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Roberto, est-ce bien toi ?

21 avril 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

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Ce n’est pas un petit journal que le Daily Telegraph, puisque c’est le premier quotidien britannique. Et ce n’est pas un artiste inexpérimenté que Roberto Alagna. Lorsqu’il accorda voici quelques jours une interview au journaliste Rupert Christiansen pour faire le point au moment d’aborder la série des Trouvère du Covent Garden, il devait savoir notamment qu’il avait face à lui un journaliste renommé, très cultivé, et terriblement rusé, qui en avait vu d’autres et n’allait certainement pas succomber sans ambages au charme sicilien.

La question est pourtant : le ténor français savait-il ce qu’il faisait ?

Ce qu’il y a de sûr c’est que, de quelque manière qu’on lise l’interview, le résultat est consternant.

Que lit-on ? D’abord que Roberto Alagna est en froid avec son épouse. Qu’il ne communique plus avec elle, sinon par SMS. Parfait. Que sans doute cette brouille vient du fait qu’il « l’aime trop » (sic). Mais on apprend aussi qu’ils ne chanteront plus ensemble, car Madame Gheorghiu étouffe un peu dans son duo obligé avec Roberto. Au même moment, Youtube déverse une foule d’images où la soprano roumaine minaude plus que de raison dans des récitals où elle partage la vedette avec Jonas Kaufmann. Tout cela est navrant.

On apprend aussi que ses ennuis de santé lui ont fait perdre trois dents et, plus grave, l’ont privé de ses sensations dans les notes aiguës, ce qui le contraint à transposer son Di Quella Pira… Soit. Il n’est pas le premier. Mais il croit utile d’ajouter que « de toute façon, lorsqu’[il] la chante dans le ton, personne ne s’en rend compte ». La vérité est qu’on se rend surtout compte qu’il ne fait pas la reprise, mais bien fou qui lui en voudrait, là encore. Tant d’autojustifications amères ne servent à rien.

On apprend aussi qu’il prépare un opéra sur Jean-Paul II et un film sur sa sortie de scène de La Scala. Scène qui multiplie les propositions à son endroit, mais qu’il décline. Tant mieux, mais à quoi bon cette posture mi-hautaine, mi-amère ?

Et puis, on a droit aussi à tous les commentaires du journaliste sur la vie privée de Roberto Alagna — sa fille, sa sœur, sa fratrie, le peu de temps passé avec son épouse, toujours en voyage —, sur son style, son caractère, remarques toutes exposées avec la dernière vulgarité – pardon de le dire – et avec une perfidie très haïssable.

On ne se demandera même pas ce qu’il advient dans tout cela du Trouvère de Verdi, et de la musique, du chant. Nous pataugeons dans une eau saumâtre, pour le moins. Et pourtant, ce n’est même pas cela qui nous inquiète. Non, ce qui nous inquiète c’est qu’un artiste d’opéra de tout premier rang se voie traité comme un vulgaire chanteur de pop, dont on sait que les avanies privées nourrissent les ventes de disques.

Et de là naît le soupçon.

Est-ce cela qu’a voulu Roberto Alagna ? A-t-il voulu passer de l’autre côté du miroir ? A-t-il voulu lui aussi devenir la chair à papier de la presse à sensation, et livrer en pâture ses états d’âme et ses projets fumeux à la curiosité malsaine d’un journaliste ravi ? Le projet est-il, derrière tout cela, de faire vendre ? Est-il d’attirer encore l’attention sur soi par des commérages et des confessions tire-larmes ?

Au fond, dans cet article, le ténor est-il victime ou bien aussi responsable ? N’a-t-il pas mis quelque jouissance suspecte à alimenter en semi-scoops navrants ce journaliste avide ? Ne s’est-il pas parfaitement rendu compte qu’il livrait là ce qu’il ne livrait à personne d’autre et allait bien plus loin qu’il n’était jamais allé dans la presse ?

Cela, l’a-t-il voulu, désiré, organisé ? S’est-il dit, a-t-il pu se dire, qu’après tout il n’y a pas de mauvaise publicité et que la ménagère peu familière des pages Opéra le trouverait du coup fort humain et sympathique et se ruerait sur « Sicilien » ?

Cette interview au Telegraph est-elle un coup médiatique ? Traduit-elle une faim insatiable de publicité ?

Si c’est le cas, ne craignons pas de le dire, elle marque dans la carrière de Roberto Alagna un tournant majeur. C’est-à-dire l’abandon pur et simple de ce qui avait jusqu’ici fait sa marque de fabrique : une exigence avant tout artistique, un goût enthousiaste pour tout ce qui touche à la musique joint au souci de transmettre et partager, et tout cela à travers une franche cordialité qui pouvait déborder sur la vie privée pour autant qu’elle était un élément moteur, et non simple anecdote au passage, simple impudeur.

