Roberto, est-ce bien toi ?
Ce n’est pas un petit journal que le Daily Telegraph, puisque c’est le premier quotidien britannique. Et ce n’est pas un artiste inexpérimenté que Roberto Alagna. Lorsqu’il accorda voici quelques jours une interview au journaliste Rupert Christiansen pour faire le point au moment d’aborder la série des Trouvère du Covent Garden, il devait savoir notamment qu’il avait face à lui un journaliste renommé, très cultivé, et terriblement rusé, qui en avait vu d’autres et n’allait certainement pas succomber sans ambages au charme sicilien.
La question est pourtant : le ténor français savait-il ce qu’il faisait ?
Ce qu’il y a de sûr c’est que, de quelque manière qu’on lise l’interview, le résultat est consternant.
Que lit-on ? D’abord que Roberto Alagna est en froid avec son épouse. Qu’il ne communique plus avec elle, sinon par SMS. Parfait. Que sans doute cette brouille vient du fait qu’il « l’aime trop » (sic). Mais on apprend aussi qu’ils ne chanteront plus ensemble, car Madame Gheorghiu étouffe un peu dans son duo obligé avec Roberto. Au même moment, Youtube déverse une foule d’images où la soprano roumaine minaude plus que de raison dans des récitals où elle partage la vedette avec Jonas Kaufmann. Tout cela est navrant.
On apprend aussi que ses ennuis de santé lui ont fait perdre trois dents et, plus grave, l’ont privé de ses sensations dans les notes aiguës, ce qui le contraint à transposer son Di Quella Pira… Soit. Il n’est pas le premier. Mais il croit utile d’ajouter que « de toute façon, lorsqu’[il] la chante dans le ton, personne ne s’en rend compte ». La vérité est qu’on se rend surtout compte qu’il ne fait pas la reprise, mais bien fou qui lui en voudrait, là encore. Tant d’autojustifications amères ne servent à rien.
On apprend aussi qu’il prépare un opéra sur Jean-Paul II et un film sur sa sortie de scène de La Scala. Scène qui multiplie les propositions à son endroit, mais qu’il décline. Tant mieux, mais à quoi bon cette posture mi-hautaine, mi-amère ?
Et puis, on a droit aussi à tous les commentaires du journaliste sur la vie privée de Roberto Alagna — sa fille, sa sœur, sa fratrie, le peu de temps passé avec son épouse, toujours en voyage —, sur son style, son caractère, remarques toutes exposées avec la dernière vulgarité – pardon de le dire – et avec une perfidie très haïssable.
On ne se demandera même pas ce qu’il advient dans tout cela du Trouvère de Verdi, et de la musique, du chant. Nous pataugeons dans une eau saumâtre, pour le moins. Et pourtant, ce n’est même pas cela qui nous inquiète. Non, ce qui nous inquiète c’est qu’un artiste d’opéra de tout premier rang se voie traité comme un vulgaire chanteur de pop, dont on sait que les avanies privées nourrissent les ventes de disques.
Et de là naît le soupçon.
Est-ce cela qu’a voulu Roberto Alagna ? A-t-il voulu passer de l’autre côté du miroir ? A-t-il voulu lui aussi devenir la chair à papier de la presse à sensation, et livrer en pâture ses états d’âme et ses projets fumeux à la curiosité malsaine d’un journaliste ravi ? Le projet est-il, derrière tout cela, de faire vendre ? Est-il d’attirer encore l’attention sur soi par des commérages et des confessions tire-larmes ?
Au fond, dans cet article, le ténor est-il victime ou bien aussi responsable ? N’a-t-il pas mis quelque jouissance suspecte à alimenter en semi-scoops navrants ce journaliste avide ? Ne s’est-il pas parfaitement rendu compte qu’il livrait là ce qu’il ne livrait à personne d’autre et allait bien plus loin qu’il n’était jamais allé dans la presse ?
Cela, l’a-t-il voulu, désiré, organisé ? S’est-il dit, a-t-il pu se dire, qu’après tout il n’y a pas de mauvaise publicité et que la ménagère peu familière des pages Opéra le trouverait du coup fort humain et sympathique et se ruerait sur « Sicilien » ?
