Archive for mai, 2009

Mesures d’hygiène

7 mai 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Par les temps qui courent, rien de tel que la prophylaxie, en tout domaine.

Le domaine musical n’est pas en reste, et les mélomanes avertis sont ceux qui ont développé de sains réflexes. Par exemple : ne plus écouter Lang Lang. Certes, il aura fallu souffrir dans sa chair pour en arriver là, mais enfin, la santé a un prix et il faut apprendre ses fragilités afin de les préserver le mieux possible. De même que les individus sensibles des bronches veilleront à porter un cache-nez jusqu’en juin, nous aurons à cœur de ne pas exposer nos oreilles au supplice de tempi distordus et d’un toucher aussi poétique que les petites annonces de Tracteurs et Camions Magazine.

  

4777483.jpgLe danger apparaît lorsque la rédaction du journal où l’on officie nous somme de rendre compte d’un enregistrement dont nous savons qu’il est porteur de germes. Sinon pour tout le monde, du moins pour notre frêle constitution. Alors nous devons mobiliser tout notre courage et même notre abnégation. C’est ainsi que je vis arriver récemment par la poste le dernier disque Chopin de Madame Pires. Et ce qui devait arriver arriva.

Dès les premières mesures de la Sonate n° 3, je fus pris de fibrillations attestant la pénétration auriculaire de corpuscules hostiles dans mon organisme. La Polonaise-Fantaisie provoqua un effondrement de notre système immunitaire. La Sonate pour violoncelle et piano nous fit cracher le sang. La Mazurka op.68 n° 4 fut notre ciguë.

  

ni1764.jpg Par bonheur, le marché regorge d’antidotes magiques. À peine ingérées les pilules amères de la dame Pires, nous nous précipitâmes avec force tics nerveux vers notre étagère Chopin et saisîmes un bon gros coffret que fébrilement, le geste hésitant, la sueur au front, nous glissâmes – non sans peine – dans le même mange-disque qui venait de nous inoculer un rare poison. Nous savions quel remède il nous fallait : la même Polonaise-Fantaisie ! Soigner le mal par le mal ! Perlemuter, et nul autre ! (À l’attention des jeunes critiques : c’est cela le métier, savoir soigner ses plaies avec la bonne formule au bon moment). Dès les premiers accords, nous sentîmes le pouls se mettre à battre de nouveau, avant que les arpèges délicats ne viennent réveiller notre cœur mis à mal. chopin.jpg Soudain, c’est comme si, délivré d’une cage de malentendus, Chopin revenait nous parler à l’oreille. Comme si, lui-même redivivus, il retrouvait ses couleurs et sa vie pleine. Et dans l’ébrouement de cette pièce fantasque et suggestive, le voici qui se remettait à caracoler, à s’ébattre, à nous emporter avec lui dans des espaces purs. Oubliés, les pieds de plomb, la note fêlée, la mécanique à vide : c’est la voix même de Chopin qui résonnait, claire et fraîche, murmurante ou éclatante. Le sang de nouveau circulait ! Miracle ! Et nos poumons s’élargissaient à mesure que montait cette gamme immense, ces résonances bénéfiques que Perlemuter sait prolonger au creux de chaque phrase. Nous étions guéris ! Cela n’a pas suffi, bien sûr. Il nous a fallu quelques Mazurkas supplémentaires, comme celle-ci pour effacer tout arrière-goût pénible, et nous rétablir tout à fait.

Ragaillardi de la sorte, nous pûmes écrire d’un esprit délié notre petit papier sur les performances de Madame Pires, dont certes nous n’écrivîmes point autant de mal que celui qu’elle nous avait causé.

  

La semaine prochaine, nous raconterons comment, grâce à une savante décoction de Goerne et de Fischer-Dieskau, nous pûmes colmater l’hémorragie interne provoquée par le Schwanengesang de Schubert interprété par Bostridge.

Partager sur mes réseaux sociaux