GAINSBOURG, de père en fille
Je n’ignore pas que parler ici des Gainsbourg me fait sortir du champ fort circonscrit de mes compétences – et même de toute discussion possible sur ce champ, que mes détracteurs favoris réduisent à la portion d’un mouchoir de poche troué et mes amis patentés aux dimensions de quelques généreux arpents. Là, nous sommes hors champ. Carrément.
Cependant, le battage considérable réalisé autour du film que Joann Sfar consacre à Serge Gainsbourg ne m’a nullement laissé indifférent.
C’est d’abord que j’aime Joann Sfar. Si quelqu’un parmi la demi-douzaine de lecteurs de cette page se trouve connaître Joann Sfar, qu’il n’hésite pas à lui dire que je l’aime. (Toutefois, Joann, l’amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus beau, le plus troublant, etc.).
Ensuite, parce qu’aucun apprenti intellectuel dans les années 1980 ne pouvait se soustraire à Serge Gainsbourg, qui écrivait des livres sur un pétomane, citait Rimbaud et brûlait du sale argent capitaliste à la télé. Bref, qui ressemblait à un Baudelaire mâtiné de Verlaine (quoique doré sur tranche comme Haussmann), en un temps où la chanson française était encore largement sardouisée et la littérature française aux mains de Françoise Chandernagor – temps heureusement passé, puisque désormais nous avons Garou et Anna Gavalda. En somme, pour qui devait se positionner dans le champ culturel (comme disait alors un Bourdieu encore chevelu, et même encore vivant), Gainsbourg, ce n’était pas si mal. C’était le temps de Love on the beat, qu’on pourrait qualifier comme la fin de sa période dandy et le début de sa période destroy auto-parodique dont la chanson avec Charlotte était l’étendard grotesque génial.
Charlotte, justement.
En ce temps reculé – car cette femme est, gaudeo referens, plus âgée que moi -, elle n’inspirait à notre libido encore gardée à peu près quiescente par l’absence d’internet, qu’une révérence modérée. Il est vrai que la mode de la plate adolescente avait pâli devant l’abondance d’une Sophie Favier, dont le talent hélas ! ne sera sans doute jamais célébré au cinéma, sauf peut-être par Franck Dubosc, qui est à Joann Sfar ce que le sapeur Camember est à Jeanne d’Arc. Toutefois, à la différence de Sophie, Charlotte sut durer (aucune contrepèterie ne grève cette formule), et fleurir et grandir et s’épanouir et prospérer.
Certes lorsqu’on l’entend aujourd’hui susurrer sur toutes les ondes que vraiment elle est très timide et qu’elle déteste qu’on parle d’elle, tout en feuilletant un magazine féminin où elle pose en guêpière et en prenant des billets pour un film où elle subit les derniers outrages au fond des bois, on reste un peu dubitatif. Mais que voulez-vous, le talent se transmet de père en fille, et nous reconnaissons en Charlotte une bonne part du dandysme de papa.
Aussi, profitant de notre abonnement à Qobuz, profitâmes-nous de la promotion gainsbouro-sfarienne pour prendre enfin connaissance, avec un léger temps de retard dû à notre torpeur métaphysique, de l’album de Charlotte, intitulé « IRM ».
Faut-il le dire ? Notre sensibilité exacerbée de chroniqueur de musique classique se trouva aussitôt comme chez elle dans cet album. Quelques exemples seulement sont rendus possibles par la nécessaire brièveté de cette chronique. Quoi ! Qu’on écoute la chanson donnant son titre à l’album !IRM. On est fasciné aussitôt par un médium vocal riche, posé avec délicatesse mais résolution sur un accompagnement orchestral délibérément réduit afin de laisser aux harmoniques du timbre l’espace de leur épanouissement. Dans le deuxième couplet, notamment, quoique la subtilité des paroles ne soit pas incontestable, on admire la capacité de la chanteuse à trouver dans sa gorge des effets d’échos remarquables, quelque chose d’affirmatif et effacé à la fois. Les chœurs sont superbes, et l’on regrette que le directeur n’en soit pas crédité. La basse obstinée produit de remarquables effets de soulignement rythmique.
Toute autre la chair vocale du troisième titre, tout en estompe, et brodant de manière suggestive un timbre virginal sur des paroles où il nous semble bien qu’il est question de chat qui mangent des organes humains.
Faute de place il faut en venir au titre-phare de l’album qu’est, à notre sens, « Voyage » – dont la suggestion baudelairienne et mallarméenne est prégnante. On admire le travail des pupitres de cordes. Et les mots même de Charlotte nous étreignent « voyage au bout du monde, homme sauvage, le mirage, kerosène, cadillac, race humaine, espace vide » (nous citons de mémoire). Elle chante comme sans chanter, en passant, avec la désinvolture du génie hérité, inné, instinctif, certaine de taper où il faut taper pour marquer son temps. Nous autres, besogneux de la chose esthétique, affreux mineurs de fond d’une pensée sinueuse et crasse, sommes crucifiés par cette facilité poétique et lyrique.
Alors, rendant les armes, on se résout à la fin à sa propre nullité, et l’on s’avoue vaincu par cette manière qu’a le talent-né de faire la grimace aux capacités pesamment élaborées et toujours contestables – à cette manière de citer Apollinaire comme si on l’avait écrit soi-même alors que n’importe qui reconnaîtrait Proust dans ma prose comme un rayon de soleil perce le toit épais d’une forêt humide et pourrissante.
La semaine prochaine, je vous parlerai de David Halidai.
NDLR :
Le film de Joann Sfar, dédié à Serge Gainsbourg, et intitulé Gainsbourg (Vie héroïque) sort en salles le 20 janvier. Voici la bande originale, disponible sur Qobuz.
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L’album de Charlotte Gainsbourg :
