cela survient pour ainsi dire tout seul ?
Ma croyance fondamentale, c’est que le compositeur écrit en fonction des instruments qu’il connaît et a dans l’oreille à l’instant de la composition. Ainsi, vous n’aurez pas de la Fantastique une idée très juste si on la joue par exemple sur un orchestre typiquement viennois. Notre priorité est de rassembler tous les instruments de ces années 1830-1850 avant de jouer ensemble. Le jour venu, nous nous réunissons, nous jouons l’œuvre et nous écoutons ce que cela donne…

Dans le cas de la Fantastique, comment avez-vous réagi ?
C’était la première fois que l’orchestre et moi entendions ce résultat. On ne s’y attendait pas. Je dois dire que nous étions ravis. Vous savez, plusieurs des musiciens d’Anima Eterna viennent justement pour cela : découvrir le visage véritable d’un compositeur. Ils jouent dans d’autres orchestres par ailleurs. Mais ce qui les intéresse, c’est cette recherche que nous faisons ensemble. Après cette première audition, nous avons cherché comme dans un laboratoire les justes tempi, les équilibres acceptables par tout le monde.

N’avez-vous pas l’impression aujourd’hui que cette recherche quasi scientifique qui vous anime est devenue assez rare même dans les orchestres sur instruments anciens et qu’en somme, le label « instruments anciens » s’est un peu banalisé ?
Disons qu’il y a ceux qui continuent à chercher, et les profiteurs. Récemment, j’entendais un concert Beethoven sur instruments anciens. C’était pas mal joué. Mais rien n’était abouti. Aucun des choix n’était cohérent. On avait fait les choses à moitié. Et je me suis dit « mais alors à quoi ça sert » ? Le problème ce n’est pas les instruments anciens, c’est la philosophie qu’il y a derrière et je sais bien que souvent cette philosophie s’est perdue en route.

Du coup vous êtes considéré comme un original…
Peut-être parce que la manière dont nous faisons sonner certaines œuvres, la recherche que nous menons, sont devenues un peu rares.

Me permettrez-vous de dire qu’il y a tout de même quelque chose de frustrant dans cette recherche : avec Berlioz ici comme par exemple avec Johann Strauss il y a quelque temps, vous faites émerger un visage neuf, et l’on se dit que vous avez mis le doigt sur une vérité nouvelle – puis cela dure un disque, et plus rien… avec Berlioz, en particulier, si souvent déformé, allez-vous poursuivre la recherche ?
Hé bien… non (rires). Nous procédons par escales…

Et quelle est la logique de ces escales ?
Le hasard ! Notre projet Ravel par exemple est né de notre projet Rimski-Korsakov. J’avais demandé à notre premier violon de nous proposer un concerto et elle m’a proposé… Schéhérazade. Va pour Schéhérazade. Nous commençons à travailler et certains musiciens disent : « oh, mais on pressent déjà l’univers sonore de Ravel ». Donc on a continué avec Ravel…

Pourtant on aurait pu rêver que vous enregistriez les Nuits d’Eté.

Cela a failli se faire il y a deux ans à l’initiative d’un producteur de festival, puis c’est tombé à l’eau. De toute façon, la dimension vocale est compliquée. Nous n’avons pas de choeur ni de solistes qui nous soient propres. Pour la Messe de Haydn et la Neuvième de Beethoven, il a fallu constituer le chœur et le former, c’est contraignant.

Quelles seront alors vos prochaines escales ?

Nous partons pour Debussy, Rachmaninov, Brahms… Mais je prends votre question sur Berlioz pour une invitation. Qui sait ?

Des propos recueillis par Sylvain Fort, le 26 janvier 2009.

DISCOGRAPHIE :

Jos van Immerseel - Berlioz : Symphonie Fantastique

Hector Berlioz
Symphonie fantastique (1830), Le Carnaval Romain (1834)
Anima Eterna
Direction : Jos van Immerseel (ZIG ZAG TERRITOIRES, 2009)

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Le « All you can eat » du classique

dans Non classé | Commentaires (0)

S’il est bien quelque chose qu’il est interdit de critiquer aujourd’hui dans le monde de la musique classique tel qu’il va, ce sont bien les Folles Journées de Nantes. Mettez-la au singulier si vous le voulez, cela restera l’Icône de ce qu’il faut faire et de ce qui réussit aujourd’hui en matière de production artistique.

