Archive for octobre, 2009

Les banques vont mieux ? La musique aussi.

26 octobre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

S’il en est qui devraient se réjouir de la santé recouvrée, ou presque, des grands établissements bancaires à travers le monde, ce sont bien les musiciens. Le vacillement des institutions financières, la crise de liquidités, le resserrement du crédit, les mesures drastiques de redressement des niveaux de solvabilité auront en effet eu un effet inattendu, et certainement invisible du plus grand public : l’étranglement financier d’un certain nombre de festivals, d’ensembles musicaux et d’artistes.

Le cas le plus exemplaire est celui du Festival de Verbier, amplement abondé par la banque UBS : ce fut le tour de force de son directeur, Martin Engström, que de trouver en un temps record de quoi assurer une nouvelle édition et payer fournisseurs et artistes. Mais le monde est plein de petits Martin Engström qui soudain ont vu Dexia, Fortis, BNP Paribas, Merrill Lynch, Credit Suisse, et consorts, manquer à l’appel de fonds lorsqu’il s’est agi de faire les comptes. Tous ces établissements ont mis en œuvre des mesures conservatoires, mais comment expliquer à un employé que vous licenciez que l’équivalent de son salaire va passer dans un festival de musique médiévale ?

S’est alors révélée dans toute son ampleur la dépendance de la vie musicale vis-à-vis des entreprises mécènes et notamment, dans le monde entier, vis-à-vis des banques. D’où cette question : pourquoi les banques aiment-elles tant la musique, et notamment la musique classique ?

Sans doute y a-t-il là une réponse sociologique. Les banquiers sont gens de bonne compagnie et passent pour préférer depuis longtemps – et bien avant le Second Empire – les loges de l’opéra aux tables grasses des bastringues. Un banquier d’affaires récemment crut subversif de déclarer son amour du pop-rock. C’est subversif pour un banquier d’affaires. Pour un individu ordinaire, il est bien plus subversif de nourrir une passion coupable pour la musique d’église autour de 1880. Peu enclin à frayer parmi les foules, le banquier aura à cœur de cultiver la discrétion ouatée des salles de concert, le violon à la guitare électrique, le piano au synthé.

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Encore est-ce là une vision bien figée, et sans doute un peu trop archétypique pour être honnête. La sociologie n’explique pas tout. Alors quoi ? Hé bien peut-être est-ce commercial. Un client fortuné saura davantage gré à sa banque de l’avoir invité au Théâtre des Champs-Elysées qu’à la fête à Neuneu, même avec trois bons gratuits pour une saucisse-frites. Ou bien est-ce simplement historique ? Le règne des petites danseuses et des cantatrices à la cuisse légère aura durablement attiré les hommes d’argent vers les velours des maisons de concert et d’opéra.

J’y vois autre chose encore, d’ordre mental. La banque est par excellence un métier dématérialisé. Sur les écrans sagement éclairés dansent les bilans et les courbes. Le cours des actions clignote en rythme au gré des pulsations de l’information continue. Les dérivées premières et les dérivées secondes s’entrelacent comme deux voix dans une messe de Pergolèse. Les zéros s’accumulent sous la baguette vigilante d’indices pondérés, déroulant leurs notes blanches sous le rythme pointé des marchés financiers. Rien de tout cela n’existe réellement. Tout cela est une immense construction mentale. Une invention pure entrée sur des algorithmes et des modélisations fines comme une fugue de Bach ou un prélude de César Franck.

La finance, comme la musique, est une chose mentale, cosa mentale. Les financiers aiment à retrouver dans l’alternance noire et blanche du clavier l’abstraction des rapports d’audit et la saveur intellectuelle des comptes hors bilan. Rien n’est plus poétique qu’un calcul actuariel, sinon peut-être une sonate de Schubert. Et lorsque s’en mêle la volupté de coordonner à la virgule près un ensemble disparate de notions, de chiffres, de flux, de stocks, de dérivés, de tendances, de prévisions et de constatations, alors la gestion financière d’un établissement bancaire admet comme seul contrepoint valable une symphonie de Bruckner.

La finance hait la dissonance. La finance est fondamentalement tonale et harmonique. La banque et la musique furent les deux passions de la Grèce antique. Banque n’est rien d’autre que l’ancien mot pour décrire le lieu où s’échangent les valeurs – le banc, la table, le comptoir (en grec : trapeza). Les Grecs savaient tout de l’escompte et, déjà, de la titrisation, comme ils savaient tout du jeu étrange des tonalités. Quand Platon voulait chasser de la Cité les vendeurs de camelote, il songeait aux poètes, et pas aux banquiers qui, sachant l’arithmétique, la géométrie et l’organisation, étaient les bienvenus, pareils aux musiciens des sphères.

