A GENOUX
Requiem de Verdi
Auditorium du Parco Della Musica à Rome
Dimanche 11 Janvier 2009
Anja Harteros (soprano)
Sonia Ganassi (mezzo-soprano)
Rolando Villazon (ténor)
René Pape (basse)
Chœurs et Orchestre de l’Accademia Santa Cecilia
Il existe un don des larmes, dit-on ; mais il n’y a pas de privilège des larmes. Et nulle fierté.
Qu’on ne voie donc pas dans l’aveu qui va suivre une vantardise à rebours – à rebours de ceux qui s’enorgueillissent de garder en toute circonstance l’esprit froid et l’œil sec.
Voici : ce dimanche 11 janvier, à l’auditorium du Parco Della Musica, à Rome, toutes les larmes de notre corps auraient pu jaillir, d’un flot unique, se répandre, et ce qu’il nous en fallut retenir pour seoir aux usages d’une salle de concert s’est mué, contenu, en ébranlement de carcasse, en effondrement intérieur, des premières notes du Requiem aux dernières du Libera Me.
Ceux qui avaient assisté au premier concert, le 9 janvier, en étaient sortis contents et même ravis. Ceux qui assistèrent à celui de ce dimanche en sortirent transportés, mais aussi défaits, minés, comme écrasés par tant de beauté, et tant de douleur.
Rares sont les moments de Grâce, dans la vie comme au concert. Plus rares encore lorsque rien ne semble pouvoir chasser la lumière, dissiper cette ivresse étrange qui nous assaille et dont à chaque instant nous nous attendons, un peu inquiets, à ce qu’elle s’évanouisse.
Pas une seconde ce flux d’équinoxe ne sembla vouloir désenfler, retrouver l’étiage même satisfaisant d’une belle exécution. Tout d’un bloc, d’un jet, comme une déferlante, sa puissance nous balaya, incoercible.
Le début du Lacrymosa aurait pu aussi bien nous arracher un cri. Simplement parce que l’évidence s’était imposée à nous que le Requiem de Verdi n’est pas déploration, lamentation, mais d’abord, avant tout, Appel. Le Lacrymosa disait l’abattement, l’espèce de désolation sans fond animant cet appel. Il vint rompre, brutalement, en nous, la résistance sage de l’auditeur et nous jeter sans retour dans la fournaise de l’œuvre.
Jamais, je crois, n’avait été aussi lumineuse l’idée que la moindre parole du Requiem est invocation, cri, supplication. Requiem aeternam dona eis. Tout commence par une injonction, une demande – une prière dans son sens le plus fort. Une terreur est là, et non une espérance. C’est l’angoisse la plus étreignante qui arrache ce chant, non la foi.
Quelque chose de glacé et de désespéré nous envahissait, et offrait son poids à cette question simple que pourtant l’on n’avait jamais réellement entendue : Quid sum miser tum dicturus ? où se dit un dénuement bouleversé – une peur crue.
Salva me, murmure la basse – murmure René Pape, suppliant, mais aussi coupable étouffant sa faute – avant que la soprano – Anja Harteros – n’enjoigne à son tour, ne supplie Dieu de se souvenir, Recordare.
Tant de paroles jetées à la face de Dieu. Tant de tentatives d’être entendus. Cette Messe des Morts, ainsi dite, chantée, ose l’incarnation, la chair qui tremble, et cette carcasse qui tressaille – la nôtre – n’est plus agitée par la seule beauté de la musique, mais par la vision soudaine d’un possible néant, auquel ne peut faire face que le questionnement du vide, et le doute au cœur de ce questionnement : Preces meae non sunt dignae.
L’arche immense de cette supplication s’imposait à nous dans une clarté et une nudité presque insoutenables.
On voudrait dire que tel accent, tel phrasé, tel note, tel élan, tel geste, tel éclat, trahissaient derrière cette ferveur le travail analytique de composition interprétative et de volonté esthétique. À aucun moment — aucun — il ne me fut possible d’isoler trace de cet empire de la volonté sur la partition.
Le bras de Pappano semblait n’ordonner aux musiciens que de laisser là tout faux semblant, toute posture, et de se livrer sans fard à la brûlure des mots et de la musique. Après toutes ces années de labeur avec son chef, dans les répertoires les plus ambitieux, l’Orchestre de l’Académie Sainte Cécile laisse éclater une profusion incroyable de couleurs mordorées, chaudes, cuivrées comme un crépuscule sur Rome, sans perdre jamais l’articulation, l’arête vive, de même que le Chœur, parmi les mieux préparés du monde, peut laisser déferler une puissance inouïe sans compromettre son éloquence. Il devait y avoir dans son regard un empire presque furieux.
La façon dont Sonia Ganassi
sculpta Nil inultum remanebit ressortit moins de l’interprétation que de la quête.
De même, Villazon offrit un Ingemisco portant le masque de la souffrance, et mettant au jour les tourments du coupable avec une plastique aussi peu analysable qu’un visage de Michel Ange. Le Confutatis de René Pape semblait un choral de Bach. Et dans les interventions d’Anja Harteros avant la vaste invocation du Libera Me, on voyait s’ouvrir le ciel – une voix faite lumière, venant éclairer, presque visible, les moindres parages de la salle.
Les fureurs et les déchaînements du Dies Irae, la terreur hurlante des Chœurs, le brasier orchestral – la symbiose aussi entre musiciens – ne dissipaient pas mais augmentaient le sentiment que quelque chose, ce soir-là, hésitait entre la volonté d’espérer et l’abandon complet à la résignation du néant, l’acceptation tragique du Rien.
Tragique. Antonio Pappano porte en lui le poids d’une douleur d’être dont seuls les auditeurs inattentifs ont pu jusqu’ici négliger la puissance (qui a entendu ses Brahms et écouté ses Puccini ne s’y trompe pas). Le clair-obscur du Requiem de Verdi lui ménage ces interstices où s’installe tantôt l’absolu du doute, tantôt la soif inextinguible de libération.
Comment suggère-t-il physiquement cette hésitation ? Comment nous fait-il, nous, sentir dans nos os cette précarité et ce débordement du désir insensé d’affranchissement, quand chez tant d’autres chefs nous décelons au premier coup d’œil le carton-pâte de la fresque et l’insincérité d’une foi de concert ? Comment fait-il pour que, nous aussi, soudain, nous croyions — ou plus précisément, voulions follement croire ?
Musicalement, artistiquement, on ne sait pas. Mais il suffit de le regarder pour comprendre une chose : pas plus à ses musiciens, à ses chanteurs, à ses choristes, qu’à nous, il ne laisse d’autre choix que le suivre. Le suivre sur les sentiers où lui-même ose s’aventurer, qui sont ceux de la plus grande aridité, de la plus grande audace, où s’évanouit toute pose, le sentier même de Verdi.
Ce soir-là, le geste de Pappano nous a fait mettre genou en terre, devant Verdi, et devant Dieu.







