Archive for décembre, 2009

Eloge de l’inquiétude

20 décembre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Nietzsche écrit dans son Contre Wagner :

« Oh ! maintenant, combien vous répugne la jouissance, la grossière, sourde et obscure jouissance comme la comprennent les jouisseurs, nos « gens cultivés », nos riches et nos gouvernants ! Avec quelle malice prêtons-nous l’oreille à tout ce tam-tam forain au milieu duquel l’homme cultivé et les grandes villes se laissent aujourd’hui violenter par l’art, par le livre, par la musique, qui emploient des philtres spirituels pour les contraindre aux « jouissances spirituelles » ! nietzsche_picture_1Combien ces clameurs théâtrales de la passion nous font mal aux oreilles, comme tout le tumulte romantique, le désordre des sens, qui plaît à la populace cultivée, comme toutes ses aspirations vers l’élevé, le sublime, l’amphigourique, comme tout cela nous est devenu étranger ! Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! Avant tout, un art pour artistes, uniquement pour artistes ! Ensuite nous nous comprenons mieux sur ce qui en constitue la première nécessité : la sérénité, toute sérénité, mes amis !… Il y a quelque chose que nous savons trop bien, nous les savants : oh ! comme nous apprenons désormais à bien oublier, à bien ignorer, comme artistes !… Et quel est notre avenir : on ne nous retrouvera guère, suivant le chemin de ces jeunes Égyptiens qui, la nuit, infestent les temples, embrassent les statues et veulent dévoiler, découvrir, mettre en pleine lumière, tout ce qui pour de bonnes raisons est tenu caché.

Non, ce mauvais goût, cette volonté d’atteindre la vérité, « la vérité à tout prix », ces transports d’adolescents dans l’amour de la vérité, nous rebutent, en outre nous sommes trop éprouvés, trop sérieux, trop gais, trop endurcis, trop profonds… nous ne croyons plus que la vérité demeure la vérité, quand on lui arrache son voile, — nous avons assez vécu à croire cela… aujourd’hui c’est pour nous affaire de convenance qu’on ne veuille pas voir toute chose dans sa nudité, ne pas se trouver présent partout, ne pas tout comprendre ni tout savoir ». Edvard Munch, <i>Friedrich Nietzsche</i> (1906)Tout comprendre c’est tout mépriser. « Est-il vrai que le bon Dieu soit présent partout ? » demandait une petite fille à sa mère ; « je trouve cela bien inconvenant. » — Avis aux philosophes !… on devrait avoir plus de respect pour la pudeur avec laquelle la nature, derrière des énigmes et des incertitudes confuses, s’est cachée. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas laisser voir ses raisons… Peut-être son nom, pour parler grec, est-il Baubo… Oh ! ces Grecs, ils s’y entendaient à vivre ! Pour cela il est nécessaire de s’arrêter vaillamment à la surface, au pli, à la peau, d’adorer l’apparence, de croire aux formes, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur…

Et maintenant n’y revenons-nous pas, nous les casse-cou de l’esprit qui avons gravi les cimes les plus hautes et les plus dangereuses de la pensée présente, et avons regardé de là autour de nous et au-dessous de nous ? Ne sommes-nous pas aussi Grecs en cela ? adorateurs des formes, des sons, des mots ! Pour cela également ne sommes-nous pas artistes ?… »

Épilogue d’un opus secondaire du philosophe auquel les mélomanes ont toujours accordé un immense crédit. Je le relisais récemment, sans raison véritable, peut-être parce que la médiocre Carmen de La Scala m’avait donné envie de revenir à ce plaidoyer pour un art du midi. Peut-être aussi parce que la neige et le froid m’avaient fait songer au soleil d’Italie et que l’élan vers cette lumière n’a jamais été mieux dit que par Nietzsche. Et pourtant. Lorsque je relus ce passage final, je ne sais quelle fibre se hérissa, et surtout à la lecture de cette phrase : « Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! »

Car alors, comme André Suarès, je ne pus m’empêcher de songer : Nitche, tes hommes sont venus. Ceux qui ont réhabilité un art du joli, du précieux, de la lumière diaphane et étale, d’un superficiel assumé, qui en ont retrouvé la recette et étendu les principes. Oh oui, elle a disparu l’ « inquiétude divine » et même devant Schubert ou Schumann, les plus évanescents s’écrient « comme c’est joli ! ». Et de roucoulade en show artificiel (pauvre Andsnes, otage de son grapheur inepte), nous voici conduits à des spectacles n’apportant rien d’autre qu’un contentement creux, à des musiques chatoyantes et vides, à une gastronomie esthétique aux délices faisandés. De disque en concert, nous voici confrontés au verre à moitié vide d’une pratique artistique dépourvue d’ancrage et de signification. Le décoratif triomphe, qu’il soit sordide ou faussement luxuriant. Est-ce cela que Nietzsche voulait ? N’est-ce pas dans sa revendication anti-wagnérienne que se trouve la part la plus délibérément nébuleuse et en réclamant la forclusion de l’inquiétude, n’a-t-il pas tout simplement cédé à une lassitude nerveuse qui aujourd’hui produit en effet ses fruits amers ? Je plaide, moi, pour le retour du grand tremblement, des prêtres et des vestales, pour les profondeurs qui tonnent, et pour le désarroi des consciences face au surgissement impérieux de l’Art. Je plaide pour l’inquiétude, le sublime, et pour le grand Rituel. Wagner, reviens !