Rien n’a changé depuis. La planète financière respire, la musique peut souffler. La finance ne lui fera pas défaut. Elles partagent la même origine, le même goût intime de la précision et de la virtuosité, le même enracinement dans la grammaire des échanges et dans la mathématique d’un possible infini. N’est-ce pas une bonne nouvelle ?

Quelques références musicales

kovacevich.jpg Schubert : Sonate D 960
Stephen Kovacevich
EMI
9,99 €


bruckner-8.jpg Bruckner : Sonate n° 8
Orchestre Philharmonique de Munich
EMI
19,99 €


fiorentino.jpg Franck : Musique pour piano

Sergio Fiorentino
APR – LossLess
9,99 €

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Les Yeux de Denise Duval

19 octobre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

En 1959, Denise Duval créa La Voix humaine, opéra – si l’on peut dire – de Francis Poulenc sur un texte de Jean Cocteau. En 1963, Poulenc meurt et peu après, Denise Duval interrompt sa carrière, pour des raisons de santé. Elle n’a que quarante deux ans.

Dominique Delouche a l’idée perverse et géniale de proposer à Denise Duval, qui avait élu résidence en Suisse, de jouer pour sa caméra La Voix humaine, avec comme bande sonore l’enregistrement qu’elle en avait réalisé quelques années plus tôt. Contre toute attente, la chanteuse accepte. En 1970, pendant les prises, elle connaît même la souffrance de devoir se réentendre alors qu’elle a perdu sa voix et ne peut chanter, ou murmurer, son rôle qu’un octave plus bas.

Le résultat est surprenant, tant le visage et le corps de la chanteuse que sa voix a fuie font avec la bande sonore un ensemble saisissant de vérité. Le spectateur contemporain sera sans doute dérangé par un téléphone hors d’âge, des papiers peints à fleur et une robe de chambre hors d’âge. Peu importe. Le drame ne se joue nulle par ailleurs que dans les yeux de Denise Duval. Cocteau le lui avait dit (et on se reprocherait presque de n’avoir jamais songé à dire cela à une femme, tant c’est juste et beau) : « tu as les yeux, tu as la bouche, tu dois choisir : toi, ce sera les yeux ». Et en effet, elle choisit les yeux, pour dire la solitude, la détresse, le délaissement.

Près de quarante ans plus tard, ce sont les mêmes yeux. Certes, Denise Duval est un peu plus âgée, mais fait-elle réellement son âge ? À peine. C’est presque la même femme qui entre sur la scène de l’Opéra Comique pour inculquer à une chanteuse et un pianiste les secrets de La Voix Humaine. Nous sommes en 1998, Dominique Delouche derechef a convaincu la chanteuse de se prêter à cette œuvre. Elle le fait de bonne grâce, mais avec nervosité. Non qu’elle soit le moins du monde impressionnée par la situation ; simplement, on la sent désireuse de rendre justice à une œuvre qu’elle porte en elle depuis près de quarante ans.

Commence alors un cours d’interprétation où la créatrice de l’œuvre livre à une jeune chanteuse supérieurement valeureuse et talentueuse – Sophie Fournier – les clés d’une partition écrite pour elle, et presque à travers elle. Elle livre l’arrière-plan psychique et esthétique. Elle dit les mots que l’homme inaudible dit à la jeune femme au téléphone. Elle sait ces mots. Elle se les est inventés tous. Et ces mots la font souffrir plus que tout. Jusqu’au moment où elle doit, elle-même, sécher ses larmes et dit, parlant du réalisateur : « dire que j’étais si heureuse, il me remet dans toute cette souffrance ». Puis elle continue la leçon.

Au-delà de la souffrance se trouve l’œuvre, au-delà de son amour-propre et de sa santé, la dette infinie à Poulenc et Cocteau. Cette femme frêle et distinguée dont le bracelet un peu trop lourd ponctue de tintements les paroles n’est pas une chanteuse enseignant à une autre chanteuse. Elle est le verbe même de l’artiste, du créateur, atteignant par-delà les années deux jeunes interprètes, Sophie Fournier et le pianiste Alexandre Tharaud, qui n’étaient pas même né lorsque mourut Poulenc. Dans l’énergie farouche, intransigeante, de Denise Duval, mais aussi dans cette émotion qu’elle laisse remonter après tant d’années sans s’épargner aucune douleur, dans ce don de soi qu’elle fait à l’œuvre décidément, et qu’elle fait aussi à son élève – dont elle a le bonheur de constater qu’elle la met exactement dans le même état de vibration -, la chanteuse donne exactement l’exemple de ce que doit être la tradition.

