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Reprises de luxe à la Scala

Après la contestable production de Carmen aussi bien sur le plan musical que scénique, les reprises de Don Giovanni et de Rigoletto ont redoré le blason de la Scala, qui, le temps de deux soirs, a retrouvé en partie les splendeurs de jadis.

La première de Don Giovanni en octobre 2006 avait soulevé quelques perplexités. Difficile pour un chef aussi inexpert que Gustavo Dudamel de faire oublier Riccardo Muti. Difficile aussi pour Peter Mussbach de s’attaquer au souvenir impérissable de Giorgio Strehler… La reprise a néanmoins confirmé l’excellente qualité de ce spectacle de tout premier ordre.

Que le lecteur soit vite rassuré ! Le livret de da Ponte, bien plus proche de la formation culturelle du metteur en scène allemand, ne nous a pas valu l’inacceptable lecture, seulement délirante et gratuite, de la ridicule Norma vue au Châtelet en janvier dernier. Selon Mussbach, on peut bien se moquer de Bellini, mais pas de Mozart, oubliant sans doute que le devoir d’un metteur en scène est de mettre en valeur une partition et non pas de l’assassiner !

Aucune folie dans son Giovanni qui est un beau jeune homme attirant ses victimes la poitrine nue, un pantalon de cuir bien moulé et une belle crinière de cheval de race. SCHROTTErwin Schrott, dix fois plus subtile et pénétrant que le Carlos Alvarez de 2006, plus vrai que nature, s’y jette à cœur joie et fait comprendre toute la débauche de son personnage, mais aussi sa morbide sensualité, sa recherche toujours insatisfaite du plaisir, mille fois plus à l’aise dans une tessiture post-baroque que dans les déferlements vocaux d’Escamillo.

Face à lui, Alex Esposito, à la voix sonore et bien projetée, fait de Leporello un vrai voyou sans aucune ombre de dignité. Ils évoluent tous les deux dans un décor unique aux parois noires, qui ne cesse de bouger, créant centaines d’espaces dans une nuit aux lueurs glauques, intrigante et inquiétante. Juan Francisco Gatel chante Don Ottavio avec un bel aplomb vocal, mais le plateau de la Scala est un peu trop grand pour lui. Comme pour l’Anna, aux appétits sexuels sans vergogne (un peu comme chez Calisto Bieito à Barcelone) de Carmela Remigio, un peu légère pour ce rôle de “coloratura drammatico”. ensembleEmma Bel en Elvira  a aussi bien du mal à contrôler ses désirs, fait l’amour avec Leporello, mais sa fougue cache une diction peu claire et un timbre sans qualités. Georg Zeppenfed est une basse sans reproches, tout comme le bon Masetto de Mirco Palazzi, face Veronica Cangemi, Zerlina délicieuse et irrésistible. Au pupitre d’un orchestre qui n’est plus celui de Riccardo Muti (et on commence à s’en apercevoir un peu trop), Louis Langrée dirige sans imagination et dans la plus pure routine, sans pour autant détruire l’impact d’une soirée entrainante et habitée.

Pour Rigoletto nous avons retrouvé le spectacle lourd et très conventionnel de Gibert Deflo, écrasé par les décors trop imposants et presqu’absurdes d’Ezio Frigerio, que Muti arrivait à nous faire oublier encore en 2001.

rigoletto

Riccardo Chailly en 2006 et James Colon aujourd’hui, chefs aux qualités indéniables, ont tous deux prouvé leur “maestria“… mais le Verdi de Muti est sans comparaison aucune ! Aleksandra Kurzak confère à Gilda une certaine poésie, sans maitriser totalement la tessiture, tandis que Stefano Secco au timbre rêche de “tenorino“ sans corps et à la projection incertaine, n’est pas un Duc de Mantoue. Et le public n’a pas perdu l’occasion de le lui faire comprendre.

Triomphe en revanche pour Leo Nucci, l’un des derniers monstres de sa génération.

leo nucci

Avec un métier confondant et une présence magnétique, il a utilisé ses actuelles limitations vocales (durcissement du timbre, vibrato large, souffle plus court) au service d’une interprétation dramatique d’une rare intensité, faisant ressortir toute la douleur intime d’un vieux père tendre et doux avec sa propre fille, subtile et ironique avec les courtisans du Duc, puis criant sa propre haine et son désir de vengeance avec rage et désespoir. Son ”Cortigiani vil razza dannata“ chanté avec une autorité incroyable, et d’une voix puissante et péremptoire, lui a valu une immense ovation. Inoubliable.

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Le temps aujourd’hui ? Gros nuages avec risque de tempête dans le ciel lyrique italien

Les musiciens d’orchestre du prestigieux Teatro alla Scala ont déposé la semaine dernière un préavis de grève qui risque de compromettre sérieusement la soirée du 7 décembre, l’une de manifestations les plus suivies du monde lyrique international. Daniel Baremboim, qui devrait diriger pour l’occasion une nouvelle production de Tristan et Isolde, n’a pas pu monter en attendant sur le podium du Requiem de Verdi prévu ces jours-ci à Milan et à Parme.
Francesco Rutelli, ministre des Beni Culturali, a rencontré à Milan le 13 novembre dernier,Stéphane Lissner, afin de trouver une entente possible avec les syndicats : aucun accord n’a pu être signé, pour la simple raison que l’Etat italien refuse d’établir une loi spéciale, qui donnerait à la Scala des privilèges refusés à d’autres scènes lyriques de la péninsule. Et cela en dépit des fortes pressions exercées par Madame Moratti, maire de la ville, et fidèle adepte de l’ancien gouvernement Berlusconi. Faute de révision de contrat de travail, certains musiciens ont quitté la fosse de la Scala pour émigrer dans des théâtres plus accueillants. Tobias Lee a choisi Vienne et Alessio Allegri Rome e t l’Orchestre de Santa Cecilia avec Pappano. Les autres vont-ils croiser les bras en attendant le 7 décembre? Pour le moment ils ont fait une seule exception:un concert en la Basilique Sant’Eustorchio sous la direction du maestro Daniele Gatti. La recette était destinée à un Institut de recherche médicale, qui soigne actuellement un collègue, en très graves conditions.

A la Fenice de Venise la situation n’est pas plus brillante. Samedi 17 novembre, les représentants du syndicat CGIL ont fait irruption dans les bureaux du surintendant Giampaolo Vianello,l’ont forcé à quitter son poste et ont occupé les lieux tout l’après-midi jusqu’à l’intervention des forces de la Police.Leurs revendications vont encore plus loin que celles de leurs collègues milanais, car ils exigent les démissions de leur patron, qu’ils considèrent un total incompétent. Le maire de la ville,le très médiatisé Massimo Cacciari,philosophe de formation,n’a nullement l’intention de leur donner gain cause.Un bras de fer qui risque de faire sauter la Turandot à l’affiche du 9 décembre prochain et surtout la générale du 7, une soirée conçue pour 400 magnats de la Haute Finance, prêts à débourser 1000 Euros non tant pour une Turandot de routine, mais pour s’offrir le luxe du dîner de gala et surtout celui de participer au bal “sontuosissimo” (pour utiliser un adjectif Verdien !) qui suivront le spectacle.
Et qui osera encore considérer “révolue” la société qui remplit la salle de la Fenice au début de Senso ou le grand salon de réception du Guépard ? Pour Luchino Visconti l’opéra n’avait aucun secret, celui de l’Ottocento comme celui du Novecento. En prophète de génie, il savait sans doute que même l’an 2000 n’aurait apporté aucun changement.

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 Sergio Segalini