Le pain de ce jour
Je m’apprêtais, pour nourrir cette première page de l’année, à esquisser un subtil parallèle entre deux parutions éditoriales alimentant une préoccupation commune. Je comptais mentionner d’un côté la parution en Folio-Essais de Livres en Feu de Lucien X. Polastron (publié chez Denoël en 2004) et de l’autre celle du nouvel opus de Jordi Savall et de ses compères, Le Royaume oublié : La Croisade contre les Albigeois – la Tragédie cathare (3 disques et un livre richement orné, chez Alia Vox).
Dans les deux cas en effet, il est question de bûcher, ou comme dit Polastron de ce mot plus rare, de « brûlement ». Polastron narre le perpétuel brûlement auquel furent soumis les bibliothèques les plus riches et les incunables les plus rares jusqu’en des temps fort récents. Savall fait entendre les chants et les musiques qui accompagnèrent la naissance du catharisme jusqu’au bûcher de Montségur.
Si l’on veut, le Savall dément en partie le Polastron, puisque la « biblioclastie » n’a en somme pas plus que la crémation des corps humains réussi à éradiquer les traces de croyances et de pratiques ancrées dans la nuit des temps. Anne Brenon, spécialiste du catharisme (et qui signe chez Savall une introduction prenante), dit bien elle-même dans l’un de ses merveilleux livres sur le sujet ce qu’elle doit à l’ouvrage de feu Jacques Lacarrière sur la gnose et les gnostiques, et sur l’idée de rémanence de l’esprit gnostique – ce qui nous renvoie à une antiquité plus haute encore.
Dans ces deux livraisons simultanées ou presque, il est préférable d’avoir quelque goût pour l’enluminure, l’histoire des hommes et de leur foi, pour le gay sçavoir, pour ce qui, dans l’histoire, n’est pas réductible à l’événement et cependant reste comme un impérissable jalon chronologique – premier incendie de la bibliothèque d’Alexandrie (-47) comme Bûcher de Montségur (1244) sont deux piliers significatifs de leur temps tout entier.
Je m’apprêtais, et puis à ce stade je fais un peu plus que m’apprêter. Mais voici, je m’arrête. Ce faisant sans doute je tombe dans le travers de ces bibliovores peu amènes pour l’esprit d’érudition qui fabrique et justifie les bibliothèques – et qui distingue le bibliovore du bibliomane, sans même parler du bibliophile dont La Bruyère se moque gentiment dans Les Caractères.
Au bibliovore répond le mélovore, au bibliomane, le mélomane – mais quelle grandeur y a-t-il dans une manie ? C’est-à-dire dans une passion qui n’est pas faite d’approfondissement permanent, mais surtout et avant tout d’élargissement ? Sans doute ni plus ni moins de grandeur qu’au savoir qui se pique d’abord de faire du surplace et de forer toujours plus loin à son emplacement jusqu’à créer le goulot d’étranglement et en somme la fosse sépulcrale de sa propre stérilité.
Dans les deux cas cependant me prend un immense vertige. Celui-là même que l’on ressent devant le vide. Ce vide où s’abîme celui qui va au fond des choses – au risque d’y rester, comme disait Cocteau – et cette immense vacuité où s’ébat la libido de l’aspirant-omniscient. Dans le cas de Savall comme dans le cas de Polastron, la ressaisie spectaculaire de moments majeurs de l’histoire des hommes et de leur culture ne nous convie finalement qu’à un banquet de cendres (pour reprendre les termes d’un autre brûlé).
Et c’est ce goût de cendre qui nous hante lorsque nous refermons le livre et lorsque nous finissons notre écoute. Tout cela parti au vent, pour toujours, regrets éternels. Et quoi ? Et rien. Car dans tout cela, qu’est-ce qui nous fait vivre ? Est-ce justement le souvenir perpétué, la connaissance renouvelée, le renouement avec des figures et des faits anciens dont le fil s’est perdu qui nous aide à nous maintenir vivants, en alerte, au fait et au faîte du monde ? J’y vois cependant quelque chose comme un ressassement utile et salutaire, certes, mais perclus de mort et de souvenance un rien inféconde. Car il faut adopter une posture étrange en ce début de siècle pour penser que vraiment les secrets alchimiques, les recettes d’Apollonius de Tyane, le consolament cathare et autres formules oubliées peuvent avoir pour nous une quelconque valeur vivifiante.
Avec Borges – ou bien Umberto Eco, qui lui adresse un clin d’œil appuyé – nous pouvons rêver de la bibliothèque infinie, et espérer que le paradis y ressemblera. Nous pouvons bien nous entretenir dans l’idée que le savoir du passé et la continuation de la mémoire nous sauve des errances et des aveuglements.
L’écheveau est complexe à démêler. Il faut absolument faire obstacle à tous les assassins de la mémoire, aux révisionnistes de tout poil, aux mystificateurs. C’est ce que Savall et Polastron nous rappellent, et c’est bien. Mais il faut aussi nous situer dans notre aujourd’hui, trouver la juste sensibilité qui nous relie au présent, à un présent qui ne soit pas la reconstitution fugace et fausse d’un passé rêvé par défaut. Il faut trouver notre pain de ce jour, comme dit la prière. Et ce n’est pas forcément le pain d’hier, qu’on nous sert en abondance, qui nous offrira la plus profitable des nourritures.