Sous nos yeux se livrent et se libèrent des secrets, une expérience, une manière de faire et une manière de penser la musique qui ne nous viennent pas de Denise Duval, mais de Francis Poulenc même. Et peut-être pas de Francis Poulenc, mais de certains grands maîtres dont Francis Poulenc sut extraire le suc. Ce qui nous foudroie, ce n’est pas l’émotion intacte de la grande Denise Duval, c’est que Denise Duval sait s’effacer derrière ce qui est plus grand qu’elle, et dont nous savons que c’est plus grand qu’elle, parce qu’elle-même y met suffisamment de foi et de ferveur pour nous faire comprendre que nous sommes en présence d’une création supérieure. Elle n’attiédit rien. Avec elle, rien n’est trivial, pas même un simple « allô ». Elle nous apprend tout le poids et toute la transe que peut contenir un simple « allô ».

Elle nous apprend, pour revenir à son visage, que l’art, au sens premier, transfigure, et donne à ceux qui s’y adonnent pleinement les airs de grandeur et de terreur qu’on attend des artistes, et qu’on ne trouve pas sans les avoir voulus et travaillés et cultivés, ni sans en avoir souffert. Denise Duval a souffert de La Voix humaine, et elle continue, sous nos yeux, à en souffrir, tout en nous convaincant que cette souffrance même est la clef de voûte d’une vie autre qu’on appelle l’art.

Ce ne sont pas des trucs, des ficelles, des façons qu’elle livre à son élève, c’est plus et mieux que cela : c’est une manière de faire de la musique, de comprendre la musique. Et cette façon s’applique autant à La Voix humaine qu’à n’importe quelle œuvre. Beaucoup ici parleront de morale, ou d’éthique de l’artiste. Ce n’est même pas cela. C’est au-delà de toute morale. C’est un instinct, celui de l’immolation à une réalité qui nous englobe, nous dépasse et nous transcende. Plus que moral, c’est religieux. Ce don de soi tire les larmes, défait le visage, ranime tous les souvenirs, remue les entrailles, et cependant, voyant Denise Duval souffrir ainsi, transmettre ainsi, nous jubilons car nous savons, intimement, que c’est bien pour cela que nous voudrions vivre – pour souffrir de cette souffrance-là et pour mériter cette joie-là.

Entre le créateur – l’artiste-démiurge – et son interprète, il n’y a nulle dégradation de dignité ou de sens dès lors que se transmet, intacte, la vigueur d’une transe et la ferveur d’un credo inaltéré en la valeur suprême de l’art. Grands mots, si l’on veut. Cette valeur n’est rien d’autre que cette capacité à atteindre en nous-mêmes une dimension transcendante, à réconcilier tout notre être autour d’un champ magnétique unique, et à nous donner à nous-mêmes un assentiment paisible dans le renoncement à tout ce qui constitue notre triste normalité, pour toucher enfin ce point nodal où la mort, soudain, ne nous fait plus peur.

A ECOUTER

brabant100.jpg Jacques Offenbach
Geneviève de Brabant
Avec Denise Duval (Geneviève), Jean Giraudeau (Sifroy), Robert Massard (Charles Martel), etc.

A LIRE

livre100.jpg Biograhie de Denise Duval
Par Bruno Berenguer
Editions Symétrie



A VOIR

dvd100.jpg Francis Poulenc & friends
DVD
EMI

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La symphonie, monument en péril

12 octobre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Quoi qu’on en ait, la contraction du marché du disque classique n’est pas due seulement à un engouement des amateurs du genre pour le téléchargement numérique. Elle est amplement due à une évolution du goût de nos contemporains, qui se détourne de la musique dite classique et se reconnaît davantage dans d’autres formes d’expression musicale.

Ce truisme étant posé, on attend avec impatience le chercheur qui se saisira à bras-le-corps non pas d’une histoire de la musique, mais d’une histoire du goût musical dans ces dernières décennies. Le déferlement de technologies nouvelles (du pick-up à l’iPod), le développement sans précédent du marketing musical, la mondialisation qui, en musique, s’est produite avec un temps d’avance sur bien d’autres domaines, tout cela n’explique pas à soi seul ce qui, foncièrement, a changé dans le goût de nos contemporains. Existe-t-il un rapport entre Carla Bruni et Ikea ? Entre Zazie et Uniqlo ? Entre Simon Rattle et les subprimes ? C’est tout un réseau socio-culturel d’une complexité neuve qui attend ses explorateurs et ses questionneurs.

