Pour l’Allemagne
Il n’y a pas grand monde en France qui se sera rendu compte qu’on célèbre cette année le 250e anniversaire de la naissance de Friedrich Schiller. Pas grand monde pour une raison simple : les pièces de Schiller ne sont presque jamais jouées, sinon dans des adaptations médiocres, et ses œuvres philosophiques ne sont quasiment pas traduites.
Pourtant, il ne faut pas s’y tromper, dans l’éminente floraison intellectuelle et littéraire de l’Allemagne des Lumières, le patron, c’est lui. « Mais non, c’est Goethe », diront les demi-savants. Laissons-là le débat. Goethe est grand, mais sa grandeur réelle vient de Schiller. Sans Schiller, on ne voit point que Goethe fût devenu plus qu’il n’était parti pour être – un succédané teuton de Jean-Jacques Rousseau.
Le renouveau du théâtre allemand, c’est Schiller. Le renouveau de la philosophie allemande, c’est Schiller. Le renouveau de l’esthétique allemande, c’est Schiller.
Hélas, ARTE l’autre soir nous gratifia d’une sorte de film pauvret sur les débuts de Schiller, que ne vint assortir aucun débat. Parmi ceux qui surent se souvenir de cet anniversaire, on compte les lyricophiles : Jean Cabourg dans « Diapason » a écrit sur le sujet un papier très remarquable et bien renseigné, faisant état des nombreuses adaptations de Schiller à l’opéra, notamment chez Verdi (et oubliant un peu certaines scènes copiées de Schiller dans des opéras dont les livrets ne sont pas inspirés d’œuvres de Schiller, mais cela n’est pas grave).
Cet effacement d’un des écrivains les plus fondamentaux de la culture allemande sous nos latitudes ne serait au fond pas bien grave si dans le même temps on ne célébrait l’amitié franco-allemande, la réconciliation devant toutes les caméras de nos deux pays. Et certes, on est bien content, à l’âge qu’on a, de ne pas devoir passer notre temps, comme firent notre grand-père et notre arrière grand-père, à dézinguer du boche. Nous préférons nous promener paisiblement dans les rues de Munich plutôt qu’y pénétrer en char d’assaut après sa destruction par l’arme nucléaire.
Derrière les belles paroles, que d’incurie politique cependant. Les jeunes Français, dit-on, apprennent un peu plus l’allemand depuis quelques années. C’est l’effet Schiller ? Non, Tokyo Hotel. Croissance marginale, négligeable. La constitution allemande est modifiée pour asseoir l’indépendance nationale dans le concert européen : injure faite à la France ? Non, mesure de bonne politique. On fête la chute du mur de Berlin et la seule chose que se disputent nos hommes politiques français est d’avoir foutu un coup de pioche le 9 novembre 1989, date à laquelle la plupart d’entre eux étaient en goguette qui au Parlement, qui dans sa circonscription – les agendas l’attestent : tentative de manifester sa solidarité avec le peuple allemand ? Allons, Angela Merkel elle-même ne franchit le mur que lorsqu’elle fut sûre qu’il était par terre. Enfin, on allume ensemble la flamme du soldat inconnu : fraternité affichée ? Non, parodie de réconciliation sur la tombe des morts qui crurent tomber pour la patrie mais moururent en fait pour un coup politique quatre-vingt dix ans plus tard. L’amitié franco-allemande danse sur les tombes des poilus des deux nations.
Peut-être aurait-on pu imaginer pour fêter la chute du mur de Berlin une initiative française d’envergure ? Je ne sais pas moi : un musicien français aurait pu composer un œuvre en l’honneur de l’Allemagne. On aurait pu dignement célébrer Schiller en France. On aurait pu rendre obligatoire en classe de 6e une conférence sur l’Allemagne et la présence d’un Allemand. On aurait pu penser à ceux qui souffrent des divergences juridiques des deux pays dans le droit familial et valent à des Français et des Allemands divorcés un supplice raffiné au sujet de la garde des enfants (seul le Maroc offre une telle incohérence de traitement juridique). Mais non. On préfère parader.
Pourquoi ce propos sur l’Allemagne dans une rubrique supposée parler de musique seulement ? Mais tout simplement parce que tout mélomane a une part de sa patrie spirituelle en Allemagne. S’il n’aime pas Bach, du moins peut-il apprécier Schumann, ou Mendelssohn, ou peut-être Brahms, voire Bruckner, et aller plus loin, jusqu’à Stockhausen ou Reimann. Il ne s’agit pas de germanophilie ; mais tout simplement de ceci de particulier que les hommes et femmes de culture, en France comme en Allemagne, ne sauraient faire l’économie l’un de l’autre dans leur parcours intellectuel, pas plus qu’on ne peut le faire lorsque l’on est chef d’entreprise.
Face à ces évidences, le politique accuse un retard considérable, et c’est lui pourtant qui donne des leçons à la face du monde et tente des démonstrations dérisoires de fraternité et de proximité.
Encore une fois, c’est la société dite civile qui, par la culture, par l’échange économique, tient la dragée haute au politique, sans pour autant s’embarrasser de tralalas, de défilés et de grandes déclarations. Ne nous y trompons pas : si l’amitié franco-allemande existe, si la guerre semble n’être plus, entre nos nations, un horizon plausible, ce n’est pas par la vertu des Etats, mais par celle des citoyens. Ce sont eux qui ont appris des guerres et eux qui ont renoué le contact. Ce sont eux qui ont décidé qu’il y avait à apprendre l’un de l’autre, et que les efforts pour renouer entre deux pays si fondamentalement différents avaient de quoi enrichir nos vies bien plus que le dialogue des mitraillettes. Ce sont eux qui ont fait tomber le mur, et ce sont eux aussi qui ont su avant les gouvernements que le mur allait tomber.
La paix entre la France et l’Allemagne, la découverte de nos richesses infinies et la volonté commune de rattraper le temps perdu dans notre apprentissage mutuel, sont le fait de corps sociaux infiniment plus intuitifs et fraternels que le corps politique. Schiller, chantre de la fraternité, ne disait pas autre chose, lui qui avant tous les autres comprit ce que Voltaire ou Diderot allaient apporter au monde germanique.
Allons, récitons-nous du Schiller, écoutons une cantate de Bach, ouvrons nos cœurs à l’outre-Rhin, ce sera toujours plus efficace pour panser les plaies de nos conflits passés que le verbiage d’Etat – dont on sait où, jadis, il nous mena.