Mahler… mais pourquoi ?

C’est entendu, 2011 célébrera Mahler. Dans un éditorial de Diapason de mai 2010, Ivan Alexandre ironisait avec sa verve habituelle sur ces orchestres plus aptes à mettre en place une symphonie de Mahler qu’une symphonie de Haydn, le fatras sonore de Mahler tolérant ce que le cordeau musical de Haydn ne supporte pas. Et de plaider pour des orchestres moins empoisonnés par les à-peu-près qu’autorise la musique de Mahler et disciplinés davantage par la rigueur classique.
On ne contestera pas ici ce point de vue. Même si l’expérience l’ébrèche sérieusement, il conserve le mérite de porter à la réflexion.
Plutôt s’interrogera-t-on sur ce que l’œuvre de Mahler peut encore dire à l’oreille de nos contemporains, surtout en France. Ces lieder bâtis sur le folklore germanique, qui nous est devenu plus étranger que la voie du Tao, qu’en faisons-nous ? Et même (suite dans les idées) les textes sinisants du Chant de la Terre, qu’ont-ils à nous dire, s’il est vrai qu’ils marient l’antique esprit dionysiaque et la sensible impermanence de la chair ? Encore n’est-ce rien au regard des symphonies. Je me demande ce qui, en elles, ne contredit pas la passion contemporaine pour ce qui dit tout, tout de suite, pour ce qui regonfle les batteries immédiatement sans jamais suggérer que le pourrissement de toute chose est à l’œuvre ? Les valses infinies et décadentes de Mahler, cette fin de partie sonore à laquelle on pressent bien que succédera un silence tenace, enfin ce prélude à tout effondrement est indéniablement moderne – mais convient-il à l’obstination contemporaine de colorer d’optimisme les désastres les plus évidents ? Comment le goût actuel pour ce qui est uniment positif, lumineux, béatement prometteur peut-il se faire au discours mahlérien, que mine la certitude de la déréliction et l’ivresse de l’apocalypse ?
Une fois de plus, on se demande si cette célébration ne se fera pas sur fond de malentendu. On voit d’ici Mahler promu moderne parmi les modernes, car libéré des conventions, affranchi des normes – ah, les normes ! Et pour sa part la plus incontestablement funèbre, ne doutons pas qu’elle comblera ce sentimentalisme par lequel l’époque a comblé l’absence résolue de tout tragique. Les enfants morts de Mahler donneront peut-être lieu à un de ces reportages sur l’accompagnement du deuil en milieu smicard dont la télévision a le secret.
On se demande franchement par quel canal l’atroce discours de Mahler serait communiqué à l’aise contemporaine. Car il ne faut pas s’y tromper : si l’époque se complaît parfois dans l’évocation de ses malaises, c’est le plus souvent pour se racheter de vivre une telle bombance et de péter de joie dans ses culottes de lycra.
On attend avec une sorte de gourmandise le moment où les salles de la France entière seront confrontées à la fétidité, à la pourriture, à la grimace, à la déliquescence mahlériennes. Moment où notre Français goinfré sera, snobisme culturel oblige, mis face à l’ignoble dégoût mahlérien, aussi séduisant que le rire glacé de la Mort. L’âme germanique est trempée et retrempée dans ce liquide-là. La France lui aura tout de même préféré, historiquement, le bon rire franc et le gras ébaudissement. L’année Mahler s’annonce, et pour avoir si souvent vu les salles françaises s’endormir à Mahler avant de se réveiller pour un Allegretto rappelant des souvenirs de ciné-club, nous guettons l’œil mi-clos le moment où enfin, à l’entracte, nous entendrons de bons esprits se demander quand on fêtera enfin dignement Offenbach – patience, mes amis, c’est pour 2019 !
PETITE DISCOGRAPHIE QOBUZ
Symphonie n°1
- Rafael Kubelik - Orchestre Symphonique de la Rdio Bavaroise – Audite (live, 2 novembre 1979)
- Karel Ancerl – Orchestre Philharmonique Tchèque – Supraphon
Symphonie n°2
- Klaus Tennstedt – Orchestre Philharmonique de Londres – Yvonne Kenny, soprano – Jard van Nees, mezzo-soprano – LPO Live (live, 20 février 1989)
- Otto Klemperer – Philharmonia Orchestra & Chorus – Elisabeth Schwarzkopf, soprano – Hilde Roessl-Majdan, mezzo-soprano – Emi
Symphonie n°3
- Heinz Rogner – Berlin Rundfunk-Sinfonie-Orchester – Frauenchor des Rundfunkchores Berlin – Knabenstimmen des Rundfunk-Kinderchores Berlin – Jadwiga Rappé, mezzo-soprano – Berlin Classics
- Maurice Abravanel – Utah Symphony Orchestra – Christina Krooskos – Vanguard
Symphonie n°4
- Markus Stenz – Gürzenich-Orchester-Köln – Christiane Oelze – Oehms Classics
- Leonard Bernstein – Concertgebouw Orchestra – Helmut Wittek, soprano – Deutsche Grammophon
Symphonie n°5
- Sir John Barbirolli – New Philharmonia Orchestra – Emi
- Hermann Scherchen – Orchestre de l’Opéra d’État de Vienne – Westminster
Symphonie n°6
- Leonard Bernstein – Orchestre Philharmonique de New York – CBS
- Günther Herbig – Rundfunk-Sinfonieorchester Saarbrücken – Berlin Classics
Symphonie n°7
- Sir Georg Solti – Chicago Symphony Orchestra – Decca
- David Zinman – Tonhalle Orchester Zürich – RCA
Symphonie n°8
- Rafael Kubelik – Orchestre Symphonique de la Radio Bavaroise – Deutsche Grammophon
- Sir Georg Solti – Chicago Symphony Orchestra – Heather Harper, Lucia Popp, Arleen Auger, Yvonne Minton, Helen Watts, René Kollo, etc. – Decca
Symphonie n°9
- Bruno Walter – Wiener Philharmoniker – Emi (1938)
- Sir John Barbirolli – Berliner Philharmoniker – Emi
Le Chant de la Terre
- Eugen Jochum – Concertgebouw Orchestra – Nan Merriman, contralto – Ernst Haefliger, ténor – Deutsche Grammophon
- Bruno Walter – Wiener Philharmoniker – Kathleen Ferrier, contralto – Julius Patzak, ténor – Decca
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