Une chose est sûre, après le sonnet, la tragédie en vers et le comique troupier, un genre est en train de péricliter sous nos yeux : la symphonie. Certes, les orchestres continuent d’exister, voire de pérenniser une illusoire fidélité à leur tradition locale. Certes, il existe encore de grands chefs, et de grandes salles pour accueillir un public nombreux. Mais la part relative du genre symphonique ne cesse de diminuer. Dans la production contemporaine, combien de quatuors, trios, octuors, pour une symphonie ? Les coupes budgétaires sont passées par là, dira-t-on. On pourra même trouver toutes sortes de raisons économiques au fait que les labels discographiques disposant du legs le plus notable en matière symphonique n’ont plus aujourd’hui sous signature que de rares chefs (certains auront encore en mémoire cette période sanglante où les plus passionnants des chefs furent liquidés par leurs labels respectifs).

Peut-on tenter une autre hypothèse, oh, très simple ? En ces temps où le fracas du monde le dispute à l’esseulement des individus, où l’étonnante ouverture des espaces et des frontières a pour contrepartie le renfermement de chacun chez soi et l’effritement des communautés traditionnelles, la symphonie se démode. Elle suppose un ordre, une hiérarchie même, une individualisation trouvant son sens dans le collectif ; elle suppose, aussi, une articulation vaste, une pensée polyphonique puissante, un goût pour la masse organisée, pour les couleurs et pour la narration – autant de faits qui, esthétiquement, ne sont plus aimés d’une époque préférant le fragment, la solitude, le délitement, le solipsisme. La symphonie, c’est la grand’ messe, la célébration en foule, l’acclamation commune. Notre époque préfère la voix qui parle bas, la solitude faisant silence, le discours qui s’adresse à vous et non à tous. Aussi elle préfère le chant ou le piano, le quatuor ou l’opéra pour peu qu’il fût baroque, c’est-à-dire sans braillements ni surcharge.

Ce n’est pas par hasard que parmi les compositeurs de symphonies les plus aimés se trouvent un Mahler ou un Chostakovitch, qui en ont si génialement défait le cadre. Tous deux sont de ces compositeurs du XXème siècle où notre temps se reconnaît. Pour le reste, il préfère les susurrements élégants et épurés du XVIIème siècle, ou le grand style tenu du XVIIIe. Et lorsqu’il s’agit de débordement collectif, le tout-venant de la pop y subvient.

Les professeurs d’histoire nous apprenaient à l’école que le XIXe siècle s’était achevé en 1918, aimable paradoxe chronologique. La mort de la symphonie, comme jadis celle de la tragédie, a également un sens historique. Dites-nous à peu près quand elle est morte, et nous vous dirons quand a commencé le XXIe siècle.

Petite histoire de la symphonie :

haydn1.jpg Haydn (1732-1809) : Les Symphonies (Intégrale)
Philharmonia Hungarica, Antal Dorati



mozart.jpg Mozart (1756-1791) : Symphonies n° 32, 38 & 40
Concertgebouw orchestra, Josef Krips



karajan.jpg Beethoven (1770-1827) : Symphonie n°8 et 9
Orchestre Philharmonique de Berlin, Herbert von Karajan (enr. 1962)



mendelssohn.jpg Mendelssohn (1809-1847) : Symphonies n°4 et 5
Orchestre Symphonique de Londres, Claudio Abbado (enr. 1984)



brahms.jpg Brahms (1833-1897) : Les 4 Symphonies (Intégrale)
Orchestre Philharmonique de Berlin, Eugen Jochum (enr. 1951-52)



bruckner.jpg Bruckner (1824-1896) : Symphonie n°9
Orchestre Philharmonique de Vienne, Carlo Maria Giulini



sibelius.jpg Sibelius (1865-1957) : Symphonie n°7
Royal Philharmonic Orchestra, Thomas Beecham



mahler.jpg Mahler (1860-1911) : Symphonie n°9
Orchestre Philharmonique de Berlin, Sir Simon Rattle



vaughan.jpg RalphVaughan Williams (1872-1858) : “A London Symphony”
Orchestre Philharmonique de Londres, Bernard Haitink



walton.jpg Walton (1902-1983) : Symphonie n°1
English Northern Philharmonia, Paul Daniel


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La Chine, ce chainon manquant

5 octobre 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Il paraît que Lang Lang est considéré par les Chinois comme leur figure de proue dans le business de la musique classique aujourd’hui, voire qu’il bénéficie du soutien officiel du gouvernement. Ah bon.

