Les secrets d’un récital lyrique réussi
Ne le niez pas, ô lyricophiles de France et de Navarre : vous vous ruez en masse vers cette formule devenue la clef de théâtres désargentés, le récital.
Vous y arrivez à l’heure dite en vous pourléchant les babines, car en lieu et place d’un opéra ennuyeux où il faudra souffrir quelques interprètes médiocres, une mise en scène contestable et d’inévitables longueurs, vous allez avoir droit à un concentré de lyrique, à une succession d’exploits, à une suite de tours de force. Les plus grossiers comparent le récital à l’accomplissement, dans le domaine lyrique, du fantasme de l’orgasme multiple dans l’ordre physique.
Pourtant, souvent vous sortez déçus. Et moi aussi. Post recitalum animal triste ? Oui et non. C’est plutôt que le récital porte en lui les germes de la désillusion. Il suscite tant d’attentes – bien plus que n’importe quelle autre forme de spectacle – qu’il risque de les décevoir. Voici donc dix conseils que je donnerais à tout directeur de salle pour ne pas décevoir son public :
1. Ne choisir que des airs très connus. En effet, un récital est un numéro de cirque. Mêmes codes, mêmes figures obligées et surtout, même nécessité de couper le souffle du public. Il faut donc que ledit public connaisse suffisamment les airs pour guetter la note qui va craquer, la vocalise qui va déraper, la reprise qui ne sera pas faite, la cabalette qui, peut-être, va manquer, la cadence qui ne grimpera pas aussi haut que voulu. Il faut créer cette attente (un rien malsaine, certes, de même qu’un des aliments du plaisir au cirque est de voir le dompteur se faire dévorer, le trapéziste s’écrabouiller au sol), sans quoi cela ne sert à rien. Honte à ceux qui font des « récitals découverte » ! Ce sont de pusillanimes charlatans.
2. Ne choisir que des chanteurs qui ont déjà fait un disque. Car on vient écouter un récital pour savoir comment c’est en vrai. Sans effet de curiosité, pas de récital qui vaille. On se moque totalement des chanteurs débutants, des seconds couteaux, de la virtuose obscure et du ténor célèbre dans son pays. Il faut avoir envie de voir et de toucher, et seul le disque donne cette envie.
3. S’assurer que l’orchestre fera son travail, mais interdire par contrat au chef de jouer des ouvertures et des interludes. Ces pièces orchestrales, admissibles pour un Concert du Nouvel An, diluent le plaisir et laissent par trop percevoir qu’on économise la voix de l’artiste. Ce procédé n’est qu’une façon de créer de multiples entractes, pendant lesquels on ne peut même pas manger de pop corn. C’est navrant et inadmissible.
4. Annoncer que le chanteur est un peu malade, même et surtout s’il est en pleine forme. Ah, le bonheur d’un contre-ut jailli d’une poitrine bronchiteuse ! Oh, le ravissement de ce grand air exécuté impeccablement par une soprano grippée ! Pour maintenir le suspense, chauffer la salle outrageusement afin que l’artiste passe son temps à s’éponger le front et à boire de sa petite bouteille, comme s’il souffrait d’une fièvre tropicale.
5. Prévoir un trou de mémoire. Au milieu de Parmi veder, hop, le blanc, le trou, l’absence. Confusion dans la salle. Air contrit de l’artiste. Le chef rachète sa médiocrité par l’ampleur de sa compassion, et reprend avec diligence. Et là : effusion, car pour se faire pardonner, l’artiste tient son si bémol cinq secondes. La salle croule, les larmes jaillissent, le triomphe est garanti.
6. Y aller fort sur la tenue. Cela semble plus facile pour les femmes. Ne nous y trompons pas : il ne s’agit pas d’arborer une robe spectaculaire à la coupe délirante. Ce n’est pas de mode qu’il est ici question. C’est d’érotisme. Il faut érotiser le corps de l’artiste. On est venu pour le voir, et doit avoir envie de le toucher. Il faudra donc, côté femmes, veiller au décolleté, au tombé sur les hanches, à l’enroulement négligé d’un châle sur les épaules, au soulignement subtil de la poitrine. Championne du monde : Angela Gheorghiu. Côté hommes, il faut prévoir un frac bien épaulé, libérant un thorax puissant, et ne pas oublier les détails qui donnent un petit genre – chaînette de montre, souliers vernis, ceinture de soie, veston de velours, brushing laqué – car il n’est rien de plus insupportable que cette mode des chanteurs croyant qu’on vient les entendre alors qu’on vient les regarder. Proscrire absolument la pratique du chanteur mal rasé et sans cravate, très en vogue chez les Allemands. Champion du monde : Thomas Hampson, succédant à Francisco Araiza.
7. Inviter une guest star. Attention, nous sommes très réservé sur le récital à deux. Il en est toujours un pour écraser l’autre. Et puis on ne peut concentrer sur deux artistes à la fois le flux passionnel qui nous anime pour un seul. En revanche, l’apparition imprévue, le temps d’un duo, d’une star de passage, produit un effet d’hallucination identique à celui de la multiplication des pains. Confier à l’artiste le soin d’annoncer que, dans ce duo, elle aura l’honneur de donner la réplique (et non l’inverse) à Monsieur ou Madame [prière de compléter], de passage en ville pour les répétitions de telle ou telle production. La salle chavire en voyant apparaître Domingo ou Fleming, le temps d’un Là ci darem la mano : duo sans risque, interprétation nulle, moment inoubliable. Les Américains sont très forts pour cela.
8. Éviter de tenter d’appliquer le point 7 si l’on n’est pas certain que la guest star est une star. Si l’artiste invité à donner la réplique s’appelle Rémy Dupin, Paolo Smargiano, Doris Yellow ou Hilde Wolfgang-Schönherr, c’est raté. On se moque totalement d’entendre Là ci darem la mano, cela ne nous intéresse pas, même chanté par notre artiste favori. Si l’invité est un comparse, cela sent la supercherie, la salle siffle, les gens grognent.
9. Ne jamais limiter les bis. Un artiste qui, après un récital crucifiant, ne donne pas au moins cinq ou six bis, est un imposteur, un avare et un petit fonctionnaire du lyrique. C’est la salle qui doit se lasser, non le chanteur. L’artiste doit comprendre que le vrai récital commence avec les bis. Pour autant, proscrire absolument les bis. Les bis ne doivent pas être des bis, mais des airs ne figurant pas au programme. Le récital s’est bien passé, maintenant on veut du nouveau. Prévoir un air très très difficile en quatrième ou cinquième position.
10. Enfin, quelques conseils en vrac pour offrir un récital peaufiné où l’auditeur n’ait pas l’impression qu’on se moque de lui : annoncer les bis (que le public ne sorte pas en disant « c’était pas mal ce machin en italien à la fin » mais « tu as vu comme il a bien chanté l’air d’Ernani »), ponctuer les bis de commentaires plein d’humour (le moindre mot vaguement sympathique tombé de la bouche de l’artiste fera hoqueter la salle de rire et de joie), faire signer les disques à la fin du concert (sinon, pourquoi l’achèterait-on ?) et recommander à l’artiste de se changer à son hôtel et non dans sa loge, car il y a foule à la sortie des artistes et le dernier métro est dans dix minutes.
Ces dix principes étant posés, reste la question cruciale : mais comment font les directeurs de salle pour trouver encore des volontaires ?
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