Debussy, Jérusalem, palinodie
Plusieurs jours durant, lisant le livre de Jean-Yves Tadié, écoutant le beau disque publié, en parallèle, par Nelson Freire et consacré à Debussy (Decca) mais aussi l’enregistrement par Vanessa Wagner d’Images dont le dernier numéro de Classica dit tant de bien et que je ne connaissais pas, j’ai baigné dans la lumière si étrange, presque glauque, de Debussy, me suis laissé gagner par la sonorité diffuse et mobile de son piano.
Cela ne demande aucun effort, cela suspend en quelque sorte la pensée. La musique devient climat, élément, on y reconnaît la pluie sourde, des reflets de soleil, des taches colorées dépourvues de signification, mais plaisantes comme des bulles irisées. Et puis une musique sans référent distinct évoquant seulement des états d’âme et attirant la sensibilité dans des cercles neufs.
Il y a, certes, dans cette musique quelque chose d’un peu hermétique, dans la dissonance, dans la rupture harmonique, mais au fond quelque chose d’expressément sensuel, à quoi l’on se livre bien volontiers. Debussy est tout le contraire du pèse-nerfs. Tout le contraire de ces compositeurs qui veulent vous envahir en déchaînant les flots orchestraux, en faisant sonner le piano comme une immense chorale. Après une audition de Debussy, Brahms semble bien balourd, et Beethoven bien teuton.
Mais au détour d’un rangement, je tombai sur le Jérusalem récemment publié par Alia Vox, où Savall et quelques compères parcourent l’histoire de Jérusalem à travers la musique. Et je réécoutai, parce que cela m’avait déjà frappé il y a quelques semaines à la première audition, ce Psaume 121 chanté, avec un accompagnement frêle, par Lior Elmalich — une prière pour Jérusalem.

Ci-dessus à droite, carte d’Israël en mosaïque (avec Jérusalem au centre), se trouvant au sol d’une église de Medeba en Jordanie (VIe s.).
Dans cette voix presque seule priant pour Jérusalem, le poids de l’histoire, de la mémoire, la chaleur irradiante et saisissante de la mélopée, j’ai entendu tout le contraire de Debussy, qui alors m’a paru précieux, nombriliste, salonnard, pluvieux, contourné, creux.
Face à cette musique immémoriale, face à cette fonction première du chant, qui est simplement un appel aux harmonies rêvées du monde, une incantation première où la voix parle pour un peuple, que pèsent les jardins sous la pluie de Debussy et ses gouttes ouatées, que valent ses pagodes fantasmées et ses poissons d’or entrevus dans des reproductions bon marché ?
Point n’est besoin des fortes structures de Bach ou de Beethoven pour mettre au jour l’ordre du monde et le sens possible de la vie. Cette voix solitaire, surgie d’un passé inconnu, d’une mémoire enfouie, suffit à faire remonter en nous un contact sans apprêt avec le sacré et la question première de l’être au monde. Reconnaissons aussitôt que Bach comme Beethoven, avec leur part de rhétorique, ont gravé ce questionnement en lettres de feu dans nos âmes. Que, chez eux, les articulations d’un discours où tout semble disposé, idéalement composé, recouvrent – qu’on le veuille ou non — l’idée qu’au tréfonds de soi, l’on se fait d’une cosmogonie, d’une armature idéelle de l’univers, d’une hiérarchie des anges, comme disait Rilke.
Face à cela, je l’avoue, je me suis demandé si le reste n’était pas un peu inutile. Un peu comme, parfois, lisant Stevenson, Verlaine ou Larbaud, on se demande si finalement on aura assez d’une vie pour bien comprendre seulement Homère, Hölderlin ou Dante.
Et, à cette aune, le livre de Jean-Yves Tadié, qui nous était apparu délié, érudit, sensible, nous paraît seulement anecdotique, léger, aimable mais oubliable à force de questions en somme convenues, de notations relevant d’une science un peu sèche, de références académiques, et surtout à force de ne pas dire, directement, sincèrement, avec cet effort non pas littéraire mais pour ainsi dire philosophique, d’exprimer ce que la musique en nous révèle, et accroît, et, peut-être, ravage ou, simplement, égare.
En somme, une voix venue d’outre-temps, chantant ce que des générations ont chanté, rappelant à notre mémoire ce qui, à travers les siècles, a compté et compte encore dans la fabrique même de notre identité et de nos croyances, a pu, en quelques secondes, défaire l’arrangement plein d’onction d’un universitaire écrivant sur la musique estimable mais vaguement superflu du petit maître français.
Heureusement, il y a Cauet à la télé, et tous ces questionnements nous semblent à leur tour absurdes et snobs.