La remarque « De toute façon quand je chante dans le ton, personne ne s’en aperçoit » trahit suffisamment d’amertume et de désillusion pour qu’on soit tenté en effet de penser que Roberto Alagna a décidé de passer tout à fait à autre chose, de changer non seulement de répertoire, mais de façon de faire, de façon d’être et de traiter son public différemment – car après avoir décidé que le public d’opéra (celui pourtant qui de tous lui est le plus fidèle et demeure le plus sincèrement admiratif de son art) l’avait déçu, il pourrait se tourner vers la masse indistincte et anonyme des amateurs de variétés, qui passeront de « Sicilien » à « Vincero », l’album du vague ténorino Amaury Vassili, qui lui aussi offre un « Parla più piano »… S’il en est ainsi, je crains qu’il ne faille, la mort dans l’âme, fermer le ban et feuilleter nos albums de souvenirs alagnesques, la larme à l’œil.

Mais allons ! Il se peut aussi qu’affaibli par un moment de détresse, Roberto de Bergerac ait baissé la garde et se soit laissé larder de piques empoisonnées par un adversaire portant le masque de l’amitié empressée.

Que d’un déjeuner sympathique ait jailli une coulée de boue comme on ne s’y attendait pas, destinée à régaler le Britannique moyen d’anecdotes frelatées, et à lui offrir de Roberto Alagna le portrait d’un homme à la dérive, incertain dans sa vie personnelle comme dans sa vie artistique. Faisant flèche de tout bois, enflant la moindre parole, détournant la moindre confidence, violant la confiance pour faire fleurir le scoop, le journaliste se serait vautré dans la bauge de ses instincts les plus honteux, soucieux seulement d’enfoncer le couteau dans la plaie pour offrir à son lectorat quelques litres de sang bien noir, mêlé de bile.

Et, pour connaître de Roberto Alagna l’incurable idéalisme, la sincérité sans fard, mais aussi le besoin profond d’attirer la sympathie, de séduire, fût-ce en associant l’interlocuteur à des préoccupations toutes personnelles, nous ne jugeons pas impossible qu’il se soit tout simplement fait rouler. Et qu’à ce brigand de journaliste, il ait offert sur un plateau une superbe interview trash et people, dont il sort abîmé voire sali.

Si cette dernière hypothèse est la bonne, nous ne nous résignerons pas, et nous offrons à Alagna notre bras pour réparer les torts et pourfendre l’Anglois par le verbe et par l’épée, comme on fit toujours par chez nous.

   

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À n’y plus rien comprendre

8 avril 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

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La vie parisienne, dont on a tant vanté les plaisirs et les délices, semble parfois morne, et prend un goût de poussière amère. Ainsi lorsque l’on va au concert. Non que l’on soit encore assez novice pour s’indigner des tousseurs et des ronfleurs. À ceux-là il sera beaucoup pardonné puisque, bravant la maladie et les embarras respiratoires, ils traînent leur douleur jusqu’aux salles de concert, et assistent au péril de leur vie aux performances plus ou moins réussies de musiciens indifférents à la somme de courage qu’il aura fallu pour venir leur prêter attention. Les musiciens parfois sont ingrats.

Ainsi l’autre soir, j’entendais d’une oreille non pas distraite et comme jetée là par hasard, mais extrêmement attentive et diligente (j’avoue), les confidences qu’un vieil homme de quatre-vingt ans passés glissait d’un ton jovial à la jeune femme qui lui tenait compagnie – une jeune femme d’une beauté racée, je dois dire, habillée en écuyère, l’œil sévère et le cheveu soyeux. À la question ingénue et presque convenue « Et votre santé ? », il répondit sans trop d’ambages « Oh, là, c’est la fin ! ». Et de préciser que son cancer était désormais généralisé, qu’il vivait là ses dernières semaines, sans que ce compte à rebours semblât l’émouvoir (souvent je me suis rêvé confiant à une jeune femme que je vivais mes derniers instants afin de mesurer l’effet de séduction lié à cette triste révélation, mais ce romantisme, s’il n’est pas étayé sur une tuberculose avancée, risque assez vite le ridicule voire les représailles). Il avait bien pris ses abonnements pour la saison prochaine, mais il lui faudrait sans doute chercher d’heureux bénéficiaires, libres aux dates où il avait voulu, aurait dû, aurait pu lui-même se libérer – agenda devenu post-mortem, et même virtuel, de son vivant. Et je songeai à ces spectacles où nous dédaignons d’aller alors que des mélomanes passionnés n’ont été empêchés de s’y rendre que par une mort brutale.

