Petite contribution au débat sur l’identité nationale
Pour autant que la musique relève de la Civilisation. À bon entendeur.
« Nous savons trop, nous savons mieux que nos devanciers, qu’une nation n’est qu’un des produits de la civilisation dont elle suit le destin.
Les nationalismes sont devenus des provincialismes. Ils ont quelque chose de périmé et même de dérisoire dans un monde dédié au progrès, dans une humanité dont le progrès engage – et menace – l’existence. L’industrie moderne exige de « grands ensembles » et sans doute une organisation mondiale, pour faire face à la multiplication des hommes, au pouvoir destructeur des armes, à l’accroissement des échanges, des ambitions et des besoins. La logique de la démographie et de l’industrie fait éclater les cadres nationaux ; la plupart des patries ont le sentiment de leur exiguïté ; l’indépendance est réclamée avec fureur par des peuples que l’autarcie économique condamnerait à mort. Chaque individu devrait déjà savoir, et pourra de moins en moins ignorer, que sa vie est beaucoup plus liée au train de la civilisation qu’aux rapports de sa nation avec les autres ; car la civilisation ne pourra durer que si elle diminue les inégalités que les nationalismes ont accrues.
(…) Les hommes se rappellent qu’ils ont été des hominiens et pressentent qu’il leur faut devenir toujours davantage des humains. Si les États ne sont que des « monstres froids », les nations ne sont, elles, que leurs tanières.
Déjà on ne se demande plus si l’Europe est nécessaire, mais si elle est suffisante. Comme la Grèce du IIIe siècle a dû comprendre que l’hellénisme lui importait plus que ses cités, les nations, que Hugo et Michelet croyaient des personnes, devront comprendre qu’elles ne sont que des parties de la civilisation qui les a produites, et qui risque de les anéantir.
(…) Les nationalismes ont cessé de signifier un accomplissement pour signifier une résistance : celle des peuples devant l’oppression menaçante des grands organismes, qui grandissent autour d’eux, comme des tours de Babel ; l’astronautique déborde trop évidemment les nations, les nationalismes deviennent donc des refus. C’est pourquoi leurs visages deviennent contractés, moroses. Déjà le mot, si galvaudé, d’Europe, éveille des harmonies plus riches que les mots Allemagne, Italie. La Civilisation devient la véritable patrie des hommes, parce que c’est elle qui suscite chez eux le plus d’espoirs et le plus de craintes. « Homme » rend un son plus émouvant que : Français, Anglais, Espagnol. »
« Le Nationalisme triomphant et perdu »,
in Preuve, mars 1960)