Une symphonie vraiment fantastique
Enregistrée voici deux ans au cours de concerts donnés à la Cité de la Musique, la Symphonie fantastique façon van Immerseel offre de Berlioz un visage différent. Moins de sentimentalité, plus de sentiment. Moins de grimace, plus d’ironie. Moins d’enflure, plus de théâtre. Moins de folie, plus de récit. A lire les écrits de Berlioz, on ne peut s’empêcher de penser que van Immerseel, bousculant des habitudes bien établies, nous rapproche du visage authentique du Maître.
Jos Van Immerseel, le propos liminaire à votre enregistrement est semé de mots empruntés à la rhétorique classique (ars inveniendi, illusio) et cependant, vous vantez la modernité de Berlioz.
Les deux ne sont pas contradictoires à mon avis. L’erreur serait de croire que la modernité se passe de cadres. Or Berlioz écrit en respectant avec rigueur un cadre formel très manifeste dans sa partition. Notre méthode est assez simple, nous partons avant tout de la partition. Pour commencer nous ne nous référons pas aux sources secondaires, ni aux idées reçues. Nous jouons ce qui est écrit. C’est-à-dire que nous nous en tenons aux consignes du compositeur, qui chez Berlioz sont extrêmement précises. Souvent, on croit que les explosions de sentiment de la Fantastique tiennent à une écriture fiévreuse, désordonnée, hâtive. Or il est impossible de créer dans cet état. Berlioz a écrit note après note, pesant chacune selon la précédente. Nous ne pouvons pas substituer à cette rigueur une sorte de surenchère délirante. La modernité vient de la manière de traiter l’orchestre, les timbres.
Justement, votre interprétation sonne de manière tout à fait singulière. Elle fait apparaître chez Berlioz un humour grinçant, un théâtre, bien plus familiers au romantisme de 1830 que les grandes envolées post-romantiques. Est-ce là un geste interprétatif concerté de votre part ou bien est-ce que cela survient pour ainsi dire tout seul ?
Ma croyance fondamentale, c’est que le compositeur écrit en fonction des instruments qu’il connaît et a dans l’oreille à l’instant de la composition. Ainsi, vous n’aurez pas de la Fantastique une idée très juste si on la joue par exemple sur un orchestre typiquement viennois. Notre priorité est de rassembler tous les instruments de ces années 1830-1850 avant de jouer ensemble. Le jour venu, nous nous réunissons, nous jouons l’œuvre et nous écoutons ce que cela donne…
Dans le cas de la Fantastique, comment avez-vous réagi ?
C’était la première fois que l’orchestre et moi entendions ce résultat. On ne s’y attendait pas. Je dois dire que nous étions ravis. Vous savez, plusieurs des musiciens d’Anima Eterna viennent justement pour cela : découvrir le visage véritable d’un compositeur. Ils jouent dans d’autres orchestres par ailleurs. Mais ce qui les intéresse, c’est cette recherche que nous faisons ensemble. Après cette première audition, nous avons cherché comme dans un laboratoire les justes tempi, les équilibres acceptables par tout le monde.
N’avez-vous pas l’impression aujourd’hui que cette recherche quasi scientifique qui vous anime est devenue assez rare même dans les orchestres sur instruments anciens et qu’en somme, le label « instruments anciens » s’est un peu banalisé ?
Disons qu’il y a ceux qui continuent à chercher, et les profiteurs. Récemment, j’entendais un concert Beethoven sur instruments anciens. C’était pas mal joué. Mais rien n’était abouti. Aucun des choix n’était cohérent. On avait fait les choses à moitié. Et je me suis dit « mais alors à quoi ça sert » ? Le problème ce n’est pas les instruments anciens, c’est la philosophie qu’il y a derrière et je sais bien que souvent cette philosophie s’est perdue en route.
Du coup vous êtes considéré comme un original…
Peut-être parce que la manière dont nous faisons sonner certaines œuvres, la recherche que nous menons, sont devenues un peu rares.
Me permettrez-vous de dire qu’il y a tout de même quelque chose de frustrant dans cette recherche : avec Berlioz ici comme par exemple avec Johann Strauss il y a quelque temps, vous faites émerger un visage neuf, et l’on se dit que vous avez mis le doigt sur une vérité nouvelle – puis cela dure un disque, et plus rien… avec Berlioz, en particulier, si souvent déformé, allez-vous poursuivre la recherche ?
Hé bien… non (rires). Nous procédons par escales…
Et quelle est la logique de ces escales ?
Le hasard ! Notre projet Ravel par exemple est né de notre projet Rimski-Korsakov. J’avais demandé à notre premier violon de nous proposer un concerto et elle m’a proposé… Schéhérazade. Va pour Schéhérazade. Nous commençons à travailler et certains musiciens disent : « oh, mais on pressent déjà l’univers sonore de Ravel ». Donc on a continué avec Ravel…
Pourtant on aurait pu rêver que vous enregistriez les Nuits d’Eté.
Cela a failli se faire il y a deux ans à l’initiative d’un producteur de festival, puis c’est tombé à l’eau. De toute façon, la dimension vocale est compliquée. Nous n’avons pas de choeur ni de solistes qui nous soient propres. Pour la Messe de Haydn et la Neuvième de Beethoven, il a fallu constituer le chœur et le former, c’est contraignant.
Quelles seront alors vos prochaines escales ?
Nous partons pour Debussy, Rachmaninov, Brahms… Mais je prends votre question sur Berlioz pour une invitation. Qui sait ?
Des propos recueillis par Sylvain Fort, le 26 janvier 2009.
DISCOGRAPHIE :