Nombreux sont ceux qui sur l’Icône jettent les gouttes d’eau bénite de leur assentiment bienveillant. La presse musicale d’abord, qui consacre toujours sa couverture au compositeur choisi par le directeur artistique, René Martin. Et la presse en général, et les médias, qui retournent en tout sens l’Icône pour mieux en adorer les merveilleux détails et les raffinés secrets. Les gens de la culture qui voient là l’alliance tant espérée entre la démocratisation et la culture élitaire, entre la foule et le salon, entre le Peuple et l’Art. Et puis les responsables municipaux du commerce et de l’artisanat, qui flairent l’aubaine derrière le tiroir-caisse.

L’ultime bénisseur – et c’est un adoubement qui ne se conteste pas, ne saurait se contester, ne se contestera donc jamais – c’est la foule même qui se rue sur cette folle journée, assaille les salles, pille le disquaire, étreint les artistes jusqu’à la fermeture de l’événement, où enfin elle fond en larmes devant les caméras gourmandes tant fut forte l’émotion et tant jamais au grand jamais on n’aurait cru que Chopin (Bach, Mozart..), c’est si bien.

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Qui aurait l’audace de tirer un coup de pistolet dans ce concert de louanges ? Qui pourrait contester à Madame Machin l’authenticité de son émotion esthétique, la réalité profonde de son remuement d’entrailles, enfin qui pourrait se plaindre que pendant quelques heures la plèbe ait été arrachée à la torpeur de la télévision et à la langueur ignoble des après-midi passés à ne point se cultiver ?

Hé bien, osons quand même. Et avouons que cette manifestation nous porte sur les nerfs. Avouons, oui, que son format, sa mise en scène, sa médiatisation nous font horreur. Ce sentiment, ai-je le droit de l’éprouver ? Je crois que oui, et je suis aussi libre de ne pas aller aux Folles Journées que d’autres de s’y ruer.

Les raisons de ce sentiment sont-elles odieuses ? Cela dépend. Odieuses peut-être si ce soulèvement de cœur me venait de la perspective de voir le bas-peuple partager à son tour un art que j’estimerais réservé aux initiés (quelle blague !). Odieuses si l’idée que les gens venant là sont tous des ignorants (au contraire). Odieuses si le soupçon me venait que cette musique, jouée ainsi, ne peut capter que la moitié de l’attention qu’elle mérite (c’est déjà ça). Odieuses si me semblait contestable l’idée même que l’on puisse faire du battage autour de la musique classique (que fais-je d’autre ?).

Toutes ces raisons me sont étrangères. A tel point qu’il ne m’intéresse même pas d’y entrer. Non, ce qui me hérisse, c’est la transposition à la musique classique d’une notion, d’une idée, d’une vision, qui sont celle de Masse. A la Masse, qu’offrir, sinon la masse ?

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Derrière la Folle Journée se profile cette ombre : la Masse aime les hypermarchés, les stades, les embouteillages du départ en vacances, les plages bondées, les concerts en plein air… hé bien, allons-y gaiement, donnons-lui de la musique classique, mais au kilomètre ! à la tonne ! livrons en gros ! Dans le tas, ils trouveront bien quelque chose qui leur plaira.

Ah, la Masse aime à être étourdie, gavée, elle aime en avoir pour son argent ? Faisons-lui le coup du Lunapark ! Disneyland au pays de la double croche ! Chopin chez Mickey ! Ils aiment la Fête de la Bière ? La Foire du Trône ? En voilà ! Régalez-vous ! Attractions pour les petits et les grands !

Quoi ? La plèbe réclame des vedettes, des tubes, des rengaines ? Allons-y, faisons venir des stars et si ce ne sont pas des stars, faisons croire que c’en sont ! Et puis, Mozart, Chopin, Beethoven c’est du solide (et même Schubert, c’est bankable), et si on cherche plus loin on a quoi ?…euh… ben… Les Romantiques allemands… Les Russes… et pis euh… Les Teutons à perruques ! Ouais et la prochaine fois ? Bon il nous reste… euh… Les Anglais, un paquet d’Italiens, et un jour on fera les Ricains, promis. Formidable. Voilà de la programmation. Voilà qui parle au peuple.

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Oh, mais attendez, l’important c’est que les vraies gens se cultivent un peu, me dira-t-on. Il faut bien faire des concessions sur le format : on ne va tout de même pas privatiser l’Opéra de Versailles pour quelques ploucs ! Et puis, des ploucs, il y en a plein, donc il faut voir grand !

