Archive for février, 2009

Debussy, Jérusalem, palinodie

18 février 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

Plusieurs jours durant, lisant le livre de Jean-Yves Tadié, écoutant le beau disque publié, en parallèle, par Nelson Freire et consacré à Debussy (Decca) mais aussi l’enregistrement par Vanessa Wagner d’Images dont le dernier numéro de Classica dit tant de bien et que je ne connaissais pas, j’ai baigné dans la lumière si étrange, presque glauque, de Debussy, me suis laissé gagner par la sonorité diffuse et mobile de son piano.

  

Cela ne demande aucun effort, cela suspend en quelque sorte la pensée. La musique devient climat, élément, on y reconnaît la pluie sourde, des reflets de soleil, des taches colorées dépourvues de signification, mais plaisantes comme des bulles irisées. Et puis une musique sans référent distinct évoquant seulement des états d’âme et attirant la sensibilité dans des cercles neufs.

  

Il y a, certes, dans cette musique quelque chose d’un peu hermétique, dans la dissonance, dans la rupture harmonique, mais au fond quelque chose d’expressément sensuel, à quoi l’on se livre bien volontiers. Debussy est tout le contraire du pèse-nerfs. Tout le contraire de ces compositeurs qui veulent vous envahir en déchaînant les flots orchestraux, en faisant sonner le piano comme une immense chorale. Après une audition de Debussy, Brahms semble bien balourd, et Beethoven bien teuton.

  

Mais au détour d’un rangement, je tombai sur le Jérusalem récemment publié par Alia Vox, où Savall et quelques compères parcourent l’histoire de Jérusalem à travers la musique. Et je réécoutai, parce que cela m’avait déjà frappé il y a quelques semaines à la première audition, ce Psaume 121 chanté, avec un accompagnement frêle, par Lior Elmalich — une prière pour Jérusalem.

copie-de-jerusalem-2.jpgcopie-2-de-carte_de_medeba_jerusalem2_tb_n031801b.jpgCi-dessus à droite, carte d’Israël en mosaïque (avec Jérusalem au centre), se trouvant au sol d’une église de Medeba en Jordanie (VIe s.).

Dans cette voix presque seule priant pour Jérusalem, le poids de l’histoire, de la mémoire, la chaleur irradiante et saisissante de la mélopée, j’ai entendu tout le contraire de Debussy, qui alors m’a paru précieux, nombriliste, salonnard, pluvieux, contourné, creux.

  

Face à cette musique immémoriale, face à cette fonction première du chant, qui est simplement un appel aux harmonies rêvées du monde, une incantation première où la voix parle pour un peuple, que pèsent les jardins sous la pluie de Debussy et ses gouttes ouatées, que valent ses pagodes fantasmées et ses poissons d’or entrevus dans des reproductions bon marché ?

  

Point n’est besoin des fortes structures de Bach ou de Beethoven pour mettre au jour l’ordre du monde et le sens possible de la vie. Cette voix solitaire, surgie d’un passé inconnu, d’une mémoire enfouie, suffit à faire remonter en nous un contact sans apprêt avec le sacré et la question première de l’être au monde. Reconnaissons aussitôt que Bach comme Beethoven, avec leur part de rhétorique, ont gravé ce questionnement en lettres de feu dans nos âmes. Que, chez eux, les articulations d’un discours où tout semble disposé, idéalement composé, recouvrent – qu’on le veuille ou non — l’idée qu’au tréfonds de soi, l’on se fait d’une cosmogonie, d’une armature idéelle de l’univers, d’une hiérarchie des anges, comme disait Rilke.

  

Face à cela, je l’avoue, je me suis demandé si le reste n’était pas un peu inutile. Un peu comme, parfois, lisant Stevenson, Verlaine ou Larbaud, on se demande si finalement on aura assez d’une vie pour bien comprendre seulement Homère, Hölderlin ou Dante.

  

Et, à cette aune, le livre de Jean-Yves Tadié, qui nous était apparu délié, érudit, sensible, nous paraît seulement anecdotique, léger, aimable mais oubliable à force de questions en somme convenues, de notations relevant d’une science un peu sèche, de références académiques, et surtout à force de ne pas dire, directement, sincèrement, avec cet effort non pas littéraire mais pour ainsi dire philosophique, d’exprimer ce que la musique en nous révèle, et accroît, et, peut-être, ravage ou, simplement, égare.

  

En somme, une voix venue d’outre-temps, chantant ce que des générations ont chanté, rappelant à notre mémoire ce qui, à travers les siècles, a compté et compte encore dans la fabrique même de notre identité et de nos croyances, a pu, en quelques secondes, défaire l’arrangement plein d’onction d’un universitaire écrivant sur la musique estimable mais vaguement superflu du petit maître français.

