Détruire ou construire ?
Les deux derniers spectacles à l’affiche du Teatro La Fenice de Venise sont un exemple éclatant de la confusion esthétique qui règne actuellement chez les metteurs en scène, même les plus fameux.
Pour clôturer l’année, on a trouvé opportun de comparer une rareté de Janacek avec la très fameuse Cavalleria Rusticana de Mascagni.
Nous qui aimons à la folie Jenufa, Katya Kabanova, L’affaire Makropoulos, La petite renarde rusée ou De la maison des morts, avons trouvé très maladroite l’écriture de Sarka, premier opéra du compositeur écrit en 1887 mais révisé en 1924. En reprenant une légende appartenant au folklore de son pays, Janacek tombe dans les pires pièges d’une certaine culture pompier à la manière d’un Puccini avec Elgar ou d’un Richard Strauss avec Guntram, des opéras qui ne parlent plus à la sensibilité contemporaine.
Pour recréer le mythe de la reine Libuse, dont le destin tragique a aussi inspiré Smetana, le cinéaste Ermanno Olmi, avec la complicité du grand sculpteur Arnaldo Pomodoro, a plongé l’action dans un Moyen Âge de pacotille, digne des plus tristes peplums tournés à Cinecittà à partir des années 1950.
Olmi, qui passera à l’histoire du cinéma grace à des films de toute première grandeur comme L’arbre aux sabots par exemple, a toujours révélé une totale étrangeté à l’univers lyrique, où, pris par une sorte d’impuissance, il se montre incapable de diriger chanteurs et chœurs qu’il noie dans un décor d’une accablante misère visuelle. Et cela depuis une célèbre Somnambule à la Scala avec June Anderson. Dans ces conditions la résurrection de Sarka, qui ressemblait fort à une réalisation du Trovatore dans une bourgade perdue en 1950, s’est transformé en nouvel enterrement. D’autant plus que Bruno Bartoletti, peu rompu à ce répertoire, semblait diriger le plus mauvais des Lohengrin et que les interprètes (Mark Steven Doss, Andrea Clark et Christina Dietzsch) étaient trop modestes pour une tâche au dessus de leurs moyens.
Le plateau complètement blanc et vide de Cavalleria Rusticana (dont Jenufa aurait été le pendant idéal) contrastait avec les surcharges visuelles de Sarka. Pas de village sicilien, pas d’église, pas de taverne de Mamma Lucia… mais une imense croix qui surgit de terre au beau milieu de l’ouvrage, magnifique sculpture de Pomodoro, mais bien peu à propos avec le contexte. Olmi assiste encore une fois impuissant et laisse Anna Smirnova et Walter Fraccaro, au chant seulement hurlé et poussif, s’exprimer avec toutes les conventions d’un genre que l’on croyait révolu !
La direction pertinente de Bartoletti, ici à son mieux, n’a pas pas pu sauver l’œuvre de la déstruction. Heureusement, Cavalleria, contrairement à Sarka, possède une réputation inébranlable et son avenir reste assuré !
Puccini encore pour l’ouverture de la saison, après les Tosca, Butterfly, Turandot et La Bohème (on est en train de confondre la lagune avec le lac de Torre del Lago !), avec cette fois-ci Manon Lescaut confiée au même Graham Vick qui avait signé La Rondine il y a un an. Vick, qui nous a souvent séduits avec des réalisations intelligentes et novatrices, n’a pas su comment donner une autre dimension, un autre aspect, une autre allure, une autre identité à l’histoire amoureuse immortalisée par l’Abbé Prevost. Il est entré dans un méandre d’idées confuses et incohérentes. Le décor nous transporte dans une salle de classe où des gamins (et puis des gamines) insolents jouent et chahutent comme il se doit à leur âge. Parmi eux, un Des Grieux plutôt mûr (Fraccaro a refusé avec raison de se mettre en culottes courtes) qui est ébloui par Manon, une petite fille natte tombante, vêtue d’un tablier bleu d’école primaire. Une note pédophile qui n’existe pas, ni dans le roman ni dans la musique.
Quand au deuxième acte Manon, tranformée en star américaine, fait la comparaison entre la vieillesse répugnante de Geronte et la jeunesse éclatante de Des Grieux, on se trouve face à un Alessandro Guerzoni dix fois plus séduisant que le pauvre Fraccaro. A-t-on oublié la signification du mot “vérisme“ ? Au troisième acte, nous sommes dans une boite sado-maso, tandis que le désert où Manon trouve la mort est le trou des Halles exploité par le cinéaste Marce Ferreri dans Ne touche pas la femme blanche.
À cette vision grossière, facile et surtout inutile, Renato Palumbo a répondu avec un orchestre bruyant et vulgaire, comme déjà dans son précédent Nabucco. Fraccaro dont la Fenice semble ne pas savoir se passer, demeure le plus conventionnel des acteurs et, comme dans Cavalleria, hurle toujours la moindre note comme un del Monaco de sous préfecture. Une mention, en revanche, pour le parfait Edmondo de Saverio Fiore et surtout la remarquable Manon de Martina Serafin, belle actrice, au chant généreux, sûr et nuancé.
La Fenice a un bon public, sage et respectueux. Mais cette fois-ci, la mesure ayant été dépassée, il a manifesté un peu contre Palombo et beaucoup contre Vick. Impossible de leur donner tort. La destruction a été totale.