Aussi, je hume derrière ces bons sentiments, ces déversements démocratiques, ce tout-à-l’égout du politiquement correct la conception la plus caricaturale de l’éducation et de la culture, qui se résume en un mot : « ouvrons le robinet ». Voilà. Et que les veaux s’abreuvent. Buffet à volonté ! All you can eat ! Jusqu’à ce que le tympan explose !

Et ils y vont ! D’un amphithéâtre à une salle obscure, d’un hall immense à un salon étouffant, avec leur manteau sur le bras, leurs sacs, leur hâte… hé oui – que font-ils ? Mais… ils se cultivent ? Non ! Ils consomment de la culture ! Je n’y peux rien, voilà ce qui, là-dedans, me dégoûte. Faudra-t-il y opposer l’éloge de la transmission bien faite, de l’éveil, de l’explication, de l’attention, de la rareté ? Las, c’est inutile. Et les gentils organisateurs ont toujours le contre-exemple tout prêt, évidemment (cela s’appelle : la vitrine).

Et René Martin, qui a le goût des lieux exclusifs, des festivals d’un niveau très élevé attirant des spectateurs très experts, doit bien savoir, dans un coin de sa tête, ce qu’il vend. C’est ce que le site internet de la Folle Journée appelle un « concept » (plaudite cives !). Mais ce concept est galvaudé : c’est celui de la Fête à Neuneu.

Seulement, c’est la fête foraine sans l’innocence. Aussi, ce concept, je l’appelle idéologie. Le discours qui l’accompagne, je l’appelle phraséologie. Et tout cela réuni, je l’appelle plaisanterie.

Mais elle ne me fait pas rire.

S.F.

CHOPIN SELON LA FOLLE JOURNÉE, puis ensuite :
CHOPIN, L’AUTRE, LE VRAI !

affiche Folles Journées Chopin 2010

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Le pain de ce jour

4 janvier 2010 dans Non classé | Commentaires (0)

royaume oubié cover Je m’apprêtais, pour nourrir cette première page de l’année, à esquisser un subtil parallèle entre deux parutions éditoriales alimentant une préoccupation commune. Je comptais mentionner d’un côté la parution en Folio-Essais de Livres en Feu de Lucien X. Polastron (publié chez Denoël en 2004) et de l’autre celle du nouvel opus de Jordi Savall et de ses compères, Le Royaume oublié : La Croisade contre les Albigeois – la Tragédie cathare (3 disques et un livre richement orné, chez Alia Vox).

Dans les deux cas en effet, il est question de bûcher, ou comme dit Polastron de ce mot plus rare, de « brûlement ». Polastron narre le perpétuel brûlement auquel furent soumis les bibliothèques les plus riches et les incunables les plus rares jusqu’en des temps fort récents. Savall fait entendre les chants et les musiques qui accompagnèrent la naissance du catharisme jusqu’au bûcher de Montségur.

Si l’on veut, le Savall dément en partie le Polastron, puisque la « biblioclastie » n’a en somme pas plus que la crémation des corps humains réussi à éradiquer les traces de croyances et de pratiques ancrées dans la nuit des temps. Anne Brenon, spécialiste du catharisme (et qui signe chez Savall une introduction prenante), dit bien elle-même dans l’un de ses merveilleux livres sur le sujet ce qu’elle doit à l’ouvrage de feu Jacques Lacarrière sur la gnose et les gnostiques, et sur l’idée de rémanence de l’esprit gnostique – ce qui nous renvoie à une antiquité plus haute encore.

cover anne brenon

Dans ces deux livraisons simultanées ou presque, il est préférable d’avoir quelque goût pour l’enluminure, l’histoire des hommes et de leur foi, pour le gay sçavoir, pour ce qui, dans l’histoire, n’est pas réductible à l’événement et cependant reste comme un impérissable jalon chronologique – premier incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (-47) comme Bûcher de Montségur (1244) sont deux piliers significatifs de leur temps tout entier.

Je m’apprêtais, et puis à ce stade je fais un peu plus que m’apprêter. Mais voici, je m’arrête. Ce faisant sans doute je tombe dans le travers de ces bibliovores peu amènes pour l’esprit d’érudition qui fabrique et justifie les bibliothèques – et qui distingue le bibliovore du bibliomane, sans même parler du bibliophile dont La Bruyère se moque gentiment dans Les Caractères.

Au bibliovore répond le mélovore, au bibliomane, le mélomane – mais quelle grandeur y a-t-il dans une manie ? C’est-à-dire dans une passion qui n’est pas faite d’approfondissement permanent, mais surtout et avant tout d’élargissement ? Sans doute ni plus ni moins de grandeur qu’au savoir qui se pique d’abord de faire du surplace et de forer toujours plus loin à son emplacement jusqu’à créer le goulot d’étranglement et en somme la fosse sépulcrale de sa propre stérilité.

