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Angela Gheorghiu, tout de même

9 juin 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

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Christian Merlin rendait récemment compte dans Le Figaro de l’enregistrement de Madame Butterfly sous la baguette de Pappano, avec Angela Gheorghiu dans le rôle-titre. À raison, il indiquait que cet enregistrement se hissait au niveau des meilleures références discographiques, et que les modernes, pour cette fois, n’avaient pas à rougir de la comparaison avec les anciens. Dont acte.

Il me semble toutefois qu’il faudrait enfoncer le clou. Car ce qu’offre Angela Gheorghiu dans ce disque, ce n’est pas seulement une merveilleuse interprétation, une interprétation « d’emblée historique » comme aiment à le dire les critiques, mais une interprétation rompant totalement avec ce qu’il nous est donné d’entendre par les temps qui courent : une interprétation qui, soudain, justifie qu’on enregistre encore des Madame Butterfly, et qu’on le fasse en studio, patiemment, avec ce qu’il faut d’investissement de temps, d’argent et de patience.

Car s’il nous avait été donné déjà d’entendre Angela Gheorghiu dans quelques extraits de Butterfly, cet enregistrement nous fait entendre le soin extrême qu’elle apporte à la profondeur du personnage, à son évolution — assez à rebours de ce qu’on entend ailleurs —, tout cela à travers une précision musicale, verbale, une force de caractérisation, mais aussi et plus simplement une adéquation vocale ahurissantes.

Allons plus loin. Ce résultat est le fruit d’un travail de longue main, souterrain, d’une familiarisation avec la partition dans son moindre détail, avec le moindre accent, dont on pensait sincèrement qu’il ne faisait plus partie des préoccupations des chanteurs d’aujourd’hui à quelques exceptions près. Cette maturation a fait l’économie de la scène, démontrant si besoin que l’incarnation dramatique se passe des planches et peut exister au cœur de la voix, que le vrai théâtre n’est pas seulement livré dans l’ampleur de la représentation, mais dans la nuance et dans le raffinement d’une simple phrase. Un mot savamment dosé vaut plus que tous les regards. Il est un regard.

butterfly.JPG Et cela, à travers les flots médiatiques souvent déchaînés qui entourent la carrière de la dame, au cœur même des tumultes qu’elle suscite, volontairement ou non, et des méfiances voire des réticences qu’elle s’attire par telle ou telle déclaration, telle ou telle posture. Dans le secret de son atelier, elle a affiné ce chant, mûri son rôle et le déploiement qu’elle nous en offre sur ce disque nous laisse simplement pantois, offrant une leçon de chant et de tenue artistique.

Faut-il s’en étonner ? De toutes les divas en exercice, Angela Gheorghiu est la plus diva, c’est certain. Mais c’est aussi, avouons-le, la meilleure. Car tout en multipliant les concessions au marketing, elle est restée concentrée sur ce qui, en fait, lui importe le plus : son évolution vocale, et l’approfondissement constant de son art.

Jetons un œil à son agenda : ce ne sont pas seulement les plus grandes scènes qu’elle foule, mais les plus exigeantes – Berlin, Munich, Londres, New York. Et elle a repris à son compte cette façon des aînées de limiter le nombre de théâtres où elle travaille, afin de ne pas perdre de temps à retrouver ses marques, à renouer les liens. Elle limite aussi le répertoire, non sans lui imprimer régulièrement les évolutions voulues, ainsi une Adrianna Lecouvreur est à venir.

L’attention des médias et des lyricophiles est extrême. Mais elle semble les utiliser comme paravent à un travail de fond dont l’approbation publique ne la dispense pas. Qu’une diva trouve du plaisir aux applaudissements, c’est naturel ; qu’elle les recherche, cela fait partie du jeu ; que cela ne la détourne pas du cœur de son art, c’est un fait dont de contemporaines consœurs pourraient utilement s’inspirer. C’est la preuve qu’il n’est pas forcément nécessaire à une chanteuse de faire ses courses au supermarché ou d’enfiler les habits mornes d’une normalité décevante pour nous assurer de grands moments. L’émotion de l’artiste va de pair avec la vie d’artiste. Nous ne saurions appeler de nos vœux des divas ménagères.

Nous aimons les divas. Nous aimons les divas qui assument leur statut. Et combien plus nous aimons que les divas méritent d’être aimées, au lieu de substituer progressivement à ce qui nous les fit adorer la monnaie de singe de leur notoriété paresseuse ou de leur usure rapide.

Angela Gheorghiu sait mieux que durer. Elle sait progresser, apprendre et croître. Pour cela même, celle qui si souvent nous déroute ne mérite pas seulement notre affection volens nolens, elle mérite notre enthousiaste respect.

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