Eloge de l’inquiétude
Nietzsche écrit dans son Contre Wagner :
« Oh ! maintenant, combien vous répugne la jouissance, la grossière, sourde et obscure jouissance comme la comprennent les jouisseurs, nos « gens cultivés », nos riches et nos gouvernants ! Avec quelle malice prêtons-nous l’oreille à tout ce tam-tam forain au milieu duquel l’homme cultivé et les grandes villes se laissent aujourd’hui violenter par l’art, par le livre, par la musique, qui emploient des philtres spirituels pour les contraindre aux « jouissances spirituelles » !
Combien ces clameurs théâtrales de la passion nous font mal aux oreilles, comme tout le tumulte romantique, le désordre des sens, qui plaît à la populace cultivée, comme toutes ses aspirations vers l’élevé, le sublime, l’amphigourique, comme tout cela nous est devenu étranger ! Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! Avant tout, un art pour artistes, uniquement pour artistes ! Ensuite nous nous comprenons mieux sur ce qui en constitue la première nécessité : la sérénité, toute sérénité, mes amis !… Il y a quelque chose que nous savons trop bien, nous les savants : oh ! comme nous apprenons désormais à bien oublier, à bien ignorer, comme artistes !… Et quel est notre avenir : on ne nous retrouvera guère, suivant le chemin de ces jeunes Égyptiens qui, la nuit, infestent les temples, embrassent les statues et veulent dévoiler, découvrir, mettre en pleine lumière, tout ce qui pour de bonnes raisons est tenu caché.
Non, ce mauvais goût, cette volonté d’atteindre la vérité, « la vérité à tout prix », ces transports d’adolescents dans l’amour de la vérité, nous rebutent, en outre nous sommes trop éprouvés, trop sérieux, trop gais, trop endurcis, trop profonds… nous ne croyons plus que la vérité demeure la vérité, quand on lui arrache son voile, — nous avons assez vécu à croire cela… aujourd’hui c’est pour nous affaire de convenance qu’on ne veuille pas voir toute chose dans sa nudité, ne pas se trouver présent partout, ne pas tout comprendre ni tout savoir ».
Tout comprendre c’est tout mépriser. « Est-il vrai que le bon Dieu soit présent partout ? » demandait une petite fille à sa mère ; « je trouve cela bien inconvenant. » — Avis aux philosophes !… on devrait avoir plus de respect pour la pudeur avec laquelle la nature, derrière des énigmes et des incertitudes confuses, s’est cachée. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas laisser voir ses raisons… Peut-être son nom, pour parler grec, est-il Baubo… Oh ! ces Grecs, ils s’y entendaient à vivre ! Pour cela il est nécessaire de s’arrêter vaillamment à la surface, au pli, à la peau, d’adorer l’apparence, de croire aux formes, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur…
Et maintenant n’y revenons-nous pas, nous les casse-cou de l’esprit qui avons gravi les cimes les plus hautes et les plus dangereuses de la pensée présente, et avons regardé de là autour de nous et au-dessous de nous ? Ne sommes-nous pas aussi Grecs en cela ? adorateurs des formes, des sons, des mots ! Pour cela également ne sommes-nous pas artistes ?… »
Épilogue d’un opus secondaire du philosophe auquel les mélomanes ont toujours accordé un immense crédit. Je le relisais récemment, sans raison véritable, peut-être parce que la médiocre Carmen de La Scala m’avait donné envie de revenir à ce plaidoyer pour un art du midi. Peut-être aussi parce que la neige et le froid m’avaient fait songer au soleil d’Italie et que l’élan vers cette lumière n’a jamais été mieux dit que par Nietzsche. Et pourtant. Lorsque je relus ce passage final, je ne sais quelle fibre se hérissa, et surtout à la lecture de cette phrase : « Non, si nous, les guéris, avons encore besoin d’un art, c’est un art tout autre — enjoué, léger, fugitif, sans inquiétude divine, un art divinement artificiel qui, comme une pure flamme, brûle dans un ciel sans nuages ! »
Car alors, comme André Suarès, je ne pus m’empêcher de songer : Nitche, tes hommes sont venus. Ceux qui ont réhabilité un art du joli, du précieux, de la lumière diaphane et étale, d’un superficiel assumé, qui en ont retrouvé la recette et étendu les principes. Oh oui, elle a disparu l’ « inquiétude divine » et même devant Schubert ou Schumann, les plus évanescents s’écrient « comme c’est joli ! ». Et de roucoulade en show artificiel (pauvre Andsnes, otage de son grapheur inepte), nous voici conduits à des spectacles n’apportant rien d’autre qu’un contentement creux, à des musiques chatoyantes et vides, à une gastronomie esthétique aux délices faisandés. De disque en concert, nous voici confrontés au verre à moitié vide d’une pratique artistique dépourvue d’ancrage et de signification. Le décoratif triomphe, qu’il soit sordide ou faussement luxuriant. Est-ce cela que Nietzsche voulait ? N’est-ce pas dans sa revendication anti-wagnérienne que se trouve la part la plus délibérément nébuleuse et en réclamant la forclusion de l’inquiétude, n’a-t-il pas tout simplement cédé à une lassitude nerveuse qui aujourd’hui produit en effet ses fruits amers ? Je plaide, moi, pour le retour du grand tremblement, des prêtres et des vestales, pour les profondeurs qui tonnent, et pour le désarroi des consciences face au surgissement impérieux de l’Art. Je plaide pour l’inquiétude, le sublime, et pour le grand Rituel. Wagner, reviens !
Petite histoire de la futilité en musique (futile comme léger et badin)
Wolfgang Amadeus Mozart :
Eine kleine Nachtmusik
Berliner Philharmoniker, Karl Böhm
Johann Sebastian Bach / Leopold Stokowski :
Transcriptions
BBC Philharmonic, Matthias Bamert
Richard Strauss (1864-1949) :
Also sprach Zarathustra, Ein Heldenleben
Chicago Symphony Orchestra, Fritz Reiner (RCA)
Johann Strauss père (1804-1849) et fils (1825-1899) :
Ouvertures, Polkas, Valses, Mazurkas
Wiener Philharmoniker, Carlos Kleiber (Sony Classical, 1992)
Darius Milhaud – Jacques Ibert – Francis Poulenc :
Le Boeuf sur le toit – Divertissement – Les Biches
Ulster Orchestra, Yan-Pascal Tortelier (Chandos)




