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La prudence du nécrologue

31 août 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Hildegard Behrens est donc morte. Selon les standards de notre temps (qui confond noble vieillard et grabataire), elle était jeune encore – soixante-douze ans. Coup de tonnerre dans le ciel des amateurs d’opéra, qui s’étaient à peine remis des décès en série du début des années 2000.

behrens-by-steiner-2-301.jpg On entendit alors le chœur des pleureuses entamer son éloge funèbre. Et, avouons-le, nous fûmes bien surpris que coulent tant de larmes. Car si la Behrens avait fait les beaux soirs des plus grandes maisons, œuvré avec les plus grands chefs, remporté d’éclatants succès, je n’ai pas souvenir qu’elle eût jamais fait l’unanimité. Certes, la mort a cette vertu qu’elle efface les différends. Mais tout de même. Je me souviens nettement de critiques assez amères de ses Isolde et de ses Brünnhilde, où l’on admirait certes la dimension « humaine » pour mieux déplorer que tant de failles finalement altèrent la grandeur wagnérienne. Je ne sache pas que l’on ait jamais porté au pinacle son legs au disque, très respectable mais guère marqué du sceau « référence absolue » qui fait courir les mélomanes. Je ne pense même pas qu’elle aura droit à une Behrens-Edition.

En un temps où les Nilsson et les Windgassen avaient cédé la place, elle fut au chant éclatant sinon héroïque requis par Wagner et par Strauss ce que Siegfried Jerusalem (69 ans) ou James Morris (66 ans) et quelques autres furent aussi : des successeurs privés de l’aura magique qu’on prêtait aux anciens, des formats plus modestes, certes artistes, certes admirables, certes capables de créer l’émotion – mais enfin, des substituts, dont l’apport était d’autant plus relatif que le disque, simultanément, exhumait et répandait des merveilles venues de l’Âge d’Or. Triste sort.*

Voici qui devrait inciter les nécrologues à la prudence, posthume et anthume. Car, en réalité, tous les amateurs d’opéra ont dans l’oreille et dans le cœur des légendes, des demi-dieux, des créatures d’exception – chanteurs, chanteuses, chefs – dont jamais ils n’entendirent un son en direct, dont jamais ils ne purent suivre la carrière comme on le fait aujourd’hui avec une Dessay, un Hampson, une Fleming, jugeant les carrières à l’aune de soirées et de prises de rôle successives, suivant les changements de répertoire et les choix de carrière.

C’est presque scientifique. En tout cas, c’est statistique. Ainsi, prenons un lyricomane moyen ayant aujourd’hui entre cinquante et soixante ans. Qu’aura-t-il entendu en direct de Del Monaco, qui se retira en 1973 ? De Franco Corelli (1976) ? De Hans Hotter (1972) ? De Callas (1965) ? De Tebaldi (1973) ? De Cerquetti (1961) ? À moins d’avoir été un fanatique fort précoce et très argenté : PRESQUE RIEN. Quant aux quadras et aux trentenaires, c’est vu d’avance : RIEN DE RIEN. Et ne parlons pas de Lotte Lehmann, Melchior, Lauri-Volpi, Gigli, Rosvaenge, Cebotari…

behrens_image5250966-400.jpg Nous entrons dans un temps où ceux qui découvrirent l’opéra à partir des années soixante eurent à se nourrir des rogatons de stars sur le déclin ou de l’émergence de chanteurs fort valables mais, curieusement, dépourvus du génie qu’on prête aux grands anciens. Nous avons quitté l’Âge d’Or pour entrer dans un Âge de Fer, qui a bien des délices, mais guère d’extases. Nous n’avons plus que quelques octogénaires pour nous rappeler les riches soirées où l’on réunissait Corelli, Callas et Bastianini, ou bien Hotter et Vinay, ou bien Del Monaco et Tebaldi. Ils se souviennent juste que c’était bien, cela ne nous fait pas entendre ce qu’ils ont entendu, sinon à travers les crachotements d’un disque « historique ».

Allons, Hildegard Behrens est morte et quelques autres ne se sentent pas très bien. Mais nous devrions peut-être apprendre un peu mieux, ces autres-là, à nous réjouir de les compter parmi nous, à les écouter pour ce qu’ils sont et apportent, et non à l’aune de critères fabriqués par le disque, à les aimer de nous livrer encore ce qu’ils nous livrent, à accepter leurs erreurs et à admirer sans retenue leur talent. Arrêtons de faire la fine bouche sous prétexte que des chanteurs morts sont supposés avoir ouvert en leur temps l’Empyrée de la Musique à des auditeurs qui peut-être ne s’en sont même pas aperçus.

Ainsi, le moment venu (oh, le plus tard possible), nous n’aurons pas besoin, en tressant à ceux qui auront été nos contemporains les traditionnelles couronnes de laurier, d’ajouter à nos regrets la mauvaise conscience et le remords des occasions manquées.

Sylvain Fort

*Dans ses Mémoires, Georg Solti, qui a beaucoup travaillé avec Behrens, ne la cite qu’une fois, pour dire perfidement qu’en Brünnhilde à Bayreuth en 1983, elle a obtenu « parfois de bons résultats », mais ne jouait certainement pas dans la « même cour » que Nilsson vingt ans plus tôt. Les Siegfried Jerusalem et autres en prennent pour leur grade… (Georg Solti, Memoirs, A.Knopf, New York, 1997, p.177)

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