Il est des compositeurs dont les anniversaires passent inaperçus au milieu des commémorations dont André Kaspi vient justement de déplorer la prolifération. Mais Schumann n’a pas besoin de célébrations pour qu’on l’aime et l’écoute. Hors contexte, hors champ, hors actualité, quelques mots sur le Liederkreis opus 39…
En ce mois de mai 1840, Robert Schumann est à Berlin, en visite chez les Wieck.
L’amour de Clara et Robert contrarié par le père de Clara, Friedrich Wieck, est trop connu pour qu’on le détaille ici.
L’année 1840 lui apporte son heureux dénouement : en septembre, Robert et Clara se marient enfin. Est-ce un pressentiment de ce bonheur qui ouvre à Schumann la voie d’un lyrisme neuf ? L’année 1840 est aussi, pour Schumann, « l’année des lieder » (Liederjahre). Il en compose cent trente huit, soit la moitié de son legs dans ce genre. Ce sont parmi les plus beaux : Liederkreis op. 24, Dichterliebe op. 48, Myrthen op. 25, Frauenliebe und –leben op. 42, Kerner-Lieder op. 35, Liederkreis op. 39…
Jusque-là, Schumann avait consacré l’essentiel de ses forces au piano, dédaignant un peu la musique vocale. Voici qu’il ajoute à son piano cette ligne vocale.
Il compose extrêmement vite. Le Liederkreis opus 39 est écrit en moins de trois semaines, du 1er au 22 Mai 1840. On ne sait pas où cette œuvre fut donnée pour la première fois. Mais on sait qui en furent les premiers interprètes quand l’encre n’était pas sèche : au piano, Clara, et comme chanteur, Mendelssohn, l’ami et maître qui se trouvait à Berlin lui aussi.L’ombre tutélaire de ces deux être chéris n’est sans doute pas pour rien dans l’inspiration vivace irriguant ce « cercle » (et non « cycle ») de lieder. La main de Clara ne se limite pas au piano. Les textes, c’est elle aussi qui les a choisis. Au gré de ses nombreuses lectures, elle les avait consignés dans un cahier comme poèmes à mettre en musique. Et c’est vers Eichendorff que conflue alors la sensibilité fusionnelle de Clara et Robert.
D’Eichendorff, Schumann mettra en musique en tout vingt et un poèmes. Le Liederkreis opus 39 en compte douze. On croit souvent qu’Eichendorff est un parfait contemporain de la génération romantique, celle née dans les années 1810 (tels Chopin, ou Mendelssohn). Il n’en est rien. Eichendorff est né en 1788 (et mort en 1857). De même, il ne présente pas les caractéristiques d’une génération vouée à l’art et au tourment de l’âme. Eichendorff est né baron (Freiherr), d’une petite noblesse silésienne. Dans sa jeunesse étudiante, il croise Kleist, Achim von Arnim, a Hegel pour professeur à Berlin. En 1818, sa famille perd ses biens, et Eichendorff sert dans l’administration. Il aura femme, enfants, et une retraite anticipée pour raisons de santé.
De cette vie rangée naît une œuvre où se cristallisent tous les thèmes du romantisme, notamment la croyance en un arrière-monde fait de souvenirs, de rêves, de magie et de divinités mythiques. Dans Wünschelrute (La baguette de sourcier), Eichendorff livre la clef de la conception « romantique » du monde : « Un chant dort dans toutes les choses/Qui sous nos yeux semblent rêver/Et le monde se met à chanter/Pour peu que tu trouves le mot magique ». Schubert aurait pu lire les poèmes d’Eichendorff, les mettre en musique. Cela ne se trouva pas. Mais il n’est pas même certain que leur sensibilité se fût accordée. Car Eichendorff n’est pas, comme Müller ou Rellstab, un poète naïf, un poète d’images. C’est un poète de l’imaginaire et de l’introspection. Chez lui, les paysages sont des repères de l’âme, des symboles. Les vocables poétiques deviennent presque des concepts, captant un idéal et une expérience du monde faisant vibrer toute une génération : la Waldeinsamkeit (la solitude des forêts), la phantastische Nacht (la nuit fantastique), cette Fremde si intrigante, mais aussi montagnes, burgs, oiseaux, ruisseaux, arrachés à leur valeur seulement topographique, et investis du poids de la mémoire et de la douleur d’exister.
De ce Liederkreis opus 39, Schumann dira du reste qu’il est « de tous le plus romantique » (das romantischste) – l’emploi même du terme romantique dans le sens que nous lui conférons aujourd’hui est un pas sémantique important dans la culture allemande. Et en 1847, rencontrant Clara à Vienne, Eichendorff dira que Schumann a « donné vie à ses chansons ».