Cette interview au Telegraph est-elle un coup médiatique ? Traduit-elle une faim insatiable de publicité ?
Si c’est le cas, ne craignons pas de le dire, elle marque dans la carrière de Roberto Alagna un tournant majeur. C’est-à-dire l’abandon pur et simple de ce qui avait jusqu’ici fait sa marque de fabrique : une exigence avant tout artistique, un goût enthousiaste pour tout ce qui touche à la musique joint au souci de transmettre et partager, et tout cela à travers une franche cordialité qui pouvait déborder sur la vie privée pour autant qu’elle était un élément moteur, et non simple anecdote au passage, simple impudeur.
La remarque « De toute façon quand je chante dans le ton, personne ne s’en aperçoit » trahit suffisamment d’amertume et de désillusion pour qu’on soit tenté en effet de penser que Roberto Alagna a décidé de passer tout à fait à autre chose, de changer non seulement de répertoire, mais de façon de faire, de façon d’être et de traiter son public différemment – car après avoir décidé que le public d’opéra (celui pourtant qui de tous lui est le plus fidèle et demeure le plus sincèrement admiratif de son art) l’avait déçu, il pourrait se tourner vers la masse indistincte et anonyme des amateurs de variétés, qui passeront de « Sicilien » à « Vincero », l’album du vague ténorino Amaury Vassili, qui lui aussi offre un « Parla più piano »… S’il en est ainsi, je crains qu’il ne faille, la mort dans l’âme, fermer le ban et feuilleter nos albums de souvenirs alagnesques, la larme à l’œil.
Mais allons ! Il se peut aussi qu’affaibli par un moment de détresse, Roberto de Bergerac ait baissé la garde et se soit laissé larder de piques empoisonnées par un adversaire portant le masque de l’amitié empressée.
Que d’un déjeuner sympathique ait jailli une coulée de boue comme on ne s’y attendait pas, destinée à régaler le Britannique moyen d’anecdotes frelatées, et à lui offrir de Roberto Alagna le portrait d’un homme à la dérive, incertain dans sa vie personnelle comme dans sa vie artistique. Faisant flèche de tout bois, enflant la moindre parole, détournant la moindre confidence, violant la confiance pour faire fleurir le scoop, le journaliste se serait vautré dans la bauge de ses instincts les plus honteux, soucieux seulement d’enfoncer le couteau dans la plaie pour offrir à son lectorat quelques litres de sang bien noir, mêlé de bile.
Et, pour connaître de Roberto Alagna l’incurable idéalisme, la sincérité sans fard, mais aussi le besoin profond d’attirer la sympathie, de séduire, fût-ce en associant l’interlocuteur à des préoccupations toutes personnelles, nous ne jugeons pas impossible qu’il se soit tout simplement fait rouler. Et qu’à ce brigand de journaliste, il ait offert sur un plateau une superbe interview trash et people, dont il sort abîmé voire sali.
Si cette dernière hypothèse est la bonne, nous ne nous résignerons pas, et nous offrons à Alagna notre bras pour réparer les torts et pourfendre l’Anglois par le verbe et par l’épée, comme on fit toujours par chez nous.




Nous n’avions pas apporté dans nos poches de tomates, car cela ne se fait pas, et puis ça tache. Mais sans doute faudra-t-il un jour que les marchands de quatre saisons se présentent à l’entrée des salles de concert. Car cette anecdote n’est pas isolée, hélas. Et bientôt nous croirons que pour briser les emportements d’un public qui semble justifier par des ovations insensées le prix de son billet, et est prêt à se laisser conquérir par les plus retentissants ratages pourvu que l’on ait fait avant un bon dîner et que l’on ait digéré à son aise au fond d’un fauteuil commode dans une salle bien rénovée, il nous faudra revenir aux bonnes vieilles méthodes du terrorisme mélomaniaque, et projeter sur l’objet imméritant de succès frelatés les légumes gâtés de notre désillusion.