TRISTE ET BEAU – Pogorelich, Salle Gaveau, le 23 octobre 2008
Le chauffage étouffait la cohue des grands soirs – des Serbes ridées et frisottées, Monsieur Pierre Bergé admirablement chaussé, des jeunes filles portant robe de soirée, un puissant patron de journal accompagné de Madame, et même un descendant de Léon Bakst composaient une atmosphère très Paris 1900.
La crise financière nous avait contraints à prendre une place au Paradis, parmi les jeunes gens et les mélomanes désargentés comme nous, mais était-ce une raison pour nous faire patienter en meute aux portes de la salle dans l’attente qu’une ouvreuse nous prenne en charge, soucieuse de ne pas laisser un seul spectateur échapper à son empire rémunéré en piécettes ?
Enfin, il entra. Celui qui jadis ressemblait à un prince dalmate (quoique né à Belgrade) arbore désormais la mine désabusée et le crâne rasé d’un poète déchu. Sa démarche lente et timide est moins chaloupée que chavirante.
Sa présence face au piano est, elle, impérieuse. Mais la salle, enfiévrée par la présence du génie et des radiateurs poussés à fond, allait bientôt devoir subir la douche tiède d’un programme désolé et d’une interprétation étrange et funèbre.
Le jeu d’Ivo Pogorelich semble grevé d’une immense tristesse. Tout est comme ralenti, et n’était-ce son d’une plénitude, d’une lumière, d’une beauté sans pareil, l’on sentirait quelque chose de presque hésitant, ou rétif. Dans les deux Nocturnes de l’opus 55, c’est moins une affliction qu’un sanglot constamment retenu, et qui, dans les moments les plus suspendus, va chercher jusqu’aux ressources du silence. La Sonate n°3 est menée avec de puissants éclats, mais partout s’insinue la couleur du regret. Ce qui devrait être vigoureux est rageur. Ce qui devrait être tendre est attristé. L’attention de la salle, dans cette sonate, commence à faiblir. Les toux, jusque-là sagement retenues, se font entendre. Les fauteuils craquent. Les têtes dodelinent. Pourtant, c’est cela et rien d’autre que Pogorelich tient à nous faire entendre. Un murmure secret, une voix parlant bas, un chant venu de loin. Notre attention, qui par principe est tout à lui, n’appartient plus qu’à Chopin, dont on découvre des profondeurs – des intentions peut-être – assez neuves. La Mephisto-Waltz n’est pas traitée autrement. Le virtuose montre qu’il n’a rien perdu de sa puissance. Mais le musicien sait faire entendre dans cet épisode de Faust les percées d’un chant plaintif, la mélodie prenante de quelque rêverie solitaire.
Voilà qui déstructure assez la Valse Triste de Sibelius,
dont le pathos n’est sans doute pas aussi riche de matière que les pages de Chopin ou Liszt. Mais Gaspard de la Nuit est défiguré. On ne retrouve guère notre Ondine derrière les traits évasifs, l’ondoiement de cette eau lourde. Jusqu’à ce qu’il nous faille bien admettre que ce parti pris fait résonner les abysses — ce n’est plus la charmante Ondine, mais une Ondine de maléfices et de menaces. Défigurée ? Transfigurée. Le Gibet atteint à des amuïssements qui semblent désinvoltes mais sont d’une folle audace. Travail de quintessenciation, distillation de ce que cette musique peut contenir d’obsédant, de grave — et non pas de tragique, mais de désillusionné, ce qui est pire. Scarbo devient à cette aune un gnome rageur et infiniment amer.
En somme, tout ici était imprégné d’un certain esprit romantique. Pas le romantisme larmoyant, ni même l’héroïque. Mais celui qui pleure en silence les jours passés et déplore ce qui n’est pas advenu. Ce récital avait les transparences et les mystères d’un clair de lune. Le calme clair de lune, triste et beau, qui fait frémir les oiseaux dans les arbres, etc. vous savez.
Au sortir précipité où nous fûmes contraints par ces célestes lenteurs, nous entendîmes un Monsieur tout chiffonné donner son verdict : « c’était tristounet ». Tristounet ? Allons, c’était désespéré. Donc salubre. Donc magnifique.
Photo ci-dessus : Ondine par Arthur Rackham