Dans les deux cas cependant me prend un immense vertige. Celui-là même que l’on ressent devant le vide. Ce vide où s’abîme celui qui va au fond des choses – au risque d’y rester, comme disait Cocteau – et cette immense vacuité où s’ébat la libido de l’aspirant-omniscient. Dans le cas de Savall comme dans le cas de Polastron, la ressaisie spectaculaire de moments majeurs de l’histoire des hommes et de leur culture ne nous convie finalement qu’à un banquet de cendres (pour reprendre les termes d’un autre brûlé).

Et c’est ce goût de cendre qui nous hante lorsque nous refermons le livre et lorsque nous finissons notre écoute. Tout cela parti au vent, pour toujours, regrets éternels. Et quoi ? Et rien. Car dans tout cela, qu’est-ce qui nous fait vivre ? Est-ce justement le souvenir perpétué, la connaissance renouvelée, le renouement avec des figures et des faits anciens dont le fil s’est perdu qui nous aide à nous maintenir vivants, en alerte, au fait et au faîte du monde ? J’y vois cependant quelque chose comme un ressassement utile et salutaire, certes, mais perclus de mort et de souvenance un rien inféconde. Car il faut adopter une posture étrange en ce début de siècle pour penser que vraiment les secrets alchimiques, les recettes d’Apollonius de Tyane, le consolament cathare et autres formules oubliées peuvent avoir pour nous une quelconque valeur vivifiante.

Avec Borges – ou bien Umberto Eco, qui lui adresse un clin d’œil appuyé – nous pouvons rêver de la bibliothèque infinie, et espérer que le paradis y ressemblera. Nous pouvons bien nous entretenir dans l’idée que le savoir du passé et la continuation de la mémoire nous sauve des errances et des aveuglements.

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L’écheveau est complexe à démêler. Il faut absolument faire obstacle à tous les assassins de la mémoire, aux révisionnistes de tout poil, aux mystificateurs. C’est ce que Savall et Polastron nous rappellent, et c’est bien. Mais il faut aussi nous situer dans notre aujourd’hui, trouver la juste sensibilité qui nous relie au présent, à un présent qui ne soit pas la reconstitution fugace et fausse d’un passé rêvé par défaut. Il faut trouver notre pain de ce jour, comme dit la prière. Et ce n’est pas forcément le pain d’hier, qu’on nous sert en abondance, qui nous offrira la plus profitable des nourritures.

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Eloge de l’inquiétude

20 décembre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Nietzsche écrit dans son Contre Wagner :

« Oh ! maintenant, combien vous répugne la jouissance, la grossière, sourde et obscure jouissance comme la comprennent les jouisseurs, nos « gens cultivés », nos riches et nos gouvernants ! Avec quelle malice prêtons-nous l’oreille à tout ce tam-tam forain au milieu duquel l’homme cultivé et les grandes villes se laissent aujourd’hui violenter par l’art, par le livre, par la musique, qui emploient des philtres spirituels pour les contraindre aux « jouissances spirituelles » ! nietzsche_picture_1Combien ces clameurs théâtrales de la passion nous font mal aux oreilles, comme tout le tumulte romantique, le désordre des sens, qui plaît à la populace cultivée, comme toutes ses aspirations vers l’élevé, le sublime, l’amphigourique, comme tout cela nous est devenu étranger ! Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! Avant tout, un art pour artistes, uniquement pour artistes ! Ensuite nous nous comprenons mieux sur ce qui en constitue la première nécessité : la sérénité, toute sérénité, mes amis !… Il y a quelque chose que nous savons trop bien, nous les savants : oh ! comme nous apprenons désormais à bien oublier, à bien ignorer, comme artistes !… Et quel est notre avenir : on ne nous retrouvera guère, suivant le chemin de ces jeunes Égyptiens qui, la nuit, infestent les temples, embrassent les statues et veulent dévoiler, découvrir, mettre en pleine lumière, tout ce qui pour de bonnes raisons est tenu caché.