Le Liederkreis opus 39 n’est pas aussi insaisissable que certains cycles de Schubert, où l’humeur, la proximité, l’infusion dans le texte schubertien font autant qu’un travail de lecture attentive. C’est que le Liederkreis opus 39 est, d’abord, extrêmement mélodique. Et lorsqu’il ne l’est pas (Auf einer Burg, par exemple), il est immédiatement évocateur, profondément littéraire, et même lettré. Le soulignement des mots, la mise en valeur des inflexions et de la scansion : rien n’échappe à Schumann, tout est pensé, pesé, voulu. En outre, le piano est plus qu’un écho ou un contrepoint. C’est une voix en soi, richement ornée, faisant entendre le frôlement des fées comme le bruissement des forêts (le second In der Fremde). Enfin, les lieder sont très fortement caractérisés. La polysémie schubertienne le cède ici à des humeurs certes variées, mais, lied après lied, singulières : la structure tonale l’indique bien, qui se décompose en deux groupes de six lieder aux tonalités symétriques (en chiasme).
L’interprète se trouve face à une œuvre qu’il suffit presque d’épouser, comme on le dit d’un vêtement parfaitement taillé. Alors se révèlent embonpoint et gaucheries. Car plus d’un lied ici est d’une difficulté vocale insurmontable : la mi-voix de Mondnacht, la fausse candeur de Die Stille, les hérissements de Waldesgespräch, la désolation de Auf einer Burg, la délicatesse arachnéenne d’Intermezzo… Il faut être rompu à tous les ensorcèlements du lied non pas seulement pour parvenir à suggérer vocalement ce qui est écrit, mais simplement… à le chanter ! Bien des interprètes sont simplement inaptes vocalement, et sacrifient quelques lieder à cette inaptitude.
Une fois cela surmonté, il faut savoir faire entendre ce qui palpite. Aussi bien des lectures sont-elles simplement impeccables, sans rien nous dire. Le risque est grand de n’y faire entendre que poésie sentimentale. Au sein d’une très riche discographie, il n’y a rien contre quoi il faille expressément mettre en garde. Ainsi, Barbara Bonney et Ashkenazy sont très bien (Decca), comme Mathias Goerne avec Eric Schneider (Decca), comme Jessye Norman avec Irwin Gage (Philips), Hermann Prey avec Hokanson (Philips), Bryn Terfel avec Malcolm Martineau (DG). Ce sont là de très grands artistes, sensibles, littéraires, capables de faire vivre les mots d’Eichendorff, et de porter à merveille ce Liederkreis.
Pourtant, le Liederkreis opus 39 est la chasse gardée d’un seul, unique et absolument indispensable – Dietrich Fischer-Dieskau. La suprématie de DFD peut être ponctuellement contestée. On peut préférer telle ou telle version à ses Schubert, Brahms, Wolf, Schumann.
Mais ce qu’il a légué dans le Liederkreis opus 39 dépasse de très loin tout ce qui put se faire avant ou après. Simplement parce que sa capacité littéraire va au-delà de la compréhension du texte schumannien. Il y a chez lui cette puissance évocatoire qui confère au cycle une dimension supérieure. On recommandera non seulement comme la meilleure version du cycle, mais sans doute comme un des plus beaux enregistrements de lieder la captation de 1954 avec Gerald Moore (EMI).
Avec Moore en 1959 à Salzbourg (Orfeo), c’est également d’une maîtrise et d’une beauté à couper le souffle. Avec Höll, 
Brendel (Philips) ou Eschenbach (DG), cela reste de très haut vol, mais un peu de magie s’est envolée. En revanche, les bandes radio de Cologne avec Weissenborn en 1955 sont un trésor (Audite). Ce qu’on admire chez DFD, c’est la capacité à nuancer infimement : l’écriture est si maîtrisée dans le Liederkreis opus 39 que seul une voix ductile à l’infini peut rendre compte des ombres et des lueurs qui passent dans telle ou telle phrase. Seul DFD peut prononcer comme il le fait « phantastiche Nacht » et faire surgir dans notre imaginaire elfes et sous-bois. Lui seul sait faire entendre l’interrogation désolée de Zwielicht.À ses côtés, quelques très grandes versions. Inattendue, Jurinac avec Holletschek livrait en 1952 (Westminster) une lecture d’intuition et de compassion, de pure beauté vocale, dont on ne se remettra pas aisément. Son Mondnacht vous fait plier genou en terre. 
De même, Crespin (avec Wustman, EMI) s’est trouvée assez bien dans ce cycle pour le graver : c’est une version superbe. Son allemand châtié, la lumière du timbre, la justesse de sentiment et surtout la capacité vocale sont époustouflantes. Qui penserait à la classer comme une grande liedersängerin ? C’est ce qu’elle fut, en imposant à DFD soi-même. Plus récente, imparfaite, mais touchante infiniment, la version de Werner Güra (avec Ian Schultz, Harmonia Mundi) offre une unité de conception et une délicatesse de touche mémorables.
Mais de telles beautés viendront toujours après les disques de Fischer-Dieskau.