Il paraît aussi que les pianistes chinois vont déferler sur la planète musicale, car ils sont 60 millions à pratiquer le clavier – comme si chaque français, de 0 à 95 ans jouait du piano ! Il faut noter que la diaspora chinoise aujourd’hui, c’est aussi 60 millions de personnes. Y aurait-il un lien ? Les 60 millions d’expatriés auraient-ils le piano comme unique divertissement ?

Plus sérieusement, un industriel français très en vue déclarait récemment dans les colonnes d’un quotidien économique : « La Chine détruit l’industrie occidentale ». Dame, en voilà un qui cherche des noises, au moment où des myriades de soldats impeccables et 60 chars (un million de pianistes par char) défilent en ordre serré à Pékin pour célébrer les 60 ans (un million de nouveaux pianistes par an) de la République Populaire de Chine.

Tous, industriels et financiers, sont à l’affût de cet Eldorado dont la crise a à peine éraflé les dorures. Il est un peu tard, certes. Et les Chinois savent faire aussi bien ou mieux que les Occidentaux dans de nombreux domaines, y compris dans le domaine diplomatique.

D’où ma question : et la musique ? Qui est en tête du hit-parade en Chine ? Quelle musique les Chinois aiment-ils ? Combien d’amateurs d’opéra occidental ? De musique baroque ? De Bellini ou Mahler ? Va-t-on construire une copie de l’Opéra-Garnier à Lanzhou ou Chengdu ? Je sais bien que Jean-Christophe Frisch arpente toutes ces contrées avec la foi du pionnier, mais nous, les sédentaires, les rassis, les satisfaits ?

Le marché chinois existe-t-il pour le disque classique ? Sous quelle forme ? Ils téléchargent l’intégrale de Bocelli ? ou préfèrent-ils Varèse ? Est-ce un relais de croissance pour l’industrie du disque ?

Nous sommes face à un gouffre culturel sans précédent. Personne ne parle chinois à part les Chinois et quelques Occidentaux opiniâtres et très intelligents. Personne ne connaît leur musique à part les érudits. Personne ne sait leurs goûts à part des sociologues discrets et quelques enquêteurs avisés.

Voici face à la décrépitude du modèle économique de la musique classique un espace immense qui s’ouvre, et nous sommes dans le noir complet. Au moins, une centrale nucléaire c’est toujours une centrale nucléaire, un pipeline un pipeline et une bagnole reste plus ou moins une bagnole. Mais une cantate de Bach ? Un impromptu de Schubert ? Cela devient quoi ? Qui s’en occupe ? Qui s’en préoccupe ? Y a-t-il un Mozart chinois ? Faut-il attendre que les Chinois s’expatrient pour qu’on commence à leur trouver une certaine valeur – genre Yo Yo Ma, Tan Dun ou Zhu Xao Mei – ou faut-il aller y voir ? Et voir quoi ?

C’est un Empire qui se rouvre là, que pendant des décennies, voire davantage, nous avons tenu pour négligeable, gelé, inaccessible. Avec cet Empire, nous n’avons aucun lien comparable à ce que fut historiquement notre amitié avec les Russes, les Polonais ou même les Japonais.

A ne pas oser entrer dans les ramifications profondes de relations musicales possibles, à nous limiter au strict minimum des tournées d’orchestre et des master class improvisées, nous risquons de manquer ce qui devrait cimenter et soutenir l’ouverture de la Chine – avec toutes les limites qu’on sait – et de nous retrouver très vite face à un continent dont nous ne saurons rien, ni la langue, ni les us, ni la sensibilité, et la réciproque sera d’autant plus vraie que nous n’aurons à leur offrir que le visage ridé de notre Occident épuisé.

Je suis donc officiellement candidat à un rôle d’ambassadeur européen pour l’art musical occidental auprès des institutions chinoises. Je suis très qualifié pour ce rôle : j’adore Bruce Lee, je sais manger avec des baguettes.

Quelques albums !

lang-lang.jpg Frédéric Chopin

Les Concertos pour piano

Lang Lang, piano – Orchestre Philharmonique de Vienne – Zubin Mehta, direction


wang.jpg Liszt – Chopin – Ligeti

Sonates et Etudes

YujaWang, piano


long-yu.jpg Tchaïkovski – Strauss

Poèmes symphoniques

Orchestre Philharmonique de Chine – Long Yu, direction

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