Non, ce mauvais goût, cette volonté d’atteindre la vérité, « la vérité à tout prix », ces transports d’adolescents dans l’amour de la vérité, nous rebutent, en outre nous sommes trop éprouvés, trop sérieux, trop gais, trop endurcis, trop profonds… nous ne croyons plus que la vérité demeure la vérité, quand on lui arrache son voile, — nous avons assez vécu à croire cela… aujourd’hui c’est pour nous affaire de convenance qu’on ne veuille pas voir toute chose dans sa nudité, ne pas se trouver présent partout, ne pas tout comprendre ni tout savoir ». Edvard Munch, <i>Friedrich Nietzsche</i> (1906)Tout comprendre c’est tout mépriser. « Est-il vrai que le bon Dieu soit présent partout ? » demandait une petite fille à sa mère ; « je trouve cela bien inconvenant. » — Avis aux philosophes !… on devrait avoir plus de respect pour la pudeur avec laquelle la nature, derrière des énigmes et des incertitudes confuses, s’est cachée. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas laisser voir ses raisons… Peut-être son nom, pour parler grec, est-il Baubo… Oh ! ces Grecs, ils s’y entendaient à vivre ! Pour cela il est nécessaire de s’arrêter vaillamment à la surface, au pli, à la peau, d’adorer l’apparence, de croire aux formes, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur…

Et maintenant n’y revenons-nous pas, nous les casse-cou de l’esprit qui avons gravi les cimes les plus hautes et les plus dangereuses de la pensée présente, et avons regardé de là autour de nous et au-dessous de nous ? Ne sommes-nous pas aussi Grecs en cela ? adorateurs des formes, des sons, des mots ! Pour cela également ne sommes-nous pas artistes ?… »

Épilogue d’un opus secondaire du philosophe auquel les mélomanes ont toujours accordé un immense crédit. Je le relisais récemment, sans raison véritable, peut-être parce que la médiocre Carmen de La Scala m’avait donné envie de revenir à ce plaidoyer pour un art du midi. Peut-être aussi parce que la neige et le froid m’avaient fait songer au soleil d’Italie et que l’élan vers cette lumière n’a jamais été mieux dit que par Nietzsche. Et pourtant. Lorsque je relus ce passage final, je ne sais quelle fibre se hérissa, et surtout à la lecture de cette phrase : « Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! »

Car alors, comme André Suarès, je ne pus m’empêcher de songer : Nitche, tes hommes sont venus. Ceux qui ont réhabilité un art du joli, du précieux, de la lumière diaphane et étale, d’un superficiel assumé, qui en ont retrouvé la recette et étendu les principes. Oh oui, elle a disparu l’ « inquiétude divine » et même devant Schubert ou Schumann, les plus évanescents s’écrient « comme c’est joli ! ». Et de roucoulade en show artificiel (pauvre Andsnes, otage de son grapheur inepte), nous voici conduits à des spectacles n’apportant rien d’autre qu’un contentement creux, à des musiques chatoyantes et vides, à une gastronomie esthétique aux délices faisandés. De disque en concert, nous voici confrontés au verre à moitié vide d’une pratique artistique dépourvue d’ancrage et de signification. Le décoratif triomphe, qu’il soit sordide ou faussement luxuriant. Est-ce cela que Nietzsche voulait ? N’est-ce pas dans sa revendication anti-wagnérienne que se trouve la part la plus délibérément nébuleuse et en réclamant la forclusion de l’inquiétude, n’a-t-il pas tout simplement cédé à une lassitude nerveuse qui aujourd’hui produit en effet ses fruits amers ? Je plaide, moi, pour le retour du grand tremblement, des prêtres et des vestales, pour les profondeurs qui tonnent, et pour le désarroi des consciences face au surgissement impérieux de l’Art. Je plaide pour l’inquiétude, le sublime, et pour le grand Rituel. Wagner, reviens !

Petite histoire de la futilité en musique (futile comme léger et badin)

mozart_bohmWolfgang Amadeus Mozart :
Eine kleine Nachtmusik
Berliner Philharmoniker, Karl Böhm

bach_stokowski_4Johann Sebastian Bach / Leopold Stokowski :
Transcriptions
BBC Philharmonic, Matthias Bamert

zarathoustra_reiner_1Richard Strauss (1864-1949) :
Also sprach Zarathustra, Ein Heldenleben
Chicago Symphony Orchestra, Fritz Reiner (RCA)

kleiber_strauss_2Johann Strauss père (1804-1849) et fils (1825-1899) :
Ouvertures, Polkas, Valses, Mazurkas
Wiener Philharmoniker, Carlos Kleiber (Sony Classical, 1992)

poulenc tortelier_3Darius Milhaud – Jacques Ibert – Francis Poulenc :
Le Boeuf sur le toit – Divertissement – Les Biches
Ulster Orchestra, Yan-Pascal Tortelier (Chandos)

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