Une saison à Venise
Il est difficile d’afficher des saisons d’un véritable intérêt dans un pays où le gouvernement semble bien peu intéressé par la culture et on se demande parfois comment certaines scène lyriques italiennes peuvent encore penser une programmation. De plus la peur de ne pas remplir les salles pousse les dirigeants à choisir le répertoire le plus courant.
La Fenice de Venise n’a pas échappé à la règle en dépit de quelques exceptions marquantes. La plus importante entre toutes : le retour en janvier dernier de « Intolleranza » de Luigi Nono qui 1960, à sa création, fut à l’origine d’un scandale dont la presse de l’époque a fait largement écho. Cette reprise a été voulue (et amplement sponsorisée) par la prestigieuse maison d’édition vénitienne Marsilio qui fêtait, à leur tour, leur propre anniversaire. Soirée on ne peut plus mondaine avec un parterre fleuri par la présence des plus importants représentants de l’intelligentsia italienne. Le spectacle captivant dans son approche contemporaine avait été conçu par les équipes de la faculté des arts IUAV. La partition de Nono qui avait enthousiasmé toute la gauche italienne de l’époque et séduit nombre de mélomanes pour ses innovations et ses audaces très provocatrices, cinquante ans après, accuse un peu trop les signes du temps et paraît un peu désuète.
Photo : Andreas Praefcke
Hélas, le courage de la Fenice s’est arrêté là. Aussitôt après la Bohème n’était intéressante que pour la mise en scène assez originale de Francesco Micheli, le retour du médiocre Rigoletto du metteur en scène Daniele Abbado rappelait une bien modeste soirée passée devant nos écrans de télévision. La chaine Arte l’avait diffusé lors des premières représentations de 2010, avec toujours en tête d’affiche l’impossible duc de Mantoue d’ Eric Cutler, piètre acteur et chanteur au style plausible seulement dans Rossini, sorte de Juan Diego Forez bis. Mais cette soirée avait pour but de présenter au public d’opéra, Diego Matheuz, le jeune chef latino-américain plein de promesses, qui a été nommé ensuite directeur musical du théâtre. Ses lectures sont passionnantes, surtout dans le répertoire symphonique, mais accusent beaucoup d’inexpérience dans le monde de l’opéra italien. Il lui faudra du temps, beaucoup de temps pour comprendre un univers trop étranger pour lui, mais pourquoi pas, dans le désordre actuel de l’Italie, prendre ce risque !
Autre étape douloureuse de la Fenice, l’annulation du Rheingold mis en scène par Robert Carsen qui aurait achevé son fameux Ring que j’avais programmé il y a trois ans, en commençant par La Walkirie. Le projet prévoyait le Ring complet cette année avec la seule nouveauté de L’Or du Rhin. Ensuite la Fenice avait envisagé une Tétralogie pour les commémorations wagneriennes de 2013, rêve tout à fait impossible dans l’état des finances actuelles qui non seulement obligent à renoncer à la courageuse idée initiale, mais aussi à proposer cet Or du Rhin en version scénique ! Mais un malheur n’arrive jamais seul, Jeffrey Tate ayant été dans l’obligation d’annuler sa présence sur le podium, laissant sa place au solide, mais bien plat et trop morne, Lothar Zagrosek à la tête d’un orchestre aux sonorités parfois douloureuses. La distribution dominée par l’extraordinaire Wotan de Greer Grimsley d’une rare intensité d’accent, d’une superbe projection vocale et d’une incroyable intelligence du texte, qualités qui en font un interprète de l’âge d’or. A ses cotés le percutant Mime de Kurt Azesberger, formidable acteur, le présent Alberich de Richard Paul Fink, au sein d’une distribution de qualité, en dépit du très faible Loge de Marlin Miller.
La saison continue fin août avec la reprise de La Traviata (encore et toujours ! ) puis en septembre avec le retour d’ un vieux Barbier rossinien, mais aussi du Don Giovanni et des Nozze di Figaro vus par Damiano Micheletto, le nouvel enfant terrible de la mise en scène italienne…avant le très attendu Trovatore le 2 décembre ou le talentueux Francesco Meli s’attaquera à Manrico. Quel courage !
Sergio Segalini (juillet 2011)















Autre bonne idée dans cette période d’incertitudes et d’interrogations, la reprise de Tosca dans les décors de la création signés Adolf Hohenstein. Qu’a-t-il changé un siècle après ? Rien, sauf la disparition de la toile peinte, remplacée par des scènes solides… mais toujours dans la même esthétique de l’église de Sant’Andrea della Valle au Château Saint Ange, en passant par le bureau de Scarpia au Palais Farnese ! Aucune évolution dans un siècle de non-révolution, tout au moins en ce qui concerne l’œuvre de Sardou-Puccini ! Reprise avec goût et respect par Marco Gandini, cette Tosca a été musicalement soutenue par un Fabrizio Maria Carminati très attentif et très présent. Nadia Vezzu est une héroine dans la meilleure tradition, à l’école de Kabaivanska et Callas, affrontant sans problème le géant de Juan Pons [ci-contre], un Scarpia comme on n’en fait plus. Souffrant, Marcello Giordani a été remplacé par Francesco Grollo au médium d’un beau lyrisme, mais handicapé par un aigu toujours en arrière. (Avril 2010)