Mais ce n’est pas cela qui est amer. Ce qui nous atterre, à chaque fois ou presque que nous nous rendons à Paris dans de grands concerts, c’est notre désaccord devenu presque inévitable avec le public. Il va de soi que c’est de notre faute et que dans notre empyrée de chroniqueur musical dévoyé par le dilettantisme snob, nous avons perdu de vue les goûts du vrai public et noyé dans le scepticisme le plus froid notre faculté à nous enthousiasmer avec les foules. Soit. Je dois dire que la lecture récente d’une chronique de l’excellent et austère Renaud Machart concluant un papier sévère par le constat étonné que le public, lui, avait applaudi à tout rompre, me montra que ma solitude n’était pas entière et que dans cette tour d’ivoire de l’esthète coupé du monde, je vivais sur le même palier que le redoutable critique du Monde – sans trop savoir si c’est ou non une consolation.   

mahler-1909.jpgToujours est-il que cette culpabilité et le sentiment très sincère de mon insuffisante perméabilité aux engouements du public furent l’autre soir allégés par la performance de Monsieur Henschel dans des Fahrenden Gesellen de Mahler qu’accompagnait un Eschenbach toujours plus mercurien. Car enfin, je veux bien tout ce qu’on voudra mais pour connaître un peu le texte de ces lieder et même un peu leur musique, il me sembla bien que l’on n’y comprenait pas grand-chose et que la diction rendait le texte peu intelligible à ceux-là même qui le savent par cœur. C’est un premier point. Ensuite, il me sembla bien, sauf erreur de réglage de ma pile auriculaire, que l’on n’y entendait pas grand-chose non plus et que depuis mon cinquième rang, ce qui me parvenait était à la limite du vrombissement de fond, quoique Eschenbach fît de louables efforts pour tenir en bride le moteur zélé de son orchestre, lumineux et translucide. Et puis, je crois bien que les aigus étaient engorgés, les graves rotés, le médium élimé, et qu’aucun mot, aucune note, ce soir-là, ne reçut son poids de couleurs, de nuances, de sens, de poésie, de tendresse, de douleur – sauf pour nos oreilles, bien sûr (la douleur, veux-je dire). Bref, à défaut de m’appuyer sur des conceptions personnelles par trop raffinées de ce que doit être ou ne pas être ce cycle mahlérien, je pus m’imaginer que certains critères objectifs de qualité manquaient à l’appel, aboutissant à une interprétation forcée, ratée, catastrophique. Et que le débat technique pouvait s’en tenir à ce constat sans aller de surcroît requérir les ordinaires arguties de l’école interprétative, des options stylistiques, et autres fadaises.  

henschel.jpgIl va de soi que Monsieur Henschel fut applaudi, car il remplaçait au pied levé (à mon avis, un pied levé calculé et anticipé, si j’en crois des programmes dûment imprimés avec son nom, et non corrigés en hâte) le grand Hampson. Il l’en fallait remercier. Il fut donc applaudi et sortit de scène. Toutefois, décidément applaudi, il revint. Et fut applaudi encore plus. Puis sortit. Mais comme le public était fort reconnaissant et continuait à agiter ses battoirs, il put revenir une fois de plus, et saluer avec émotion. Puis sortir dignement. Cela dit, on n’en était pas quitte. Cette performance avait touché le cœur de la foule – très upper class, du reste – et Henschel, bien incapable de produire un bis à en croire l’état de dégradation dans lequel l’avait laissé le dernier lied, fut bon pour quelques courbettes de plus. Le public, ravi, ne s’en contenta point, et le baryton put, radieux, revenir une dernière fois recueillir les bravi de la salle conquise.

tomate-retouchee.jpgNous n’avions pas apporté dans nos poches de tomates, car cela ne se fait pas, et puis ça tache. Mais sans doute faudra-t-il un jour que les marchands de quatre saisons se présentent à l’entrée des salles de concert. Car cette anecdote n’est pas isolée, hélas. Et bientôt nous croirons que pour briser les emportements d’un public qui semble justifier par des ovations insensées le prix de son billet, et est prêt à se laisser conquérir par les plus retentissants ratages pourvu que l’on ait fait avant un bon dîner et que l’on ait digéré à son aise au fond d’un fauteuil commode dans une salle bien rénovée, il nous faudra revenir aux bonnes vieilles méthodes du terrorisme mélomaniaque, et projeter sur l’objet imméritant de succès frelatés les légumes gâtés de notre désillusion.    

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