Les banques vont mieux ? La musique aussi.
S’il en est qui devraient se réjouir de la santé recouvrée, ou presque, des grands établissements bancaires à travers le monde, ce sont bien les musiciens. Le vacillement des institutions financières, la crise de liquidités, le resserrement du crédit, les mesures drastiques de redressement des niveaux de solvabilité auront en effet eu un effet inattendu, et certainement invisible du plus grand public : l’étranglement financier d’un certain nombre de festivals, d’ensembles musicaux et d’artistes.
Le cas le plus exemplaire est celui du Festival de Verbier, amplement abondé par la banque UBS : ce fut le tour de force de son directeur, Martin Engström, que de trouver en un temps record de quoi assurer une nouvelle édition et payer fournisseurs et artistes. Mais le monde est plein de petits Martin Engström qui soudain ont vu Dexia, Fortis, BNP Paribas, Merrill Lynch, Credit Suisse, et consorts, manquer à l’appel de fonds lorsqu’il s’est agi de faire les comptes. Tous ces établissements ont mis en œuvre des mesures conservatoires, mais comment expliquer à un employé que vous licenciez que l’équivalent de son salaire va passer dans un festival de musique médiévale ?
S’est alors révélée dans toute son ampleur la dépendance de la vie musicale vis-à-vis des entreprises mécènes et notamment, dans le monde entier, vis-à-vis des banques. D’où cette question : pourquoi les banques aiment-elles tant la musique, et notamment la musique classique ?
Sans doute y a-t-il là une réponse sociologique. Les banquiers sont gens de bonne compagnie et passent pour préférer depuis longtemps – et bien avant le Second Empire – les loges de l’opéra aux tables grasses des bastringues. Un banquier d’affaires récemment crut subversif de déclarer son amour du pop-rock. C’est subversif pour un banquier d’affaires. Pour un individu ordinaire, il est bien plus subversif de nourrir une passion coupable pour la musique d’église autour de 1880. Peu enclin à frayer parmi les foules, le banquier aura à cœur de cultiver la discrétion ouatée des salles de concert, le violon à la guitare électrique, le piano au synthé.
Encore est-ce là une vision bien figée, et sans doute un peu trop archétypique pour être honnête. La sociologie n’explique pas tout. Alors quoi ? Hé bien peut-être est-ce commercial. Un client fortuné saura davantage gré à sa banque de l’avoir invité au Théâtre des Champs-Elysées qu’à la fête à Neuneu, même avec trois bons gratuits pour une saucisse-frites. Ou bien est-ce simplement historique ? Le règne des petites danseuses et des cantatrices à la cuisse légère aura durablement attiré les hommes d’argent vers les velours des maisons de concert et d’opéra.
J’y vois autre chose encore, d’ordre mental. La banque est par excellence un métier dématérialisé. Sur les écrans sagement éclairés dansent les bilans et les courbes. Le cours des actions clignote en rythme au gré des pulsations de l’information continue. Les dérivées premières et les dérivées secondes s’entrelacent comme deux voix dans une messe de Pergolèse. Les zéros s’accumulent sous la baguette vigilante d’indices pondérés, déroulant leurs notes blanches sous le rythme pointé des marchés financiers. Rien de tout cela n’existe réellement. Tout cela est une immense construction mentale. Une invention pure entrée sur des algorithmes et des modélisations fines comme une fugue de Bach ou un prélude de César Franck.
La finance, comme la musique, est une chose mentale, cosa mentale. Les financiers aiment à retrouver dans l’alternance noire et blanche du clavier l’abstraction des rapports d’audit et la saveur intellectuelle des comptes hors bilan. Rien n’est plus poétique qu’un calcul actuariel, sinon peut-être une sonate de Schubert. Et lorsque s’en mêle la volupté de coordonner à la virgule près un ensemble disparate de notions, de chiffres, de flux, de stocks, de dérivés, de tendances, de prévisions et de constatations, alors la gestion financière d’un établissement bancaire admet comme seul contrepoint valable une symphonie de Bruckner.
La finance hait la dissonance. La finance est fondamentalement tonale et harmonique. La banque et la musique furent les deux passions de la Grèce antique. Banque n’est rien d’autre que l’ancien mot pour décrire le lieu où s’échangent les valeurs – le banc, la table, le comptoir (en grec : trapeza). Les Grecs savaient tout de l’escompte et, déjà, de la titrisation, comme ils savaient tout du jeu étrange des tonalités. Quand Platon voulait chasser de la Cité les vendeurs de camelote, il songeait aux poètes, et pas aux banquiers qui, sachant l’arithmétique, la géométrie et l’organisation, étaient les bienvenus, pareils aux musiciens des sphères.
Rien n’a changé depuis. La planète financière respire, la musique peut souffler. La finance ne lui fera pas défaut. Elles partagent la même origine, le même goût intime de la précision et de la virtuosité, le même enracinement dans la grammaire des échanges et dans la mathématique d’un possible infini. N’est-ce pas une bonne nouvelle ?
Quelques références musicales
Schubert : Sonate D 960
Stephen Kovacevich
EMI
9,99 €
Bruckner : Sonate n° 8
Orchestre Philharmonique de Munich
EMI
19,99 €
Sergio Fiorentino
APR – LossLess
9,99 €















