Musique et dictature
La musique est chose légère et profonde, quoique parfois superficielle et lourde. Les mélomanes sont supposés être de ces humains qui ne répugnent pas à la contemplation, et acceptent de se laisser gagner par des émotions que le sérieux réprouve. Du reste, la musique a pu longtemps être vue comme une perversion de l’âme et l’on se souvient de cette décision vaticane d’interdire dans les lieux sacrés la musique profane, ce qui n’était pas dépourvu de cohérence, mais horrifia ceux pour qui toute musique est sacrée par définition. Ainsi, la musique est d’essence subtile et céleste, elle est un prisme pour voir autrement nos existences tristes et veules.
Le drame, c’est que pour faire de la musique, il faut des musiciens. Or je réentendais l’autre jour une des fameuses colères du Maestro Toscanini :
L’exclamation « Now I am nervoso » pourrait être imprimée sur des T-Shirts pour adolescents, ça paierait. Mais de l’audition de cette bande volée – et somme toute sans grand intérêt – me vint la claire perception que ce qui nous est livré au concert ou au théâtre est le fait de gens qui, eux, ne sont pas forcément subtils ni célestes.
J’irai même plus loin : la musique, quand il s’agit de la faire, est un lieu rare de tyrannie et de contraintes. C’est le paradis des dictateurs. Sans doute jamais autant que dans l’art musical on ne vit s’épanouir tant de caractères autoritaires, de maîtres cassants, de professeurs blessants. Je ne sais guère de peintres ou de littérateurs qui aient conquis une réputation de définitive brute, ou de caractériel irrécupérable, de tortionnaire plein de jouissance à faire souffrir les autres. Que de fortes personnalités existent dans tous les arts, c’est un fait, mais qui pourra aligner dans aucun autre art que la musique des furieux aussi nombreux que dans la musique ?
C’est la légende de Toscanini. Mais au rayon dictateurs, les stocks sont considérables : Karajan ? Un autocrate. Schwarzkopf ? Un vampire. Gheorghiu ? Une perfide. Peter Gelb ? Un potentat. Gérard Mortier ? Un tyran. Wagner ? Un dictateur. Marthaler ? Un illuminé. Muti ? Un roitelet. Et il n’est pas jusqu’à Nicolas Joël à ne pas traîner derrière lui la réputation d’un perfectionniste maniaque. La liste est incomplète, naturellement, mais songez à tout ces tyranneaux de la scène, à ces professeurs sadiques, aux psychotiques du pouvoir, aux producteurs totalitaires, aux agents artistiques sans pitié – vous en connaissez forcément – qui accablent le petit personnel de leurs nerfs dérangés ou de leurs mégalomanie. La musique, que tout le monde voudrait démocratiser, est la chose de dictateurs. Elle ne naît que d’une combinaison extraordinairement complexe de discipline, d’ordre, de mise au point, à tel point que chaque musicien en somme est le dictateur de lui-même.
Ceux que nous appelons les stars – pianistes, violonistes, chanteurs, etc. – ne sont souvent que la main-d’œuvre de patrons plus puissants qu’eux. Les jeunes apprennent à souffrir, les moins jeunes font payer aux plus jeunes une part de leurs frustrations. Tout cela est recouvert de paillettes, de glamour, et des atours de la beauté musicale, mais c’est, en réalité, le fond de la mine, une épouvantable succession d’humiliations et d’angoisses. Aussi Renata Tebaldi déclara-t-elle, quand fut venue la retraite : « Ah ! Quel soulagement ! ».
Aussi sommes-nous bien émus lorsqu’un grand chef comme Bernard Haitink reprend avec délicatesse la baguette des mains d’un apprenti et, avant de lui donner par l’exemple une magistrale leçon, lui dit avec gentillesse et douceur : « c’est peut-être moi qui ai moins bien compris que vous… ».
Nous serons décidément des mélomanes bien naïfs tant que nous croirons que tant de hauteur, de talent, d’amabilité et de bienveillance sont la source même de la musique bien faite.