Petite histoire de la futilité en musique (futile comme léger et badin)

mozart_bohmWolfgang Amadeus Mozart :
Eine kleine Nachtmusik
Berliner Philharmoniker, Karl Böhm

bach_stokowski_4Johann Sebastian Bach / Leopold Stokowski :
Transcriptions
BBC Philharmonic, Matthias Bamert

zarathoustra_reiner_1Richard Strauss (1864-1949) :
Also sprach Zarathustra, Ein Heldenleben
Chicago Symphony Orchestra, Fritz Reiner (RCA)

kleiber_strauss_2Johann Strauss père (1804-1849) et fils (1825-1899) :
Ouvertures, Polkas, Valses, Mazurkas
Wiener Philharmoniker, Carlos Kleiber (Sony Classical, 1992)

poulenc tortelier_3Darius Milhaud – Jacques Ibert – Francis Poulenc :
Le Boeuf sur le toit – Divertissement – Les Biches
Ulster Orchestra, Yan-Pascal Tortelier (Chandos)

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Petite contribution au débat sur l’identité nationale

13 décembre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Pour autant que la musique relève de la Civilisation. À bon entendeur.

« Nous savons trop, nous savons mieux que nos devanciers, qu’une nation n’est qu’un des produits de la civilisation dont elle suit le destin.

Berl_956535imageslvc235 Les nationalismes sont devenus des provincialismes. Ils ont quelque chose de périmé et même de dérisoire dans un monde dédié au progrès, dans une humanité dont le progrès engage – et menace – l’existence. L’industrie moderne exige de « grands ensembles » et sans doute une organisation mondiale, pour faire face à la multiplication des hommes, au pouvoir destructeur des armes, à l’accroissement des échanges, des ambitions et des besoins. La logique de la démographie et de l’industrie fait éclater les cadres nationaux ; la plupart des patries ont le sentiment de leur exiguïté ; l’indépendance est réclamée avec fureur par des peuples que l’autarcie économique condamnerait à mort. Chaque individu devrait déjà savoir, et pourra de moins en moins ignorer, que sa vie est beaucoup plus liée au train de la civilisation qu’aux rapports de sa nation avec les autres ; car la civilisation ne pourra durer que si elle diminue les inégalités que les nationalismes ont accrues.

(…) Les hommes se rappellent qu’ils ont été des hominiens et pressentent qu’il leur faut devenir toujours davantage des humains. Si les États ne sont que des « monstres froids », les nations ne sont, elles, que leurs tanières.

emmanuel_berl_essais Déjà on ne se demande plus si l’Europe est nécessaire, mais si elle est suffisante. Comme la Grèce du IIIe siècle a dû comprendre que l’hellénisme lui importait plus que ses cités, les nations, que Hugo et Michelet croyaient des personnes, devront comprendre qu’elles ne sont que des parties de la civilisation qui les a produites, et qui risque de les anéantir.

(…) Les nationalismes ont cessé de signifier un accomplissement pour signifier une résistance : celle des peuples devant l’oppression menaçante des grands organismes, qui grandissent autour d’eux, comme des tours de Babel ; l’astronautique déborde trop évidemment les nations, les nationalismes deviennent donc des refus. C’est pourquoi leurs visages deviennent contractés, moroses. Déjà le mot, si galvaudé, d’Europe, éveille des harmonies plus riches que les mots Allemagne, Italie. La Civilisation devient la véritable patrie des hommes, parce que c’est elle qui suscite chez eux le plus d’espoirs et le plus de craintes. « Homme » rend un son plus émouvant que : Français, Anglais, Espagnol. »

(Emmanuel Berl,
« Le Nationalisme triomphant et perdu »,
in Preuve, mars 1960)
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Emi FOREVER

7 décembre 2009 dans Labels | Commentaires (0)

Les labels de disques naissent, vivent et meurent. On sait comment ils naissent. On imagine comment ils vivent. On ignore pourquoi ils meurent. Ce que l’on sait, c’est que même les plus beaux catalogues périclitent, et quelques merveilles qu’on croyait pour toujours accessibles deviennent rares. Ainsi naissent les perles que les mélomanes cherchent avec ardeur. Ces derniers temps, on a même observé que des disques, de simples disques, parce qu’ils étaient devenus recherchés, pouvaient prendre une valeur considérable, dépasser allègrement, sur le marché de l’occasion, les deux cents euros. C’en est fini de l’abondance faisant du disque de seconde main un produit à vil prix.

legge schwarzkopf_1-bPourtant, cette dure loi ne s’applique pas à tous. Des continents restent invariablement émergés. Ils peuvent changer de nationalité, de drapeau, de forme, ils demeurent. Tel est le continent EMI. Soumis à la rude épreuve d’opérations financières complexes, à la crise du disque, à des choix artistiques parfois erronés, à la pénurie d’investissement, EMI reste une référence indépassable à bien des égards, parce qu’EMI fut le label de Walter Legge (photo ci-contre, avec son épouse, Elisabeth Schwarzkopf).