  

Heureusement, il y a Cauet à la télé, et tous ces questionnements nous semblent à leur tour absurdes et snobs.

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Monsieur Debussy antidilettante

11 février 2009 dans Non classé | Commentaires (0)

À propos du Songe musical, Claude Debussy (Gallimard), de Jean-Yves Tadié

 

 

Est paru récemment un livre attestant – c’est toujours salutaire – qu’écrire sur la musique est en soi un genre littéraire.

Ce genre – cet art ? – requiert toute la sensibilité musicale possible, mais surtout une plume, disons, sismographique, apte à rendre les variations nerveuses suscitées par l’audition musicale. 

Davantage : il requiert la capacité à percevoir et exposer l’humeur du temps où cette musique est née, l’humeur, en ce temps, de son compositeur, et, au cœur de cette distance historique, capter ce qui, dans cette musique, s’adresse encore à nous. 

songe-musical-reduit.JPG 

Tout cela se trouve, à un haut degré, dans Le Songe musical, Claude Debussy, de Jean-Yves Tadié, chez Gallimard. 

Il n’est pas indifférent que cet ouvrage paraisse dans la collection « L’Un et l’Autre » : parlant de tel écrivain, tel artiste, les auteurs sont priés de parler aussi d’eux-mêmes, de ce qui, dans leur histoire personnelle, les rapproche de la figure dont ils dressent le portrait.

Certains, dans cette collection, en profitent pour parler surtout d’eux-mêmes, pour régler des comptes absurdes, ou pour ne parler de rien du tout, et flotter dans des fictions vagues.

tadie-rogne.jpg Jean-Yves Tadié parle de lui avec pudeur, et chaque notation personnelle touche au plus juste, mentionnant des liens de hasard avec Debussy, des traces retrouvées, et s’accompagnant presque toujours dans ces aveux de soi d’un médiateur, Marcel Proust.

Se tisse insensiblement un entrelacs, dialogue continu entre Debussy, Proust, et l’auteur revoyant sa propre vie, son enfance surtout – sa grand-mère roumaine, ou son grand-père qui eut, coïncidence, Adrien Proust dans son jury de thèse, ses parents mélomanes n’aimant pas les voix…

debussy33-reduit.jpg 

L’érudition ne vient pas écraser tout cela : le savoir de Tadié est si décanté, si quintessencié, qu’il irrigue le propos sans le boursoufler. Fargue, Valéry, Wagner, Jankélévitch passent comme des voix familières, le cinéma n’est pas absent de ces références.

Et puis, Tadié préfère sans cesse la question ouverte, l’interrogation sur la création, les relations entre poésie et musique, le sens du développement musical, sur l’émotion, sur le secret et le mystère, plutôt que les excavations de correspondances, thèses, sommes et bibliographies. 

Qui a lu la biographie de Proust de Jean-Yves Tadié et les très savantes notes qui rendent si volumineuse son édition dans la Pléiade d’À la Recherche du temps perdu sait bien que l’auteur est un universitaire de haute école. Mais l’on ne passe pas pour rien sa vie avec Proust : on sait les hiérarchies de l’esprit et de la sensibilité, où l’érudition occupe une place utile, utilitaire, souvent secondaire.

proust96.jpg Les questions, plus d’une fois, restent ouvertes, en suspens. Elles n’admettent de réponse que toute personnelle. Et l’on perçoit comme une joie à s’interroger ainsi, fût-ce sans pouvoir répondre, comme un plaisir de l’indéfini, du jeu infini des sensations et des idées. 

Bien des intellectuels – Tadié en est un, ne fût-ce que socio-professionnellement – rechignent à exposer aux lecteurs leur sensibilité. Et souvent, cette sensibilité, lorsqu’elle se risque, apparaît comme desséchée par les méthodes académiques, voire arriérée comme un enfant qu’on aurait délaissé, lui préférant des occupations plus sérieuses (la glose, la bibliographie, la leçon). 

Tout au contraire, ici, la sensibilité est mûre, mais libre encore : elle se nourrit, discrètement, d’une passion, d’un amour, d’une fascination ardente pour le mystère de la création debussyste, d’une curiosité inépuisée des rapports de sensibilité entre Debussy et Proust, une quête inachevée de sens et de sensations, d’un questionnement sur l’art. 

Aucun lyrisme ici, mais un cheminement sobre et profond dans la recherche des harmonies secrètes du monde et des êtres, de la mémoire et du temps qui passe.

 

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Debussy et sa fille

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