Certes, les enregistrements réalisés sous son exigeante férule sont pour certains dans le domaine public, mais leur rayonnement éclaire toute la galaxie EMI. Ils ont franchi sans aucune encombre la numérisation et la vague du téléchargement. Ils s’installent désormais aisément sur les plateformes de téléchargement payant – en l’espèce sur QOBUZ !

C’est que, sans fléchir, les mélomanes les convoitent.

C’est étrange. Nombre d’autres enregistrements de haute qualité, dans des labels de prestige, ont été effacés par des réalisations postérieures, démodés, dépassés. Le legs de Walter Legge reste. Pourquoi ? Peut-être parce que Legge, au fond, a inventé le “disque” tel que nous le concevons : ses enregistrements résistent à des écoutes successives, et conservent par-delà les ans non pas une fraîcheur, ni une jeunesse, mais un parfum d’éternité. Exegi monumentum aere perennius, aurait-il pu dire (en anglais, naturellement).

e_schwarzkopf_1Tous les chanteurs et les instrumentistes qu’il a fait travailler ont individuellement vieilli. Klemperer, Furtwängler, Schwarzkopf (photo ci-contre) ont les tics d’une époque, appartiennent pleinement – avec génie, certes – aux canons de leur temps. Collectivement toutefois, ils restent vifs comme au premier jour. Car ce qui ne se démode pas, c’est la manière dont les musiciens se liguent pour donner d’une œuvre l’interprétation la plus exigeante. Furtwängler n’est pas Furtwängler sans Berlin, Vienne ou le Philharmonia. Schwarzkopf ne suffit pas à notre bonheur si nous n’avons pas avec elle Seefried ou Hotter ou Ludwig. Personne n’irait aujourd’hui acheter un récital soliste de Suthaus, mais c’est son Tristan que l’on voudra découvrir, parce qu’il y a Flagstad, Flagstad et Furtwängler, Flagstad et Furtwängler et Fischer-Dieskau, Flagstad et Furtwängler et Fischer-Dieskau et Greindl et Thebom.

Callas Tosca photo175Même Tito Gobbi (photo ci-contre, avec Maria Callas au centre et Franco Corelli, à droite) ne fait plus tellement rêver, mais c’est bien lui qu’on voudra en Falstaff, parce qu’il y a Schwarzkopf et Karajan et Merriman. Éloge de l’équipe ? Non : éloge de la capacité à composer une équipe, et à trouver l’alchimie de la perfection. Individuellement, chacun est admirable, mais c’est tous ensemble qu’ils valent le plus, parce qu’ils se conforment à ce qu’un grand prêtre leur demande de faire. Ils surent avoir cette humilité.

Il n’y a pas, dans les enregistrements produits par Walter Legge, de détails saillants, de passages plus inoubliables que d’autres. Tout est dans la cohésion de l’ensemble, dans le jaillissement constant d’une évidence. Écouter un enregistrement par lui produit, c’est engager une écoute du début à la fin. On ne peut guère interrompre tant soudain tout semble s’enchaîner, se répondre, se composer devant nous. N’est-ce pas la grande vertu de son Chevalier à la Rose, de son Fidelio, de ses Noces de Figaro – entre tant d’autres – que de nous faire entrevoir non seulement l’œuvre en cours d’interprétation, mais l’œuvre en cours d’invention ? La vérité esthétique ne se vérifie pas dans des trouvailles, mais dans la faculté de faire entendre que l’œuvre va quelque part, et qu’elle n’a de cesse de parvenir à sa conclusion au gré d’une architecture rendue audible.

Sans doute au disque le secret de cette alchimie-là s’est-il largement perdu, sauf peut-être dans quelques enregistrements marquants empreints de nécessité (notamment chez EMI, du reste – comme si EMI avait conservé jalousement le privilège de cet héritage). Karajan même, tout tyrannique qu’il fût, n’a jamais su recommencer les disques faits avec Legge, car il commet l’erreur de donner le surplomb à une composante (l’orchestre), et fait s’écrouler le château de cartes qu’est une interprétation.

Les disques produits par Walter Legge sont souvent considérés comme « historiques ». Ils ne le sont en rien. Ils s’écoutent au présent, et illustrent une idée de la perfection musicale qui n’a pas fini de nous éblouir.

Voir tout le catalogue Emi Classics et Virgin Classics sur Qobuz

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